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Des « indignés » à la chinoise

par Martine Bulard, 29 novembre 2011

« On ne sait pas où on va. » C’est la phrase la plus souvent entendue à Pékin. De la part de jeunes comme de personnes âgées. Des contestataires les plus virulents comme des fonctionnaires les plus convaincus. Le temps des certitudes vers une progression sans fin semble marquer le pas. Le gouvernement a précisé que la croissance se situerait entre 8 et 9 % cette année, loin du résultat à deux chiffres de ces dernières décennies.

La préparation du XVIIIe congrès du Parti communiste chinois (PCC), qui se tiendra en octobre 2012, a plutôt tendance à geler toute initiative et à obscurcir le paysage. « Même moi qui suis membre du Parti, m’expliquait un cadre moyen d’un organisme officiel qui tient à garder l’anonymat, je suis au regret d’avouer que je ne sais pas ce qui se passe. » Notre homme, qui n’a rien d’un dissident, est naturellement navré du constat. Rien ne filtre de la cité rouge.

Les mouvements sociaux sont là – et ceci explique peut-être cela. Les grèves, qui n’ont jamais vraiment cessé depuis le grand mouvement de juillet 2010, ont repris avec vigueur dans la région de Shenzhen et de Canton, traditionnellement exportatrice. La crise occidentale se traduit par une baisse des exportations que les directions d’entreprise répercutent sur les salaires. Ainsi, dans l’usine de chaussures Yucheng, dont le groupe travaille pour des grandes marques comme Nike ou Adidas, le paiement des heures supplémentaires a été supprimé, et les salaires sont passés de 1 800-1 900 yuans à 1 100 yuans (1).

Il faut désormais compter avec le chantage à la… délocalisation dans les pays voisins (comme le Vietnam), mais également en Chine même, vers les régions du centre et de l’ouest où les salaires sont moins élevés et les primes gouvernementales à l’installation fort attrayantes. Les réalités ne peuvent être totalement étouffées. On trouve régulièrement dans les journaux des reportages sur ces luttes, avec une insistance particulière sur celles qui se déroulent sans violence et amorcent un dialogue avec les autorités. Global Times publie ainsi un éditorial – non signé, comme toujours, mais au ton plutôt défensif, ce est qui beaucoup plus rare – sous le titre évocateur : « Les Chinois sont-ils vraiment pauvres ? (2) ».

On ne cesse de répéter partout dans le pays qu’il y a de la misère, explique l’auteur. Les Chinois ont le sentiment qu’ils vivent moins bien, mais il est « inexact de dire que la misère est devenue insupportable ». Toutefois, « il faut noter que réaliser la meilleure articulation entre le rêve national et les rêves individuels est devenu vital, car les idéaux communistes se sont éloignés de notre vie quotidienne. En d’autres termes, le peuple chinois doit être convaincu que le pays va poursuivre son ascension et que cette ascension contribuera au bonheur de chacun. Mais le gouvernement ne peut pas éliminer toute la misère. » Si l’éditorial reconnaît que « l’opinion publique doit s’occuper de la misère », il fustige certains « médias qui, à tort, pensent qu’ils doivent être les porte-parole des pauvres et même qui incitent les personnes à entrer en conflit avec les pouvoirs publics. » Menace voilée contre ces médias, comme le prétendent certains ?

Quoi qu’il en soit, pour l’heure, les journaux, y compris les plus officiels, ne peuvent plus ignorer l’agitation sociale et les inégalités croissantes. Et ce n’est pas un anonyme, mais Li Xiguang, le directeur du centre international de communication de Tsinghua, l’une des plus grandes universités chinoises, qui signe un point de vue remarquable dans le même Global Times. En voici de très larges extraits, reproduits avec son accord. Sous le titre « Les inégalités au programme du XVIIIe congrès », il écrit : « Le week-end dernier, j’étais invité à donner une conférence à l’Université Brown à Rhode Island aux Etats-Unis. Après le petit déjeuner, j’ai fait une promenade dans le parc Burnside dans le centre de Providence [la capitale de cet Etat américain]. “Occupy Providence” est l’un des mille lieux de protestation (“Occupy”) à travers les Etats-Unis et le monde entier – des mouvements qui réclament des changements socio-économiques, tels que la lutte contre le pouvoir des entreprises, la pauvreté et l’exploitation.

