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Le président Ahmadinejad face à ses critiques en Iran

par Alain Gresh, 7 novembre 2011

Le 3 novembre, le président Mahmoud Ahmadinejad a rencontré un groupe de ses partisans à Téhéran, Haamian-e-e Goftemaan Enghelaab-e Eslami (« partisans du dialogue Révolution islamique »). Si une partie de la presse a édulcoré ses propos, notamment ses attaques contre les partisans de l’ayatollah Ali Khamenei, le site Dolat-e ma (« Notre gouvernement »), qui soutient M. Ahmadinejad, a publié le discours entier. Le Teheran Bureau a publié un résumé en anglais des principaux points de son discours (Muhamad Sahimi, « Ahmadinejad Lashes Out at Critics »).

Le bureau du président a publié le 4 novembre un démenti affirmant que ses propos avaient été déformés. Il semble toutefois qu’ils aient bien été tenus. On trouvera une analyse de leur signification et de la possibilité qu’ils marquent une étape dans la confrontation rampante entre le Guide et le président Ahmadinejad dans l’article de Scott Lucas, « Iran Special : Decoding Ahmadinejad --- Did He Just Declare the “Final Confrontation” Within the Establishment ? », EA Worldview, 7 novembre. Rappelons que de nombreux proches du président ont été arrêtés dans les derniers mois.

J’ai traduit les propos prêtés à Ahmadinejad (à partir du texte anglais). A l’heure où les menaces d’une attaque contre l’Iran se font plus insistantes, ces éclairages sur le débat à l’intérieur de la direction iranienne me semblent importants. Quand Ahmadinejad parle de l’opposition, il vise les éléments radicaux du régime et, indirectement, le Guide, l’ayatollah. Il ne désigne jamais nommément ceux-là, mais parle de « eux » ou « ils ». C’est le traducteur en anglais qui a précisé « les partisans de Khamenei ».

* Sur sa capacité limitée à dire la vérité au peuple :

« Quelqu’un dans ma position au service de la nation ne peut exprimer que 10% de ses pensées, et peut-être encore 25% dans le futur, mais ne peut pas parler du reste, soit 60 %, parce qu’il y a les impératifs de l’intérêt national qui priment. Nous ne sommes pas venus à cette position pour nous protéger, mais pour brandir le drapeau et la gloire de la République islamique. Ils [l’opposition radicale] disent que je suis devenu perverti [ou « déviant » dans un sens plus limité]. Si le droit chemin [non déviant] est ce que l’opposition au gouvernement dit, alors j’ai toujours été un déviant. »

* Sur son ascension au pouvoir en 2005 :

« En 2004, quelqu’un de l’[actuelle] opposition m’a rencontré et m’a dit qu’ils pensaient soutenir quelqu’un d’autre pour la présidence [l’élection qui a eu lieu en 2005], mais qu’ils s’étaient rendu compte qu’il ne pouvaient pas le faire [car il n’était pas qualifié]. Il m’a demandé : “Etes-vous prêt [à l’élection présidentielle] ?” J’ai répondu : “Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Si quelqu’un qui est issu des personnes aux pieds nus [les pauvres] devient président, il représentera une autre révolution, et en finira avec l’aristocratie, la royauté, le népotisme et les malversations. Serez-vous capable de tolérer cela ?” »

* Sur la pauvreté :

« Sans aucune planification préalable, j’ai visité un village dans la province de Khorasan du Sud [sur la frontière avec l’Afghanistan dans l’est de l’Iran]. Quand nous sommes arrivés, j’ai voulu que la terre s’ouvre et me dévore. Nous sommes en charge [de la nation] et [il y a] tant de pauvreté ? Certains “explosent” car ils ont tant “mangé” [argot perse, signifie “volé et détourné”], et ... »

* Sur l’ancien président Akbar Hachémi Rafsandjani :

« Ils [les partisans de l’ayatollah Khamenei] ont oublié 2004, quand un homme qui n’a pas eu le courage de défendre les martyrs a dit que l’ère de l’Imam [l’ayatollah Ruhollah Khomeini] avait pris fin [une référence à Rafsandjani qui a fait une telle déclaration] et était devenu une partie du musée de l’histoire. Personne n’a protesté. »

