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L’OTAN célèbre le « succès » libyen

L’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ne fait pas peu la fière, alors qu’a pris fin officiellement ce 31 octobre son opération « Unified Protector », en Libye – « l’une des plus réussies dans l’histoire de l’OTAN », a soutenu son secrétaire général Anders Fogh Rasmussen. Une prestation de guerre aérienne et navale assurée en mode « zéro mort », un peu longue mais pas trop chère, menée par quelques nations-leaders, sans le secours trop visible du parrain américain, et sans que l’Alliance n’ait à en endosser la responsabilité politique, puisqu’un mandat de l’ONU – même extorqué – revient à se balader avec le bon dieu sans confession…

par Philippe Leymarie, 1er novembre 2011

L’Alliance, pleine de grâce, se paie même le luxe de renoncer à prolonger sa mission en Libye, malgré la demande formulée par les autorités du Conseil national de transition (CNT) de ce pays, qui souhaitaient une reconduite des veilles aériennes et navales jusqu’à la fin décembre, au cas où des partisans de l’ancien régime tenteraient d’organiser la résistance autour de quelques uns des rares rescapés (comme Saïf Al-Islam, un des fils du défunt Guide, ou Abdallah Al-Senoussi, l’ancien chef des services secrets militaires).

Il est vrai que le Conseil de sécurité de l’ONU venait lui-même, le jeudi 27 octobre, d’adopter à l’unanimité une résolution mettant fin au mandat autorisant le recours à la force pour la « protection des populations » en Libye, initié en mars 2011, et de décider de lever les exclusions, gels et embargos adoptés dans les résolutions 1979 et 1973. Et que la solidité de la coalition, déjà sujette à caution aux diverses étapes de l’offensive, s’annonçait rien moins que solide. Surtout après l’appel du CNT libyen à un retour à l’application de la charia, et au vu des conditions dans lesquelles le tyran honni a été massacré – au grand dam d’une partie des dirigeants et de l’opinion sur le continent africain (voir plus loin).

La joie de M. Rasmussen est sans nuance : « Nous avons entièrement rempli le mandat historique des Nations unies de protéger le peuple de Libye, de faire appliquer une interdiction de vol et un embargo sur les armes », et le peuple libyen peut ainsi « prendre son futur en main fermement et en sécurité ». Le même dirigeant se réjouissait que le conseil de l’Atlantique nord (l’instance dirigeante de l’alliance) « ait été élargi aux représentants des cinq pays non membres – Qatar, Emirats arabes unis, Maroc, Jordanie et Suède – partenaires de l’opération ». Cette pratique de coalitions à géométrie variable lui paraît tout à fait dans l’air du temps. Et, de fait, la zone d’action de l’OTAN comme institution et outil militaire ne cesse de s’étendre : après l’Orient (Afghanistan), voici l’Afrique ! L’atlantisme voit de plus en plus loin…

Noyau dur

L’amiral Giampaolo Di Paola, patron du comité militaire de l’Alliance, de passage à Paris à la mi-octobre (Figaro, 15 octobre 11), avait déjà insisté sur le caractère incontournable du « partenariat » pour l’OTAN : « Aujourd’hui aucune nation ne peut agir seule. La nécessité d’avoir une approche globale des crises implique que les alliances se généralisent ». Il avait également évoqué « la nécessité de disposer, dans un environnement stratégique instable, d’un « noyau dur », capable de fonctionner dans les zones de guerre ».

Selon ce plus haut gradé de l’OTAN, l’opération contre le régime de Kadhafi aura été un « succès militaire » ayant permis d’empêcher le massacre de civils à Benghazi tout en évitant les dégâts collatéraux, mais aussi un « succès politique », notamment quand il s’est agi de mener à bien l’indispensable processus de formation de la coalition à l’échelle diplomatique, puis de la « génération de force » à l’échelon militaire. « Pour agir en Bosnie, il nous a fallu plusieurs années. Pour intervenir au Kosovo, plusieurs mois. En Libye, nous avons mis six jours seulement pour agir. Et nous avons obtenu le soutien de nos partenaires arabes ».

