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Roms - Europe - Photographie

Un Tsigane n’est pas tous les Tsiganes

Cet article a été entièrement remis à jour et augmenté de nouvelles cartes et photos le 29 janvier 2016. Il est désormais consultable sur le nouveau site visionscarto.net :
http://visionscarto.net/un-tsigane-pas-tous-les-tsiganes

par Cécile Kovacshazy, 16 novembre 2011
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Hans Silvester (photographie) et Jean-Paul Clébert (textes), Tsiganes et Gitans, La Martinière, Paris, 2010 (1e édition, 1974), 240 pages.

Voici un livre dont l’objet est de faire découvrir la vie tsigane dans toutes ses spécificités : sociales, culturelles, religieuses, rituelles, vestimentaires voire psychologiques (page 233). Mais l’invocation systématique des singularités vire vite à l’essentialisme. Chaque coutume des uns ou des autres, rencontrés par le photographe ou l’écrivain, est présentée comme une composante universelle de l’éternel Tsigane. Ainsi apprend-on que les Tsiganes boivent du thé, et jamais d’alcool (page 31) ; qu’ils sont apatrides et ne sont chez eux nulle part (page 78) ; qu’ils sont SDF (page 234) ; qu’ils voyagent en baluchon (sic) (pages 25-26), ou encore que « les Tsiganes ignorent l’ameublement, ne couchent point dans des lits, n’utilisent pas de placards et savent se passer des arts ménagers » (page 25).

Ce qui est choquant, c’est cette généralisation, dans la mesure où elle fausse la réalité en présentant comme universel ce qui ne vaut que pour des cas particuliers. Et c’est l’ensemble du discours (textuel et imagé) qui cède à ce travers. Si seulement il s’agissait de quelques erreurs factuelles — telles que celles qui avancent que la langue romani est issue du sanscrit (page 14), ou que les pays d’origine des Tsiganes sont la Bulgarie et la Roumanie (page 51). Et on nous montre des Tsiganes du Rajasthan, ce qui est une aberration historique.

Mais c’est tout le propos qui relève de la même posture : il se veut « bienveillant », comme le rappelle le mot de l’éditeur qui écrit — quelle ironie ! — que « l’album se consacre à une culture souvent méconnue » (page 7). L’ouvrage alimente une fois de plus une imagerie fantasmatique et stigmatisante. Ce sont les projections d’une doxa qu’on peut qualifier de romantique ou même de « positivement » raciste, qui sont finalement exposées — le photographe comme l’écrivain ayant livré et consacré les préjugés les plus éculés.

Ainsi, ceux qui ne liraient pas le texte retiendront des photographies ceci : tous les Tsiganes sont des vagabonds errant sans but, ils sont tous miséreux, ils vivent hors du temps, de façon archaïque (texte et image expliquent qu’ils vivent de « chasse et de cueillette » en page 45), comme les habitants des sociétés restés à l’écart des courants d’échange, ils ont tous des myriades d’enfants et ils sont naturellement oisifs, leur unique occupation étant la musique. Les lecteurs qui s’attarderont sur le texte pourront être confortés dans l’idée que ces gens « sont doublement étrangers » (page 32) : d’abord parce qu’ils n’appartiennent à aucun pays et ensuite, parce qu’on les rejette là où ils vont. Mais bien sûr ! Pourquoi les accueillerait-on s’ils sont de nulle part ?!

Le texte est également parsemé de mots en romanès, des mots qui ont pourtant leur équivalent culturel en français, créant ainsi artificiellement un sentiment d’irréductible différence. Il est par exemple question des « maisons (kher) des Tsiganes » (page 27), comme s’il s’agissait de lieux à vivre intraduisibles dans « notre » système de pensée. On apprend que les Tsiganes n’ont pas de vrais métiers mais qu’ils « font des affaires » (page 199) ou encore, et on serait presque tenté de rire, sous l’illustration d’un contrôle de police en France, on nous explique que « être complètement en règle concernant les papiers officiels et les véhicules est difficile pour les gens du voyage » (page 116).

Car bien sûr le livre confond les Tsiganes et les gens du voyage (et ce dès la préface). A ce niveau, on ne s’étonnera plus du titre de l’ouvrage, qui n’a aucun sens. On apprend encore que les Tsiganes « ont le nomadisme dans le sang » (page 25). Ou que « certains Tsiganes, considérés par nous comme sédentaires parce qu’ils habitent des maisons en dur ou travaillent en des points fixes, ne sont jamais que des nomades provisoirement stabilisés » (idem). Ainsi, même quand ils semblent être quelque chose, en réalité, ils ne le sont pas !

Eternels fils du vent, « ils » ne sont pas de chez « nous »…

On pourrait continuer la liste, car c’est le livre tout entier qui renvoie l’image détestable, et fausse, selon laquelle les Tsiganes seraient des gens sans citoyenneté, des vagabonds fascinants mais décidément étranges, donc étrangers.

