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Enjeux 2012 (4)

Le boute-feu français

mardi 3 janvier 2012, par Philippe Leymarie

En ce début janvier 2012, à une centaine de jours de l’élection présidentielle française, une toute nouvelle maison d’édition — Le Muscadier — propose un « alter-gouvernement » : « dix-huit ministres-citoyens pour une réelle alternative », qui se projettent à la date de leur nomination, en mai prochain, chacun exposant dans cet ouvrage collectif le programme de son département. On y retrouve Susan George, la présidente d’honneur d’Attac, aux affaires étrangères, Marc Dufumier à l’agriculture, Jean-Marie Harribey à l’économie, Michel et Monique Pinçon-Charlot à la réforme de l’Etat, Laurent Mucchielli à l’intérieur, Jacques Testart à l’enseignement supérieur, Jean-Baptiste Eyraud au logement, etc., et moi-même en « ministre de la défense ». Voici le passage qui, dans ce chapitre défense, concerne la multiplication des interventions extérieures, devenues — même sous un vernis onusien, voire humanitaire — une nouvelle vocation pour les militaires français.

Nous avons une armée forte, qui nous est enviée par les spécialistes du genre. Mais, en dépit d’un reformatage engagé depuis la fin des grandes guerres coloniales, elle est encore disproportionnée avec nos capacités réelles de puissance moyenne, et d’ailleurs peu à l’aise dans la durée de l’effort, trop lourde, car trop profilée encore sur le modèle des armées de la guerre froide.

Cette armée a été engagée ces dernières années sur de trop nombreux théâtres extérieurs — jusqu’à neuf théâtres d’engagements simultanés ouverts ces derniers mois, avec notamment, outre la Libye, l’Afghanistan et la Côte d’Ivoire, le Liban, le Sahel, la piraterie, l’orpaillage clandestin en Guyane — et cela :
— sans contrôle ni association avec le parlement ;
— dans des guerres dont les buts et modalités ont été souvent mal définies ;
— sans l’appui de l’opinion ;
— au risque souvent d’exposer notre pays à des représailles ;
— et de laisser les militaires assumer seuls la direction, la responsabilité, et bien sûr le coût humain des opérations.

Armées en surchauffe

L’actuel budget français de la défense — historiquement bas, avec seulement 1,6 % du PIB (contre 3 % en 1989, 4 % en 1975) — reste l’un des plus élevés d’Europe, mais il est insuffisant pour reboucher les « trous capacitaires » ouverts par des décennies de coupes budgétaires, et qui se traduisent aujourd’hui par des insuffisances dans le renseignement, les drones, les avions de transport, les hélicoptères — des insuffisances techniques qui ont été criantes ces dernières années, notamment lors de ces interventions à l’extérieur.

Ces restrictions pèsent sur la capacité d’autonomie des forces, l’entraînement des hommes et l’entretien des matériels, et compliquent le jeu des rotations en opérations. Les armées ont été en surchauffe, notamment l’armée de terre, qui fournit l’essentiel des effectifs. L’armée de l’air et la marine nationale étaient également à la limite de leurs capacités en 2011, selon leurs chefs d’état-major. Les forces manquent d’épaisseur stratégique, de moyens d’assumer des opérations dans la durée, de crédits suffisants pour la maintenance et l’entraînement.

Gendarme international

Certes, l’opinion publique, à plus des quatre cinquièmes d’enquête en enquête, montre une large confiance dans les armées et dans le dispositif français de défense, ce qui n’était pas le cas par exemple au plus fort des anciennes guerres coloniales. Mais les interventions extérieures, au contraire, sont souvent rejetées par une majorité de sondés, qui les considèrent comme lointaines, inutiles, aventureuses, troubles, coûteuses, etc.

La tradition humaniste française, la détention d’un siège permanent au Conseil de sécurité et un partenariat encore significatif avec de nombreux pays africains ne peuvent plus, à eux seuls, justifier une spirale d’engagement tous azimuts, qui a mis Paris dans une posture de gendarme international, renouant parfois (comme au Tchad ou en Côte d’Ivoire) avec ses anciens démons. Le surcoût des interventions extérieures a atteint le montant record d’un milliard d’euros l’an dernier, avec un coût moyen journalier de plus d’un million d’euros pour chacune des deux interventions majeures (Afghanistan, Libye).