L’amiral Giampaolo Di Paola reconnaît cependant que la guerre a aussi révélé les « limites capacitaires chroniques » de l’Alliance, notamment en matière de renseignement, ainsi que des faiblesses, par exemple dans le ciblage, la désignation des cibles.

« Pour sa partie aérienne et navale, cette guerre a été conduite par l’OTAN, confirme Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialiste des questions de défense : elle est apparue beaucoup plus comme une boite à outils fournissant des moyens de planification, de commandement et de conduite des opérations que comme une instance politique décisionnelle. L’OTAN a joué un rôle plus militaire que politique. Cette réalité devrait inciter à une approche pragmatique des débats sur l’Alliance. Quant à l’Union européenne, elle a été exactement là où il fallait s’attendre qu’elle soit, c’est-à-dire nulle part. »

En revanche, les quelques pays européens les plus engagés dans cette croisade, à commencer par la France et la Grande-Bretagne, n’auraient rien pu faire sans le soutien de Washington : « En Libye, les Américains ont certes encouragé les Européens à en faire davantage. Mais ils demeurent un allié stratégique de premier plan », assure l’amiral Di Paola. Quant au numéro un américain, Barack Obama, il pavoisait dans une allocution dès le samedi 22 octobre, au surlendemain de l’élégante élimination de Kadhafi : « Sans envoyer un seul homme sur le sol libyen, nous avons réalisé nos objectifs. » Et de vanter « l’Alliance la plus forte du monde… la plus démocratique… et pas seulement par la force des armes… », avec, pour la première fois depuis un demi-siècle, le leadership laissé à d’autres pays.

Ligne Clinton

C’est le modèle du « leadership from behind », ou du « winning from behind », qu’analyse Olivier Kempf (1) : « Les Etats-Unis, qui s’étaient déjà investis dans ce qu’ils ont appelé “le grand Moyen-Orient”, avec des succès pour le moins mitigés, ne voulaient pas être à nouveau en première ligne, tant vis-à-vis du monde arabe que pour des raisons de politique intérieure. Mais ils ont voulu cependant s’engager (la ligne Clinton a prévalu sur la ligne Gates, plus isolationniste) ».

Pour ce qui est des Européens, « il s’est agi d’une initiative franco-britannique, plus ou moins suivie par certains (Italiens, Belges, Danois, et aussi les Norvégiens qui sont des alliés non-UE) mais pas par d’autres (Pologne et surtout Allemagne). L’Europe n’a donc pas présenté un front uni. C’est pourquoi on a utilisé dans un deuxième temps le cadre otanien, afin de légitimer les choses ».

Selon Kempf, « la formule adoptée peut alors s’assimiler à une sorte de « Berlin + », les Européens utilisant les moyens de l’OTAN, mais avec une triple différence par rapport au cadre prévu lors des accords en 2003 :
- d’une part, il était plutôt à l’initiative des Américains qui demandaient « plus d’Europe » (cf. le discours de Robert Gates le 10 juin 2011) ;
- d’autre part, s’il y avait une sorte de direction « européenne », elle demeurait transatlantique (le général commandant l’opération était canadien, et les Américains ont continué de fournir pas mal de moyens, en renseignement ou ravitaillement en vol) ;
- enfin ce n’était pas la PESD [Politique européenne de sécurité et de défense, émanation de l’Union européenne] en tant que telle qui agissait, mais certains Européens seulement. »

Si bien que, comme le relève Kempf, l’OTAN en l’espèce ne sort pas affaiblie de l’opération, ce qui est déjà un succès pour une organisation sur laquelle on s’interroge régulièrement depuis la fin de l’affrontement est-ouest. De son côté, Richard Werly, spécialiste des conflits de type « humanitaire » et correspondant à Bruxelles du quotidien suisse Le Temps, compare ce succès de l’OTAN à « son échec en Afghanistan sur tous les fronts : politique (car le gouvernement du président Karzaï est plus faible que jamais), militaire (car, dans le pays pachtoune notamment, les talibans continuent de contrôler les villages et de rendre la justice), social (car la démocratisation n’a pas dépassé Kaboul), et sécuritaire (car l’armée et la police afghanes ne seront pas en état de tenir le pays après le retrait des forces internationales prévu pour 2014)… ». A quoi s’ajoutait cette ambiguïté de départ : une opération lancée (en octobre 2001) pour venger un pays d’un homme (Ben Laden) et du régime qui l’appuyait (taliban) ; et une coalition au sein de laquelle les Européens n’ont jamais vraiment trouvé leur place, compte tenu de l’écrasante supériorité des Etats-Unis.