* Sur l’OTAN et l’Iran :

« L’Occident a mobilisé toutes ses forces pour nous attaquer et en finir avec nous. Il est clair comme le jour que l’OTAN est très impatiente d’attaquer l’Iran. Les conditions ne sont pas normales. Nous nous approchons de la confrontation finale, qui ne sera pas nécessairement militaire, mais peut-être politique... Nous atteignons le pic [de la confrontation]. Si nous ne sommes pas préparés, nous allons souffrir tellement que nous serons ramenés 500 ans en arrière. Ils [l’OTAN] ont voulu attaquer la Syrie. J’ai dit au secrétaire général [des Nations unies, Ban Ki-moon] : “Dites-leur que s’ils attaquent la Syrie, toute la région va exploser.” »

* Sur l’opposition des partisans d’une ligne dure :

« (...) Après l’élection de 2005, j’ai rencontré certains de mes concurrents et leur ait dit que s’ils connaissaient des personnes capables, ils devaient me les présenter afin de servir [dans mon administration]. L’un d’eux, M. Q. [vraisemblablement le maire de Téhéran Mohammad Baqer Qalibaf, qui a également concouru pour la présidence en 2005], a déclaré : “Je n’en ai pas.” Dans mon cabinet de 21 ministres [en 2005], 11 appartenaient à leur camp [le camp des opposants parmi les faucons et les conservateurs]. Beaucoup de mes supporteurs et amis ont protesté, mais vous devez savoir que si je n’avais pas fait cela, ils auraient déraciné [mon] gouvernement dès le début. »

(...)

« Ils [les partisans de Khamenei] se préparent à la prochaine élection présidentielle [en 2013], mais ils ont rencontré un obstacle énorme [à leur plan] : la relation entre le peuple et [mon] gouvernement. (...) Ils [les partisans de Khamenei] ont tenu de nombreuses réunions pour changer la [grande] estime dans laquelle l’opinion publique tient ce gouvernement. Ils en sont venus à la conclusion que, si nous ne pouvons pas nous élever [au pouvoir], nous allons les amener [le gouvernement] vers le bas. L’un d’eux [partisan de Khamenei] a protesté auprès de moi [de ne pas obéir à Khamenei]. Je lui ai dit de me donner un seul cas dans lequel je n’avais pas suivi une fatwa du leader. Il a répondu : “Vous avez autorisé les femmes dans les stades.” J’ai répondu que j’avais demandé au leader la permission et qu’il m’avait dit qu’il l’avait interdit dans le passé, mais que, comme je voulais réformer le pays, il le permettait. Après les protestations [des partisans de Khamenei], celui-ci a déclaré que cette question n’était pas prioritaire. Le même homme a déclaré que [Esfandiar Rahim-] Mashaei (le chef du bureau présidentiel et gendre d’Ahmadinejad) a donné de l’argent à l’imam responsable de la prière du vendredi. Je lui ai répondu, tout d’abord, que c’est moi qui avais donné l’argent. Deuxièmement, je lui ai demandé s’il connaissait un seul imam qui n’avait pas demandé de l’argent : les imams de la prière du vendredi sont très en vue et ont besoin de certaines ressources. »

* Sur les risques qu’il soit assassiné :

« Je connais le danger de mes voyages dans les provinces. Des dizaines de groupes ont voulu m’assassiner, mais ils ont été neutralisés et arrêtés. [Abdolmalek] Rigi [leader du groupe Jundallah qui a été arrêté et exécuté en juin 2010] a reconnu qu’ils avaient voulu m’assassiner plusieurs fois. Mais cela vaut la peine de risquer la vie de dix présidents afin de préserver la base populaire de l’Etat, parce que le pouvoir de l’Etat émane du peuple. »

* Sur la critique des partisans de Khamenei contre lui :

« Ils [les partisans de Khamenei] disent : “Vous êtes devenu populaire et [ainsi] vos opinions vont influencer le prochain président.” J’ai demandé : “Ma popularité est-elle due à mon travail ou à de la propagande ?” Ils disent : “A votre travail.” J’ai répondu “Vous voulez que je ne travaille pas ?” Ils m’accusent d’être à la fois un membre de la Société des Hojjatiyeh et un Bahai [une minorité religieuse non reconnue en Iran]. Ces deux accusations sont contradictoires [car Hojjatieyeh est anti-Bahai].

