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Le « printemps arabe » vu par Pékin

par Fatiha Dazi-Héni, 14 décembre 2011

A Pékin, les représentants officiels chinois, quand on les interroge sur le « printemps arabe », focalisent leur réponse sur l’intervention militaire de l’OTAN en Libye. Celle-ci, disent-ils, s’est inscrite dans la logique des interventions militaires occidentales en Irak et en Afghanistan et devrait aboutir au même échec. C’est pourquoi toute action contre la Syrie, même entérinée par les Nations unies, paraît exclue, la Chine s’appuyant sur le refus russe. Si son intérêt pour la question syrienne est faible, elle est capable de souplesse, comme le montre son appui à la dernière initiative de la Ligue arabe. Pékin considère cette dernière comme une instance légitime à faire des recommandations et même à décider de sanctions contre Damas, dans la mesure où cet interventionnisme reste cantonné à une dimension arabe.

L’exemple libyen permet à la Chine de renchérir sur le principe de non ingérence, et de rappeler qu’elle demeurera intraitable sur tout ce qui touche à son environnement immédiat, perçu comme son espace vital face à Washington – qui compte pourtant y maintenir et même accroître son influence. La présence américaine au sommet des dirigeants de l’APEC — zone Asie Pacifique — des 12 et 13 novembre 2011 à Honolulu (Hawaï) en témoigne. Au-delà du « printemps arabe », la question de l’interventionnisme international souvent mis en œuvre par les pays occidentaux agit plus que jamais sur Pékin comme un repoussoir.

La récente publication du rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sur l’état d’avancement du programme nucléaire iranien, accompagnée de fortes pressions américaines et européennes pour faire voter de nouvelles sanctions internationales contre Téhéran, voire de le menacer de frappes ciblées (Israël), a été accueillie à Pékin avec le même scepticisme qu’à Moscou.

Ces nouvelles pressions sont contestées par la Chine, même si elle recommande à Téhéran de mieux coopérer avec l’AIEA. Si Pékin admet qu’il s’agit d’un rapport sérieux, il estime que les preuves supplémentaires avancées ne justifient pas que soient votées des sanctions supplémentaires au Conseil de sécurité. Partenaire stratégique de l’Iran en raison d’accords énergétiques de long terme, la Chine reste plus que jamais vigilante à préserver ses intérêts économiques, déjà fortement malmenés en Libye.

Tirant les enseignements sur le « printemps arabe », les autorités chinoises insistent sur « la faillite du système international de régulation des crises » et sur leur perte de confiance quant au rôle des Nations unies.

Selon les experts de la National Defense University à Washington, le Proche-Orient constitue, avant l’Asie du Nord et du Sud-Est, le problème majeur actuel des relations internationales. Pour Pékin, les crises de la région Afrique du Nord-Proche-Orient sont toutes interconnectées (Israël-Palestine, Syrie, Iran et Libye), ce qui conduit le pouvoir chinois à préconiser la « patience stratégique » face à la précipitation et à l’interventionnisme imputés à l’Occident.

Par ailleurs, nos interlocuteurs chinois (jeunes quadras, anciens, militaires et universitaires confondus) voient ces révoltes arabes à l’aune des inquiétudes liées aux problèmes de politique intérieure et de société.

Marqués par les enseignements de la Révolution culturelle et plus encore par les événements de juin 1989 (place Tiananmen), ceux qui appartiennent à la génération des 60-70 ans évoquent tous cette référence pour insister sur le fait que la Chine ne peut se permettre une nouvelle vague d’instabilité interne. Le « printemps arabe » rappelle ainsi à cette génération le devoir de la Chine de se concentrer sur ses nombreux problèmes intérieurs et d’environnement proche, avant de s’atteler à jouer un rôle de puissance globale qu’elle n’est pas prête à exercer. La génération des quadras (universitaires et think-tanks), plus libérale, appréhende également le « printemps arabe » sous le prisme de la politique intérieure, mais en pointant clairement le changement de régime, comme en Libye et en Syrie.

Le débat interne, au sein du parti communiste et dans la blogosphère, après l’abstention de la Chine au vote de la résolution 1973 sur la Libye, qui a été suivie par l’intervention militaire de l’OTAN, a fortement contribué au flottement que l’on perçoit. Les libéraux estiment que les dirigeants ont adopté une attitude trop fermée alors que les militaires jugent le pouvoir actuel trop favorable aux Occidentaux.

Néanmoins, tous se gardent d’établir une comparaison directe entre la situation intérieure, jugée saine grâce à l’essor économique du pays depuis dix ans, et l’échec des pays arabes à se développer. C’est la faillite des élites arabes au pouvoir, incapables de se renouveler (1) et qui ont privilégié l’accumulation des richesses privées au détriment du développement de leur pays et des classes moyennes. Pékin tire toutefois des leçons de ces événements en réaffirmant avec force ses priorités de développement intérieur.

La décennie passée a permis une croissance inédite que la Chine sait ne plus être en mesure de garantir, notamment à la suite de la crise économique sévère qui affecte les Etats-Unis et l’Union européenne. C’est pourquoi Pékin privilégie son marché intérieur et veille à aplanir les écarts de richesse entre le littoral et l’intérieur du pays, tout en s’attelant au problème très préoccupant de l’aggravation de la corruption, notamment dans les provinces. C’est ce dernier aspect qui fait craindre aux Chinois un phénomène plus ou moins comparable au « printemps arabe », dénoncé de façon continue sur la blogosphère locale et réprimé sans aucune concession par le Parti (prononciation systématique de la peine de mort pour tout dirigeant condamné pour corruption).

Le « printemps arabe » est donc lourd d’enseignements pour les dirigeants chinois, notamment dans leur volonté politique de privilégier les dynamiques interne et locale. En revanche, sur la scène internationale, Pékin se contentera, au cours de cette décennie, de défendre ses intérêts économiques et stratégiques aux côtés des autres grandes nations émergentes (Brésil, Russie, Inde, Turquie, Afrique du Sud) sans céder aux pressions croissantes des puissances occidentales (Etats-Unis surtout) pour assumer le statut de nouvelle puissance « responsable ».

Fatiha Dazi-Héni

Politologue spécialiste du monde arabe, co-fondatrice du think tank CAPmena, Fatiha Dazi-Héni a séjourné à Pékin en novembre 2011.

(1) A plusieurs reprises, nos interlocuteurs ont mentionné que, contrairement aux pays arabes, le renouvellement des élites au sein du Parti communiste chinois (PCC) était assuré, la mise à la retraite étant fixée à l’âge de 67 ans. Le bureau politique du PCC verra ainsi les neuf principaux dirigeants chinois s’effacer à l’automne 2012. Le président de la République et le premier ministre ne peuvent effectuer plus de deux mandats de cinq ans.

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