Guide massacré

Mais en Libye, donc, un succès technique et même politique au sens large, bien que terni par :

 l’absence totale de bilan des pertes civiles et ennemies, d’estimation des dégâts matériels, de telle sorte que la « balance » coût-service rendu ne peut toujours pas être effectuée ;
 les craintes d’une dissémination au Sahel ou dans la Corne de l’Afrique des armes détenues jusqu’ici par les soldats de Kadhafi, puis par les rebelles ;
 l’annonce, lors de la proclamation de la libération du pays, de la restauration de la loi coranique (charia) ;
 et surtout, les conditions de la mort de l’ancien numéro un libyen, Mouammar Kadhafi, à l’issue du siège de son fief tribal de Syrte.

Le Haut Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, le secrétariat général de l’ONU ainsi qu’Amnesty International ont demandé l’ouverture d’une enquête. Le gouvernement américain a appelé le CNT à la « transparence » dans ce dossier, tandis qu’Amnesty évoquait un possible « crime de guerre » et que la Russie s’interrogeait sur la légalité de la frappe de l’OTAN.

Le président Obama, dans son allocution, avait déclaré : « La mort de Mouammar Kadhafi a montré que protéger le peuple libyen et l’aider à se libérer d’un tyran étaient les bonnes choses à faire. » Le numéro un américain avait considéré que « l’OTAN a évité un génocide à la Libye », (s’attirant aussitôt une réplique du vieux Fidel Castro qui, du fond de son hôpital, dénonçait au contraire « une OTAN génocidaire » en Libye).

Pour Eric David, professeur de droit international à l’Université libre de Bruxelles (2), « s’il est confirmé que Kadhafi a été abattu froidement comme Oussama Ben Laden, il s’agirait d’une “exécution extrajudiciaire”, donc d’une violation des droits humains les plus élémentaires… En bombardant ce convoi, comme d’autres avant lui, l’OTAN n’a pas respecté le mandat donné par l’ONU. Il s’agit donc d’une violation flagrante du droit international. (…) Sur le plan politique, un procès Kadhafi, au-delà des poursuites engagées par la Cour pénale internationale (CPI) en juin, aurait probablement également permis d’aborder les zones d’ombres de l’éventuelle implication de la Libye dans d’autres affaires, comme les attentats contre le DC-10 d’UTA ou celui de Lockerbie ».

Nouvelles armes

En Afrique, le probable massacre d’un homme qui était craint et moqué, mais avait été un des leaders (et financiers) de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), puis de l’Union africaine (UA), et incarné l’osmose (même factice) entre l’Afrique du Nord et le continent noir, est mal passé, même chez des observateurs à priori très critiques à l’égard de Kadhafi, de ses coups de gueule et rodomontades.

En témoignent quelques réactions de presse au lendemain de l’évènement. Pour SUD-Quotidien, un des journaux les plus influents de Dakar (Sénégal), « c’est l’OTAN qui a assassiné Kadhafi » : « On remarquera que ce crime est intervenu deux jours après la visite de la Secrétaire d’Etat des Etats-Unis, Madame Hillary Clinton à Tripoli, au cours de laquelle, elle a dit à propos de Kadhafi : « J’espère qu’il sera bientôt capturé ou tué ». C’est donc un crime d’Etat dont la responsabilité repose sur les épaules de Barack Obama, Nicolas Sarkozy et David Cameron, les principaux chefs de guerre de l’agression impérialiste occidentale contre un régime souverain ».