Brouillon et dangereux

C’est une charge lourde, en personnels comme en matériels, qui concerne les trois armées, ainsi que la gendarmerie. L’été dernier, 12 000 hommes et femmes participaient à des opérations extérieures (qui ont mobilisé sur l’année 2011 une trentaine de milliers de personnels). En outre, les armées doivent assurer — hors territoire métropolitain — le maintien de forces prépositionnées (6 500, actuellement, sur les bases en Afrique et à Abou Dhabi) et de forces de souveraineté (16 000 dans les départements et territoires d’outre-mer).

La France, avec son héritage historique, son image internationale, et ses moyens plus mesurés que par le passé, ne peut continuer à faire preuve d’arrogance en matière de sécurité internationale, d’apparaître comme un boute-feu international comme elle l’a été dans l’affaire libyenne, et de continuer à osciller entre les compromissions avec des régimes peu recommandables, et les menaces ou initiatives souvent brouillonnes et dangereuses, pour tenter d’engager nos partenaires dans nos aventures africaines ou autres.

Ni Afghanistan, ni Libye

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ALTER-gouvernement : 18 ministres-citoyens pour une réelle alternative
Le Muscadier, 288 pages, Paris, 14 euros. www.muscadier.fr

Nous veillerons à ce que nos troupes aient totalement quitté l’Afghanistan dans les trois mois, prenant de l’avance sur le calendrier annoncé par l’exécutif américain : cela n’a jamais été notre guerre ; c’était une erreur que de renforcer en 2010 notre contingent, prix payé pour notre réintégration au sein de l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord (Otan). Il faut la réparer.

Nous ne souhaitons plus avoir non plus à nous joindre, ou à prendre la tête d’opérations du type de la campagne de bombardements en Libye en 2011 — une aventureuse ingérence dans une guerre civile, menée sans préparation, sans considération des préventions régionales, à distance, avec une image très occidentale. Le conflit a provoqué la mort d’une vingtaine de milliers de personnes, déstabilisé un pays, jeté à la rue (ou à la mer !) des centaines de milliers d’immigrés africains, pris le risque de disperser des armements et d’ouvrir la voie à des groupes radicaux islamistes — le tout sous prétexte de régler son compte à un dictateur avec lequel on avait accepté jusqu’ici de composer…

Ennemi intime

Dans le cadre d’une revue du Livre Blanc de 2008 (lire « Stratégie militaire : les potions du docteur Heisbourg »), il faudra passer au crible les principales « opex » de ces dernières années — Côte d’Ivoire, Afghanistan, Libye, Liban — et voir si elles ont correspondu aux critères édictés par ce plan à l’époque. Ou en définir de nouveaux. Nous devrons, à l’avenir, être plus constants et prudents sur nos ambitions, la nature de nos engagements, en fonction de nos capacités réelles et de nos choix diplomatiques.

Il ne peut plus être question de guerre lancée par un seul homme, pour faire la chasse à son « ennemi intime », pour « finir le travail » : nous devrons, dans un avenir proche, concevoir un dispositif constitutionnel et organisationnel qui rende plus collective cette décision sur des engagements armés, tout en conservant les moyens de réagir rapidement en cas de besoin.

Filière « forces de paix »

La fermeture définitive de nos bases en Afrique devra être engagée : il n’est que temps, plus de cinquante ans après l’accession des anciennes colonies à l’indépendance. La coopération militaire française, notamment avec les pays africains, devra être réorientée sous forme d’échanges et de partenariats — dans une optique de formation, d’avantages mutuels, et non dans un souci stratégique ou géopolitique comme cela était le plus souvent le cas jusqu’à présent. Et le plus possible menée à une échelle régionale, dans un cadre collectif plutôt que bilatéral. Les bonnes intentions affichées à plusieurs reprises ces dernières années, devront trouver enfin une réalisation concrète, avec le souci d’épauler les forces de paix que cherche à mettre en place l’Union africaine.