Le site a été transformé en “Parc du peuple”. En le parcourant, j’ai vu, sous des tentes, une bibliothèque, un centre multimédia, une cuisine et une clinique dirigés par des bénévoles enthousiastes. Certains manifestants étaient des étudiants ; d’autres des chômeurs ; d’autres des vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Des personnes âgées lisaient tranquillement. Et tous m’ont souri quand je suis entré. Des panneaux colorés étaient accrochés aux grilles qui entourent le parc sur lesquelles on pouvait lire : “Ne touchez pas aux pensions publiques”, “Travaillons pour la justice”(…), “Nous sommes les 99%”... Ce dernier mot d’ordre fait référence à l’énorme différence de richesse entre les 1 % les plus riches et le reste des citoyens américains. Cependant, l’inégalité des revenus chez nous n’est pas moindre qu’aux Etats-Unis. La Chine est désormais la deuxième économie au monde. Mais le coefficient de Gini (3) se rapproche de 0,50 en Chine actuellement contre environ 0,28 en 1978 ; il figure parmi les plus élevés du monde. D’après le rapport 2009 du programme des Nations unies pour le développement (PNUD), l’écart entre les 10 % les plus riches de la population et les 10 % les plus pauvres est de 6,9 en Allemagne et de 15,9 aux Etats Unis. Selon le professeur Li Shi, de l’université de Pékin, en 2008, le revenu des 10 % des Chinois les plus riches était 23 fois plus élevé que le revenu des 10 % les plus pauvres contre 7,3 fois en 1998. Aujourd’hui encore les personnes vivant à la campagne ont, en moyenne, un revenu trois fois moins élevé que celles qui habitent les villes.

Les fruits de la croissance se concentrent toujours plus entre les mains d’une petite minorité – ce sont les élites qui dirigent les banques, les affaires, l’industrie des médias, les universités et qui se trouvent dans les hautes sphères du pouvoir.

Si l’on en croit ce que publie le microblog Weibo, ces inégalités provoquent un fort mécontentement. La concentration de richesses semble hors contrôle. Des groupes extrémistes de gauche comme de droite, des groupes qui ont la haine, discutent aujourd’hui de la possibilité de créer un mouvement “Occupy” en Chine. (…)

Le Parti qui prépare son congrès pour l’an prochain est de plus en plus bousculé par cet écart entre les riches et les pauvres ; cela menace sa légitimité.

En 1949, le Parti l’avait acquise, en se fixant comme objectifs de sortir la population de la misère et de rendre la nation forte. Mao Zedong a fait le choix d’une accumulation élevée et d’une faible consommation, en donnant la priorité à l’industrie lourde ; cela a entraîné des disparités croissantes entre les zones urbaines et rurales. Deng Xiaoping [qui a lancé les réformes en 1976] a introduit des mécanismes de marché en cassant le monopole d’Etat et en promouvant le secteur privé dans l’économie. Depuis 1978, le peuple chinois a connu des changements, l’ascenseur social a fonctionné et presque tout le monde vit plus confortablement. Mais Deng a choisi d’aller vite, en privilégiant les régions côtières et une certaine couche de la population, ce qui a conduit à une polarisation de la richesse et à une accentuation des disparités régionales.

Tout le monde sait que la Chine est passée d’une économie planifiée à une économie de marché, d’une société rurale à une société urbanisée, d’un bas niveau de revenu à un niveau moyen. Mais le tournant à accomplir pour passer à un pays prospère est l’un des grands défis auxquels nous sommes confrontés.

Des intellectuels chinois et des think tanks prédisent qu’une nouvelle stratégie de développement va émerger au XVIIIe Congrès du Parti. Ce dernier devrait annoncer un plan d’action pour les cinq prochaines années. J’espère que le pays aura une stratégie que l’on résumer ainsi : “Le peuple avant tout” (“People First”). Autrement dit, qu’on investira plus d’argent dans le développement humain : la lutte pour la santé publique, l’éducation en milieu rural, la protection de l’environnement, le logement pour les personnes à faible revenu, et contre les problèmes liés au vieillissement de la population.

A la manière du slogan “Nous sommes les 99 %” – mot d’ordre unificateur des mouvements de protestation à Wall Street –, “Le peuple avant tout” peut devenir le mot d’ordre unificateur du XVIIIe congrès du PCC. »

Li Xiguang sera-t-il entendu ? Nul, ici, n’oserait un tel pronostic.

Martine Bulard

(1) Ma Latang, « Over 10,000 workers besiege shoe factory in massive strike in Dongguan », Shanghaiist.com, 18 novembre.

(2) « Are Chinese people truly miserable ? » Global Times, Pékin, 23 novembre 2011.

(3) Le coefficient de Gini mesure les inégalités. Plus il est proche de 1, plus la société est inégalitaire, plus il est près de 0, plus on se rapproche de l’égalité.

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© Le Monde diplomatique - 2016