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La Chine, la crise et les fraudeurs

par Martine Bulard, 14 novembre 2011

Chindia, l’union inattendue
Pékin et New Delhi, main dans la main, pour lancer un appel aux pays riches… On n’avait pas vu cela depuis les années 1960. Les deux frères ennemis ont publié un communiqué commun en des « termes d’une inhabituelle vigueur », note le Financial Times du 10 novembre (« China and India call for action ») : ils estiment que « les pays occidentaux ont besoin d’adopter des politiques macro-économiques responsables aptes à gérer la question de la stabilité financière ».

Les rêves de M. Jin Liqin
Cette (petite) leçon d’économie n’est certainement pas une remise en cause des sacro-saints principes du capitalisme, ni même une volonté d’inflexion. Dans un langage que ne renierait pas le plus orthodoxe des experts du Fonds monétaire international (FMI), M. Jin Liquin, patron du fonds souverain China Investment Corporation (CIC), qui vient de prendre une participation dans GDF-Suez, a expliqué dans une interview à Al-Jazira (1) : « Les troubles qui se sont produits dans les pays européens résultent uniquement de problèmes accumulés par une société en fin de course vivant d’acquis sociaux. (…) Je pense que les lois sociales sont obsolètes. Elles conduisent à la paresse, à l’indolence plutôt qu’à travailler dur. Le système d’incitation est complètement détraqué. Pourquoi les habitants de certains pays de la zone euro devraient travailler jusqu’à 65 ans et plus alors que dans d’autres pays ils prennent aisément leur retraite à 55 ans et se prélassent sur la plage ? » De là à penser que les gaziers français pourront marcher à la baguette chinoise, il y a un pas que l’on ne se risquera pas à franchir. Mais cela en dit long sur l’identité de vue des élites financières, qu’elles viennent de Pékin, New York, Bonn ou Paris.

Vu l’état des lieux de (certaines) banques chinoises, M. Jin devrait la jouer modeste. Ce n’est certainement pas l’application scrupuleuse de lois sociales trop généreuses qui a présidé à la vague de fermetures d’entreprises dans la région de Wenzhou, le berceau des réformes et du tout export, ou aux prémisses de la crise immobilière dans les grandes villes (2). L’entrée en récession des pays occidentaux (et d’une partie de l’Asie) entraîne une baisse des exportations chinoises (8 % entre septembre et octobre) ou en tout cas une croissance ralentie, sans que le marché intérieur prenne le relais. La presse chinoise regorge d’histoires de patrons (et patronnes) fuyant le territoire pour échapper aux créanciers.

Mais c’est plutôt la fuite des cerveaux qui inquiète les dirigeants chinois. Dans un éditorial publié dans le très officiel China Daily (« Wealthy see greener grass abroad », 9 novembre), Zhang Monan s’inquiète de la nouvelle loi américaine qui permet à tout acquéreur de biens supérieurs à 500 000 dollars (environ 365 000 euros) d’obtenir la carte de résidence, la fameuse « green card ». Ce n’est pas la sélection par l’argent qui indigne l’auteure, mais son pouvoir d’attraction sur les élites chinoises.

Citant les statistiques américaines, elle note que « en 2010, environ 70 000 Chinois ont ainsi gagné la “green card” – tout juste dépassés par les Mexicains ». Le nombre d’« investisseurs migrants » a grimpé de 73 % au cours des cinq dernières années. « En ces temps de mondialisation, poursuit-elle, les migrations transfrontalières sont normales, mais un tel flux à sens unique signifie une perte sèche de richesse, de ressources humaines et de consommation pour la Chine. » Les migrants appartenant à la classe moyenne, cela empêche de construire une « société en olive », comme disent les Chinois – c’est-à-dire une société où il y a relativement peu de pauvres et pas trop de très riches, mais beaucoup de ménages à revenu moyen.

Zhang Monan apporte quelques explications à cette fuite : la montée en flèche du coût de la vie, un environnement détestable, une faible protection sociale et une montée des taxes. Ainsi, note-t-elle, « la Chine ne consacre que 7,6 % du budget national à la protection sociale, 2,7 % à la santé et 4,5 % à l’éducation alors que les pays occidentaux y consacrent entre un tiers et la moitié de leurs budget – ou 20 à 30 % de leur produit intérieur brut. Il est naturel que les gens choisissent la meilleure place où il fait bon vivre ». Venant d’un pays où la fierté nationale confine au nationalisme, la remarque n’est pas anodine. Mais Zhang avance des solutions ultra classiques (prêts à taux zéro, facilités diverses…), peu aptes à renverser la vapeur. D’autant qu’elle semble oublier que les investissements étrangers en Chine ont atteint 105,74 milliards de dollars en 2010. Soit une hausse de 17,4 % sur 2009.
Ce n’est certainement pas la course au moins disant fiscal qui peut aider à sortir de la crise mais la course au plus disant social. En ce domaine comme en d’autres, la Chine a du chemin à parcourir…

Martine Bulard

(1) Cité par Yves Housson « Le “social”, selon le fonds chinois allié de GDF-Suez », L’Humanité, 9 novembre 2011.

(2) Lire David Barboza,« In Cooling China, Loan Sharks Come Knocking », New York Times, 13 octobre 2011.

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