Nous allons développer l’idée d’une filière forces de paix, spécialisée dans le maintien de la paix et l’interposition (Casques bleus), le multinational, la reconstruction post-conflit. Cette filière sera intégrée transversalement dans les trois armées — terre, air et mer — et dans la gendarmerie. On y détachera par exemple une partie des éléments de la gendarmerie mobile, on y consacrera des cycles d’enseignement spécialisés dans les écoles militaires, on enverra des formateurs à l’étranger au titre de la coopération, valorisant ainsi un savoir-faire unique, comme par exemple celui des troupes de marine. Ce sera un moyen de renouer avec une tradition humaniste dont s’est longtemps réclamée la France, mais qui tend à être un peu oubliée.

Notes

* ALTER-gouvernement : 18 ministres-citoyens pour une réelle alternative, Le Muscadier, 288 pages, Paris, 14 euros. A commander sur le site www.muscadier.fr/catalogue/altergouvernement/

9 commentaires sur « Le boute-feu français »

  • permalien TY :
    3 janvier 2012 @17h34   »

    Cher monsieur le ministre de la defense,
    Un detail important : revendre rapidement le porte-avion C.d.G
    avant que tout le monde ne comprenne l’inutilité d’un tel investissement , qu’une vedette rapide et un kamikaze peut immobiliser....

  • permalien Kely Malaza :
    4 janvier 2012 @10h29   « »

    C’est quand même étonnant de voir que la structure de l’armée française ressemble à une armée qui est faite pour la guerre froide. Je ne comprends pas cette lourde Machine.
    Il me semble important de favoriser des unités d’élites que l’on puissent projeter partout dans le monde. Surtout, à une époque où l’essentiel des guerres est aérien, les missiles de longue portée tiennent une place importante et l’on peut utiliser des drônes, des moyens d’information ; les systèmes de localisation par satellite, les géolocalisations. En plus on a des forces presque
    dans tous les coins du monde (les forces prépositionnées et les forces de souveraineté).
    Restructurer l’armée est une des taches qu’un gouvernement moderne doit accomplir.
    Merci Philippe
    A bientôt

  • permalien le journal de personne :
    4 janvier 2012 @13h12   « »

    Président Ciel 2012

    Le 15 avril 2012, le soir du premier tour des élections présidentielles, la France a vu trois candidats sortir du lot.
    J’ai bien dit trois et pas deux. C’est une première !
    Comique, tragique ou historique... c’est à vous d’apprécier.
    Trois candidats, ex aequo avec 33% chacun, c’est du jamais vu et seulement 1% pour tous les autres prétendants.
    Pour les amateurs de probabilités et encenseurs de statistiques, c’est la fin du monde ou l’inexplicable intervention d’une main invisible qui a distribué à une voix près la volonté du peuple de France en trois parts égales...33% chacune. D’où le nom attribué à ce premier tour :" les trois ânes"... par une agence de connotation.
    _ http://www.lejournaldepersonne.com/2011/11/president-ciel-2012/

  • permalien choderlosdelaclos :
    4 janvier 2012 @23h27   « »

    Ancien de l’aéronavale, pilote Etendard, (flotille 15f et 16f) je ne peux que souscrire a la suggestion de mettre fin, une fois pour toute, a ces moyens aéronavals, couteux, fragiles, et très vulnérables, surtout quand l’on n’en possède qu’un...Tant qu’a revendre le CDG, il y a surement des infos sur la filière atomique francaise nécessaires au fonctionnement du machin...qui sont secret défense. Tant qu’aux pilotes, avions, etc on peut les faire passer dans l’armée de l’air...
    Il y a un manque cruel d’avions ravitailleurs et de transport de troupe, ou en est l’Airbus ? et il semble évident que si nous devons retirer les forces francaises d’Afrique, surtout, ce n’est pas pour les voir remplacer par des "conseillers" américains.
    Sur le "style" et les risques des interventions de Sarkozy associé ou non au ministre bis des affaires étrangères (BHL), rien a ajouter, sinon espérer un changement rapide et réaliste.