Que conclure alors de cette approche qui décontextualise complètement le sujet ? Que l’essentialisme produit toujours les mêmes effets de discrimination. Que l’exotisme reviviscent — lorsqu’il s’agit de parler des Tsiganes — conduit immanquablement à la caricature. Si l’on peut se réjouir de voir qu’entre 1974 et 2010 les connaissances et les points de vue sur les Tsiganes ont évolué, en revanche on ne peut que se désoler de constater qu’un éditeur grand public ne ressente pas la nécessité d’actualiser son texte (on nous précise pourtant page 7 que cela a été le cas) ou du moins de le préfacer autrement qu’en encensant la teneur du propos.

Malgré cela, retenons deux aspects intéressants de ce livre. Jean-Paul Clébert a apparemment bien connu l’écrivain français d’origine rom Matéo Maximoff, grâce auquel il livre quelques pages précises et passionnantes sur les coutumes des Kalderash de Montreuil. Quant aux photos de Hans Silvester, même si elles donnent une image déformée, elles sont toutes d’une très grande beauté esthétique et elles constituent un document historique précieux car elles témoignent de décennies passées (les années 1950 et 1960), quand la circulation des Tsiganes était encore une réalité partagée dans presque tous les pays d’Europe.

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Les Roms en Europe
Esquisse cartographique : Philippe Rekacewicz, 2011.
Cette carte est une version mise à jour en 2011 de celle présentée dans l’exposition « Frontières, migrants et réfugiés » et dans le billet « L’Europe et ses frontières paradoxales » de novembre 2006.
Elle fait partie d’une nouvelle exposition présentée à Valence, dans la Drôme, jusqu’en février 2012, « Les nouvelles frontières de l’Europe », mais le texte (reproduit ci-dessous) qui devait l’accompagner a été refusé et remplacé par un autre — plus « factuel »...

Une couleur pour un peuple uni mais très diversifié, dispersé dans une multitude de pays : le peuple rom regroupe notamment les Roms, les Manouches (Sintés) et les Gitans (Kalés), et ne réclame aucun territoire en particulier puisque les Tsiganes sont de droit des ressortissants comme les autres dans leurs pays respectifs. Leurs revendications ne portent pas sur l’espace, mais sur le droit et la justice.

Le peuple rom est intégré dans la mosaïque des peuples européens et souhaite « s’inscrire dans une dynamique progressiste, orientée vers l’intégration sociale, l’égalité des droits, le refus de l’exclusion et le respect mutuel de toutes les identités représentées en Europe » (extrait du projet de charte publié par l’Union romani internationale).

Pourtant…

Les Roms ne cessent d’être discriminés, stigmatisés, rejetés. Souvent brutalement, comme en Bulgarie, en Roumanie, en France, en Slovaquie ou encore en Hongrie.

2010 et 2011 : le gouvernement français accuse les « gens du voyage » de ne « pas respecter les lois de la République ». Mais la République, par les politiques de ses représentants élus, n’applique pas les lois et ne remplit que très rarement ses obligations à l’égard de cette population. Harcèlements, humiliations et expulsions se multiplient.

Juillet 2002 : déjà, au Sénat, le débat sur la loi Sarkozy fait rage, des élus reprennent en chœur les discours ouvertement racistes et « romophobes ».

« On a parlé des gens du voyage ! C’est le fléau de demain. (…) Ils vont nous poser d’énormes problèmes (...). Ce sont des gens asociaux, aprivatifs (sic), qui n’ont aucune référence et pour lesquels les mots que nous employons n’ont pas de signification. [Bravo et applaudissements sur les travées du RPR, des Républicains et Indépendants, de l’Union centriste, ainsi que sur certaines travées du RDSE (Rassemblement démocratique et social européen)]  ». Cette élégante envolée d’un sénateur UMP d’Indre-et-Loire, M. Dominique Leclerc, ne lui vaudra même pas d’être inquiété pour injure raciste. (Propos repris d’un article de Caroline Damiens, « Sarkozy, les médias et l’invention de la “mafia roumaine” », paru en avril 2005, et dont il ne faut surtout pas manquer la lecture (précipitez-vous sur la première et la deuxième partie).

Depuis 2002, l’Etat français tente de criminaliser les Roms (bulgares et roumains) pour pouvoir mieux les expulser. Alors que, pour les citoyens européens « reconnus », les frontières disparaissent, pour les Roms, dont les droits les plus élémentaires sont sans cesse niés, la fracture Schengen reste un authentique cauchemar.

La propension de certains politiciens et médias à fustiger les quelque 10 000 Roms bulgares et roumains installés en France ne doit pas faire oublier qu’environ 400 000 Tsiganes français (Manouches et Gitans) vivent tranquillement dans l’Hexagone depuis plus de six siècles sans que jamais aucun média ait jugé utile de braquer les projecteurs sur eux...

Philippe Rekacewicz

A voir

Un superbe documentaire, Mémoires tsiganes, l’autre génocide, de Henriette Asséo, Idit Bloch et Juliette Jourdan édité chez Kuiv productions.

C’est le premier film documentaire à raconter l’histoire oubliée de la persécution des Tsiganes par les nazis et leurs alliés, d’un bout à l’autre de l’Europe, à partir de la parole des derniers survivants, relayée par des films d’archives (inédits pour la plupart), et à décrypter le long processus d’anéantissement du peuple rom.

Cécile Kovacshazy

Maître de conférences en littératures comparées à l’Université de Limoges.

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