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Fukushima, un rapport qui accuse le gouvernement et Tepco

par Iban Carpentier, 20 janvier 2012

Près de dix mois après la catastrophe nucléaire de Fukushima, un rapport critique à la fois l’incompétence du gouvernement japonais et les négligences et le manque de préparation de l’exploitant Tokyo Electric Power Company (Tepco) (1). Ce rapport intermédiaire, publié le 26 décembre dernier par le Comité d’enquête sur l’accident de Fukushima – un groupe d’experts mis en place par le gouvernement lui même au lendemain du 11 mars 2011 –, pointe la responsabilité de l’équipe de l’ex-premier ministre Kan Naoto et de Tepco dans le chaos qui à suivi l’explosion des réacteurs de la centrale Dai-ichi ; il déplore « un manque de mesures prises contre les accidents graves provoqués par un tsunami, une défaillance de jugement concernant une catastrophe complexe et une incapacité à évaluer l’accident dans son ensemble ».

Alors que le tremblement de terre et le tsunami avaient sérieusement endommagé la centrale, entraînant de préoccupantes fuites de particules radioactives, l’enquête révèle que de nombreux vices d’organisation et d’application des procédures d’urgence n’ont fait qu’empirer la situation.

Paradoxalement, « le bâtiment servant de quartier général à l’unité de coordination des opérations locales, situé à 5 km de la centrale, n’était pas adapté pour supporter de hauts niveaux de radiation alors qu’il était conçu pour servir en cas d’urgence nucléaire. » Le personnel s’est retrouvé de surcroît confronté à de sérieuses pannes techniques liées au tremblement de terre et a finalement été forcé d’évacuer.

Le comité d’enquête a également noté de graves problèmes de communication au quartier général central à Tokyo, entre le bureau de M. Kan, au 5e étage (où ministres et dirigeants de Tepco étaient présents), et le centre de gestion de crise situé dans un bunker au sous sol du même bâtiment. Le rôle de ce dernier étant de « coordonner les informations et les décisions communiquées par les ministères afin de permettre une flexibilité d’intervention », ces problèmes ont entraîné des pertes d’information irréparables et de longs délais pour la transmission des décisions. De plus, le rapport souligne qu’« aucun technicien de Tepco, pas plus que de spécialiste des procédures d’urgence n’était présent » dans le bureau de M. Kan. Ni le ministre de l’industrie, ni les dirigeants de la compagnie d’électricité, ni même les hauts fonctionnaires de l’agence de sûreté nucléaire opérant depuis le centre de décision le plus important n’avaient les connaissances nécessaires pour répondre à cette crise. « D’après le rapport, “le gouvernement n’a pensé ni à utiliser ni à publier les informations du SPEEDI [programme de consignes en cas d’urgence nucléaire]”. Pourquoi le gouvernement décide-t-il d’abord de dépenser l’argent du contribuable pour ce système si c’est pour ensuite “ne pas penser” à informer la population de son contenu ? », lit-on dans le quotidien Asahi Shimbun du 27 décembre dernier (2). Le « SPEEDI fiasco » dénoncé par le journal a entraîné, entre autres, des erreurs dans les itinéraires d’évacuation. Ce programme traite notamment des moyens de protection contre les radiations et de la propagation des particules radioactives. En son absence, des populations évacuées ont dû traverser des zones contaminées, toujours d’après le rapport.

Enfin, l’enquête souligne que des erreurs ont été commises dans la gestion des réacteurs lors de leur surchauffe, erreurs qui « ont significativement retardé l’approvisionnement en eau » servant à refroidir ces réacteurs. Toutefois, elle ne peut affirmer à ce stade si l’explosion et ses dramatiques conséquences auraient pu être évitées. Peu après l’accident, Tepco avait avoué la falsification de 29 rapports relatifs à l’état de ses centrales depuis la fin des années 1980 et n’avoir effectué aucune des inspections obligatoires depuis 2001. Les piscines de stockage des déchets étaient remplies bien au-delà des limites autorisées et des microfissures avaient été observées au niveau de certains réacteurs. Tepco n’avait pas jugé bon d’en informer l’agence de sûreté ni d’effectuer les travaux de sécurité adéquats à l’époque. Si un tel aveu devrait impliquer un engagement réel de la compagnie d’électricité dans la réparation des dégâts qu’elle semble en grande partie avoir causé, Tepco affiche au contraire une mauvaise volonté qui révolte les Japonais. « La demande de décontamination d’un terrain de golf adressée par son propriétaire à Tepco lui a été refusée sous prétexte que les particules radioactives, s’étant mélangées au sol, ne lui appartenaient plus », rapporte un article du Asahi Shimbun publié dans le Courrier International du 5 janvier (3). « C’est le comble de l’irresponsabilité ! », s’indigne le propriétaire. L’assistance aux victimes et les opérations de décontamination deviennent de plus en plus difficiles pour l’entreprise qui est sur le point de couler alors que « ses actionnaires [établissements bancaires, compagnies d’assurance et grands propriétaires en sont les principaux] se sont partagés 9 milliards d’euros depuis 2001 » (4). L’Etat s’apprête tout de même à voler à son secours en alimentant un fonds d’indemnisation à hauteur de 690 milliards de yens (6,8 milliards d’euros) et préparerait d’autre part un plan de nationalisation de l’entreprise (5).