Ils [les partisans de Khamenei] voulaient commencer la destruction [du gouvernement] en novembre, mais heureusement, ils ont commencé plus tôt. Ils ont accusé le gouvernement d’avoir des liens avec des géomanciens. A la fin, il s’est avéré que ces géomanciens avaient des liens avec tout le monde, sauf avec le gouvernement. Ensuite, j’ai dit : “Vous avez arrêté mes partisans mais vous n’avez pas le courage d’admettre que vous avez tort ; au moins reconnaissez que les accusations portées contre le gouvernement sont fausses.” Un responsable du pouvoir judiciaire a porté des accusations [contre le premier vice-président Mohammad Reza Rahimi, affirmant qu’il était impliqué dans des détournements et des irrégularités financières]. J’ai rencontré ce responsable et lui ai dit que s’il pouvait prouver un iota de ces accusations, j’irais à la télévision nationale présenter des excuses au peuple et démissionnerais. Mais ils ne pouvaient pas [le prouver]. Puis ils ont dit que Mashaei avait détourné 4 milliards de dollars. J’ai répondu, “vous avez tous les documents et informations sur les comptes bancaires, prouvez-le”. Le cas de détournement de fonds le plus important de ces dernières années concerne la banque Saderat. Ils ont forcé son PDG [Jahromi Mohammad] à dire dans une interview que le gouvernement était impliqué dans le détournement de fonds. » (...)

* Sur la corruption des partisans de Khamenei :

« Ils [les partisans de Khamenei] pensaient que seules 4-5 personnes me soutenaient. Leur prochaine cible est l’opprimé [Mojtaba] Samareh Hashemi [conseiller principal d’Ahmadinejad et son camarade de leurs années d’université]. Ceux qui nous accusent d’être anti-velayat-e Faghih [la tutelle du guide, en l’occurrence Khamenei] sont-ils prêts à annoncer [combien ils ont] sur leurs comptes bancaires et [à révéler] leurs biens ? Je déclare mes actifs et mes biens et les publie dans la presse. Si quelqu’un peut trouver autre chose [que ce que je vous annonce], ils peuvent l’avoir, à la condition qu’ils [les partisans de Khamenei] fassent la même chose et si quelqu’un trouve autre chose [que les actifs annoncés], ils peuvent aussi en prendre possession. La douleur du peuple et le mécontentement sont dus à [des partisans de Khamenei], à leur sale boulot. Des gens nus dans les strates inférieures de la société sont devenus milliardaires [par le travail illégal]. »

* Sur sa relation avec Khamenei :

« [Une fois il y a plusieurs mois] j’ai dit que ma relation avec le Guide est comme celle d’un fils à un père, tout comme le Prophète a dit. Puis, dans un rassemblement, ils [les partisans de Khamenei] ont dit que la relation est comme celle d’un propriétaire terrien et ses paysans. J’ai dit au Guide bien-aimé qu’avec de tels amis, il n’avait pas besoin d’ennemis. Quand quelqu’un part en vacances 2-3 mois par an avec son portefeuille [plein d’argent] et s’amuse tout le temps, et ensuite [revient et] prétend soutenir le Guide, ce n’est pas dans l’intérêt du Guide et cela lui cause du tort. Les droits de nombreux partisans du gouvernement dans tout le pays ont été violés, et ils [les partisans de Khamenei] sont à la recherche d’une nouvelle “sédition” [sédition est utilisé par les extrémistes pour désigner le Mouvement Vert]. »

* Sur la tentative de faire tomber son administration :