Même type de réaction outrée dans un journal comme La Nouvelle expression au Cameroun, qui n’est pas plus porté que le précédent au kadhafisme : « La mise en scène, la spectacularisation de l’assassinat du Guide africain n’est rien de moins que la mise en garde au reste du monde des puissances qui dominent : il est interdit d’être différent. Il est interdit d’avoir son rythme du monde. (…) Au-delà des intérêts économiques et des ressources convoitées en Libye, la capture puis l’assassinat de Kadhafi (…) sont de nouvelles armes de guerre. Ils signent le début d’une nouvelle ère dans la géostratégie mondiale à laquelle les Africains doivent être attentifs. (…) On a le droit d’assassiner ici au nom de la démocratie et d’enfermer là-bas parce que l’on veut déloger un tyran. Le terme de dictature est employé pour qualifier les modes de gouvernements des « tyranneaux d’Afrique », tandis que le droit d’ingérence donne la possibilité à l’OTAN de frapper un peuple, d’armer une partie de celui-ci, et d’assassiner sous les yeux de la terre entière un dirigeant gênant qui résiste… pour donner l’exemple ! Belle leçon de démocratie ! »

Furia française

« La France n’aurait jamais obtenu ce rôle principal en Libye si elle n’avait pas réintégré l’OTAN », a fait valoir l’amiral Gianpaolo Di Paola. A Paris, le chef d’état-major des armées, l’amiral Edouard Guillaud, a tiré un bilan bien sûr positif de la campagne alliée en Libye. « Sept mois, c’est court pour ce que nous avons fait mais, évidemment, c’est toujours trop long », a-t-il indiqué, rappelant que la France n’avait pas de troupes au sol et qu’elle a pris soin de ne pas faire de « dommages collatéraux » (ce qui reste encore à prouver).

Il est vrai que, côté français, une forte énergie politico-militaire a été déployée pour apparaître comme leader. Elle se résume dans ces deux actions vantées avec moult cocoricos, et de portée au moins symbolique, à défaut d’avoir été déterminantes sur un plan tactique : le premier chasseur à avoir survolé Benghazi, le 19 mars, quelques heures après le vote de la résolution de l’ONU, était français ; et le dernier à avoir largué une bombe en Libye, celui qui a arrêté à la sortie de Syrte la colonne à bord de laquelle Kadhafi tentait de s’enfuir, l’était également…

On peut relever – une dernière fois – que Paris a fourni le plus grand effort au sein de la coalition, supérieur de 20 % environ à celui des Britanniques, avec de la constance dans les bombardements aériens d’objectifs au sol, ainsi que pour obtenir la destruction des unités de la marine libyenne ; le déploiement du porte-avions et des porte-hélicoptères, une action très offensive des hélicoptères de l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT), la participation de commandos en mer et au sol, la distribution d’armes à certaines unités rebelles, etc. – le tout sur un mode interarmées, et sans mort, blessé ou grave dégât côté français.

Les habituelles lacunes ont été constatées : capacités limitées en ravitaillement en vol, faiblesse du renseignement militaire, vieillissement des appareils de transport tactique, et des équipements comme les lasers de désignation de cibles à bord des chasseurs. De manière plus générale, les chefs d’état-major de la marine et de l’armée de l’air ont souligné à quel point leurs forces ont été « au taquet », cette offensive d’assez longue durée (sept mois) ayant malmené les hommes et les matériels, et vidé les stocks.

L’autre aspect pourrait être celui de la déconvenue politique : pour avoir sauté comme des cabris auprès des « révolutionnaires » libyens, enflammés durant sept mois par leurs « Allah Akhbar », les grands et nouveaux redresseurs de torts internationaux que se veulent la France, la Grande-Bretagne et les USA se retrouvent avec un retour de la charia – et peut-être plus grave si affinités ! – et des armes qui vont circuler, vers l’ouest et le sud, notamment au Sahel ; ou vers l’est, en direction de la Corne de l’Afrique, jusqu’à la terrible Somalie…

Philippe Leymarie

(1) « OTAN et Libye », Egeablog.net, 19 octobre 2011.

(2) Tf1news, 21 octobre 2011.

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