  • permalien Kouak :
    5 janvier 2012 @14h45   « »
    Heu...

    1) Quitter l’Afghanistan en trois mois, c’est comme partir d’un camping en 10 minutes...

    2) Ce n’est pas la France qui a déclenché la rébellion, donc on ne peut l’accuser des conséquences de ce conflit même si elle a largement contribué à sa résolution.

    3) Oui, une intervention peut provoquer des représailles. Ca s’appelle le risque. Et s’en servir pour ne pas intervenir, ça s’appelle de la lâcheté et c’est pire que le risque.

  • permalien Makaevitch :
    6 janvier 2012 @12h00   « »

    Et dans la foulée, vous pourriez procéder à une sincère et complète introspection quant au rôle jouer par l’assistance technique militaire française au Rwanda, avant et pendant le génocide.

  • permalien morse89 :
    8 janvier 2012 @19h06   « »

    La plus lamentable et tragique erreur du Sarkozysme a été la décision unilatérale et personnelle d’obliger la France (sans visa du peuple !) à réintégrer l’OTAN. Quelles conséquences ?
    - l’aventurisme dans des guerres toujours plus dangereuses derrière les Etats Unis et Israel avec comme prochains pays à"punir" : la Syrie et l’Iran. Ce n’est pas pour rien que le complexe militaro-industriel et ses lobbyistes s’activent dans les antichambres de l’Elysée, Dassault, Lagardère et d’autres...
    - un déficit budgétaire monstrueux, jamais chiffré exactement, suite à des dépenses militaires multiformes, confondues en partie avec de la croissance (exemple la vente des rafales et du matériel offensif).
    - des engrenages diplomatiques et une guerre de l’ombre de plus en plus compromettants derrière les Etats Unis et Israel, ainsi qu’avec les monarchies arabes les plus douteuses.

  • permalien Tony Fortin :
    8 janvier 2012 @21h13   « »

    Bof bof, un peu timoré ce programme, je vous ai connu plus inspiré Mr Leymarie.

    - D’un côté vous êtes bien conscient qu’il n’y a plus d’ennemis à nos frontières puisque vous critiquez les OPEX actuelles. Mais alors pourquoi dénoncer les restrictions budgétaires ? Pour réinjecter ça dans le "sécuritaire" ? (renseignement, drones...) Il n’y a pourtant pas de quoi être satisfait de la doctrine de sécurité nationale, tel qu’elle est en vigueur actuellement depuis 2009, pour mobiliser les forces armées. Sa pertinence ne s’est pas vérifiée. Au contraire, son "flou" risque de contribuer à la fabrique de l’état d’exception, à "déréguler" le recours à la violence d’Etat. Et elle a accru le pouvoir de l’Elysée et du ministre de l’Intérieur.

    - Rien sur le désarmement nucléaire (pourquoi ne pas commencer à abandonner la force aéroportée ?)

    - Rien sur la politique d’exportation d’armes de la France qui nourrit de facto la prolifération des ALPC, des technologies et les violations des dh ; et sur les accords de coopération de police avec des régimes peu recommandables...

  • permalien K. :
    12 janvier 2012 @13h08   «

    Reuters :

    If the coming decade is to be characterized by growing military build-up and confrontation in Asia, however, it is hard to see Europe taking a significant role.

    In theory, British, French and other long-range European warships could deploy alongside their U.S. counterparts in any face-off with Beijing - but only in very small numbers that are unlikely to make any substantial strategic difference.

    Yet that, some Europeans suggest, might not be an entirely bad thing for a continent that twice in the last century dragged the wider world into devastating global conflicts.

    "If there were to be a serious military confrontation between the U.S. and China in the years to come, God forbid, the sidelines might be the most sensible place to be," says Sam Perlo-Freeman, head of the military expenditure project at the Stockholm International Peace Research Institute.

    "The new focus on Asia might pose challenges the Europe.

    "But it also offers an opportunity for us to decide what we really want."

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