« L’homme [ce n’est pas clair qui Ahmadinejad désigne] est stupide. Il dit sur la télévision [nationale] qu’ils [les partisans d’Ahmadinejad] ont blanchi de l’argent. Le blanchiment d’argent a une définition. C’est l’argent du trafic de stupéfiants et utilisé pour le terrorisme. J’ai dit, permettez-moi de mettre ces gens [les partisans de Khamenei] à leur place en seulement un mois, en utilisant la méthode d’Ahmadinejad. Même si l’Europe et les Etats-Unis travaillent ensemble, ils ne peuvent pas faire tomber ce gouvernement, et encore moins ces gens [les partisans de Khamenei]. »

* Sur une éventuelle confrontation avec les partisans de Khamenei :

« Je rends visite aux provinces pour répondre à nos ennemis en m’adressant directement aux gens. Certains événements sont en cours et les gens doivent être prêts pour répondre à l’ennemi [il n’est pas clair si M. Ahmadinejad se réfère à des partisans de Khamenei ou à de puissances étrangères]. »

* Sur la fin de l’empire américain :

« Tant que l’empire américain basé à la Maison Blanche n’a pas été renversé, nous avons du travail à faire. C’est un chemin avec de nombreux obstacles. Il nécessite de l’astuce. »

* Sur la force de ses partisans :

« Un [partisan de Khamenei] a fait des commentaires extrêmes. Une fois, il a déclaré que [Ahmadinejad et ses partisans] sont le plus grand ennemi [de l’islam] depuis l’époque du Prophète. La semaine suivante, le même homme a dit que ces gens ne représentaient rien. Je lui ai envoyé un message disant que j’étais inquiet pour lui [car il faisait des déclarations totalement contradictoires]. Si quelqu’un [vraisemblablement Khamenei] pense qu’il a amené cette administration au pouvoir, Dieu le rendra très malheureux et lui révélera qu’il n’était pas l’un de ceux [qui l’ont porté au pouvoir]. Je jure devant Dieu que même si les gens nous considèrent comme appartenant à l’une des dernières lignes de gens pieux, nous serons toujours très heureux. Lors de l’élection du Parlement [qui se tiendra en mars 2012], les gens vont voter pour ceux qui soutiennent le gouvernement. Si nous sommes autorisés à parler [à la nation] pendant 30 minutes, le prix d’achat du trou de souris explosera [argot persan : si Ahmadinejad dit à la nation la vérité sur son opposition, l’opposition va s’effrayer et essayer de se cacher même dans des trous de souris]. »

* Sur la corruption parmi les partisans de Khamenei :

« J’ai donné la liste des personnes financièrement corrompues au pouvoir judiciaire. Ils ont dit que [la liste] était politique. Lors de la réunion avec les chefs des deux autres branches du système politique [le président du parlement Ali Larijani et le chef du pouvoir judiciaire Sadegh Larijani], j’ai dit, est-ce politique ? Dois-je répondre publiquement à cette [accusation] ? J’ai demandé à la justice de saisir les 700 hectares de la terre dans la région de Téhéran que quelqu’un a acquis [illégalement] et de la retourner à la trésorerie nationale. Si chaque mètre carré de la terre a une valeur de 100 000 tomans [environ 80 dollars], ce sera 600 millions de dollars. [Ahmadinejad parle des rapports selon lesquels le troisième frère Ali Larijani, Mohammad Javad Larijani, a pris la terre. Une source qui vit dans cette zone a confirmé que ces rapports étaient crédibles.] »

* Sur l’accusation selon laquelle il est un déviant ou pervers :

« Je jure devant Dieu que nous avons dévié de vous [une référence aux partisans de Khamenei qui qualifient le groupe de M. Ahmadinejad de “déviant” et “perverti”]. Etes-vous la version exacte et originale de l’islam [dont nous avons dévié] ? Je sais ce qui se passe. Le jour de remords est proche. Avancez et dites que vous avez eu tort d’accuser le gouvernement. »

* Sur l’accusation selon laquelle sa diplomatie est faible :

« Ils (les partisans de Khamenei) mettent les choses en place, et ensuite ils me demandent de les corriger. Cet homme [Nategh Nouri] écrit dans un journal que le Bahreïn appartient à l’Iran, qu’il faut aller le reprendre, et puis ils nous disent que notre diplomatie est faible. »

Alain Gresh

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