« Nous applaudissons le travail du comité d’enquête, qui permet de faire la lumière sur ces vérités troublantes. Mais il reste encore des zones d’ombre qu’il faut éclaircir. Le comité, bien qu’il soit indépendant de la “famille du nucléaire” devrait demander de l’aide à des experts » (6) écrit Hatamura Yotaro, professeur à l’université de Tokyo, spécialiste en analyse des défaillances et… chef du comité d’enquête, dans un éditorial du quotidien japonais de référence, le 27 décembre. En effet, le comité ne comprend aucun expert à même de diagnostiquer avec précision la cause de l’explosion des réacteurs.

Outre les problèmes d’organisation ou d’ordre technique, le rapport critique l’incapacité du gouvernement à rassurer la population après le début de la catastrophe nucléaire. « Des informations telles que “les radiations n’ont pas d’impact immédiat sur la santé” étaient difficiles à comprendre. Le gouvernement refusait de communiquer avec la presse et ses explications étaient ambigües. Rien n’a été fait pour enrayer le sentiment d’insécurité des Japonais. » Bien que seule la zone à 20 km autour de la centrale ait été évacuée, des gens de toute la préfecture de Fukushima ont déserté la région. Le premier ministre Noda Yoshihiko a confirmé le 16 décembre dernier l’arrêt à froid des réacteurs de Dai-ichi et à invité la population a revenir habiter la région, mais selon un sondage du journal Nikkei du 26 décembre, 78 % des personnes interrogées ne croient pas le gouvernement (7). L’omniprésence de la radioactivité, dans l’air, l’eau, les sols ainsi que les aliments, préoccupe les gens, qui ne se fient plus aux autorités. Les normes de mesure des radiations sont différentes en fonction des préfectures, si bien que les Japonais prennent de plus en plus l’initiative de mesurer les taux eux-mêmes et partagent leurs résultats sur les réseaux sociaux et les blogs. « Quoi que me dise mon entourage, je pense qu’au final on ne peut compter que sur soi-même pour se protéger », confiait une mère au Asahi Shimbun le 5 janvier.

Les questions soulevées par l’accident nucléaire ont eu des répercussions partout dans le monde. « Il y aura un avant et un après Fukushima », considérait Jacques Repussard, directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) sur La Chaîne parlementaire (LCP), le 24 mars 2011 (8). En France, un rapport de l’Autorité de sûreté adressé au gouvernement le 3 janvier 2012 impose de nouvelles mesures aux exploitants des centrales, notamment la création de dispositifs d’urgence supplémentaires et le renforcement des installations existantes. En revanche, il ne préconise aucune fermeture de centrale, malgré les appels des organisations anti-nucléaires. L’infiltration de militants écologistes de Greenpeace dans les centrales de Nogent-sur-Seine et de Cruas, le 5 décembre dernier, soulève par ailleurs la question de la sécurité en cas d’acte criminel. Si la France légitimait sa volonté de garder son parc de centrales en mettant en avant le faible coût du nucléaire, ces mises à jour risquent de rendre cette énergie sensiblement plus chère. Cependant, elles semblent indispensables car Fukushima nous rappelle qu’une énergie bon marché peut être payée au prix fort.

Iban Carpentier

Etudiant en Langues étrangères appliquées anglais-japonais.

(1) Le rapport intermédiaire, sur le site du Comité d’enquête (seul un résumé est actuellement disponible en anglais, le rapport intégral est en cours de traduction).

(2) Hatamura Yotaro, « Fukushima report highlights crisis management flaws », The Asahi Shimbun, 27 décembre 2011.

(3) « Hiroshima, Nagasaki, Fukushima : bilans », Courrier International, 5 janvier 2012.

(4) Ivan du Roy, « Fukushima, impunité pour les actionnaires de Tepco », Bastamag, 8 novembre 2011.

(5) « Government steps in to set up victim compensation fund », The Asahi Shimbun, 2 janvier 2012.

(6) op. cit.

(7) Cité dans « Fukushima : le rapport qui accuse Tepco », L’Humanité, 26 novembre 2011.

(8) « Fukushima : une bombe a retardement, Ça vous regarde, LCP, 24 mars 2011. Lire aussi Denis Delbecq, « Comment Fukushima rebat les cartes du nucléaire », Le Monde diplomatique, juillet 2011.

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