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Dans les prisons égyptiennes

par Alain Gresh, 15 novembre 2011

Je l’avais rencontré lors d’un séjour en Egypte au mois de mai dernier, au Centre juridique Hicham Moubarak (rien à voir avec le président déchu), qui défend les droits humains. « Dissimulé derrière son bureau où s’entassent des piles de dossiers en équilibre instable, avais-je écrit, Ahmed Seif Al-Islam fume cigarette sur cigarette. Sous des allures fragiles, il dégage une incroyable énergie, une capacité à répondre à toutes les questions des solliciteurs qui interrompent notre conversation, comme ce journaliste qui lui parle d’une grève de la faim entamée par un de ses collègues pour protester contre le refus du syndicat de l’accepter — il téléphone immédiatement à la presse, demande que l’on envoie un médecin, appelle un procureur. »

Lire « Ces organisations qui ont préparé la révolution », Le Monde diplomatique, juillet 2011.Ce 13 novembre, sur la terrasse d’un hôtel qui domine le centre du Caire, il parle de son fils, Alaa Abdel Fattah, qui est devenu un symbole ici, et qui a été arrêté. C’est – avec sa femme – un blogueur connu, qui a été inculpé par la justice militaire pour avoir refusé de se présenter devant elle sous l’accusation ridicule d’avoir incité aux désordres lors des manifestations de Maspero le mois dernier, qui ont fait environ 25 morts, en majorité des coptes. Sa détention provisoire a été prolongée aujourd’hui pour quinze jours. Alaa refuse que des civils puissent être jugés par des militaires. Dans une magnifique lettre écrite en prison, il se fait l’écho du désarroi de milliers de personnes qui croupissent dans les prisons militaires :

« La fois précédente, je partageais mon incarcération avec cinquante camarades du mouvement Kefaya (“Assez”). Cette fois, je suis seul. M’accompagnent dans l’épreuve huit détenus. On opprime, ici, le coupable comme l’innocent. »

« Quand ils apprirent que j’étais un “jeune de la révolution”, ils se mirent à maudire cette révolution qui n’a pas été fichue de mettre l’Intérieur “au pas”. J’ai passé les deux premiers jours à écouter leurs histoires de torture aux mains de notre police résolue à rester ce qu’elle a toujours été, résolue à prendre sa revanche sur les corps des plus démunis et des laissés-pour-compte, qu’ils soient, eux aussi, coupables ou innocents. »

« A travers leurs histoires je découvre l’envers du décor du “retour à la normale” et de la “sécurité” dans nos rues. Deux de mes codétenus sont là pour la première fois. Ce sont des jeunes hommes ordinaires, dénués de toute forme de violence. De quoi les accuse-t-on ? D’association de malfaiteurs ! Abou Malek serait donc une association de malfaiteurs à lui tout seul… et armée, qui plus est ! Je comprends mieux alors les déclarations dont nous abreuve le ministère de l’intérieur sur son combat réussi contre l’insécurité ! Compliments. »

Al-Ahram, l’un des trois quotidiens appartenant à l’Etat, reprend le 14 novembre les accusations du procureur militaire (vol d’armes, assaut contre les membres des forces armées, destruction de biens publics, etc.) sans aucun commentaire et sans donner la parole à la défense. Les pratiques des quotidiens d’Etat (et de la télévision publique) ont peu changé depuis la révolution : ils ont transféré leur allégeance du président Moubarak aux forces armées. En revanche, la presse privée et nombre de sites Internet ont fortement dénoncé l’arrestation de Alaa – même celui d’Al-Ahram en anglais (lire « Alaa Abdel Fattah : Portrait of a Revolutionary », 31 octobre 2011).

Au nom de la lutte contre l’insécurité, 12 000 personnes ont été arrêtées depuis la chute de l’ancien régime. Dans un premier temps, toutes ont été transférées à la justice militaire, mais, sous la pression des organisations de défense des droits humains, et après avoir constaté l’impossibilité matérielle pour cette justice de traiter un si grand nombre de cas, la moitié environ des prisonniers ont été transférés à des juridictions civiles. Pour Ahmad Seif Al-Islam, l’écrasante majorité des inculpés appartient aux couches défavorisées qui ne connaissent pas leurs droits et qui font rarement appel. La volonté de l’armée de juger des civils est un des points importants contre lesquels se mobilisent les organisations de défense des droits humains. Et tout le monde s’interroge pour savoir si l’armée veut vraiment céder le pouvoir aux civils (je reviendrai sur cette interrogation dans un prochain post).

Alain Gresh

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