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L’anonymat n’est pas innocent

lundi 30 janvier 2012, par Alain Garrigou

L’anonymat est devenu si naturel dans les opérations de fabrication de l’opinion publique qu’on n’aperçoit plus sa fausse neutralité idéologique. En réalité, il n’est rien de si trompeur que cette condition qui permet d’obtenir des opinions. Parlant d’anonymat, il ne s’agit évidemment pas d’identité nominative mais de situation sociale. Sans doute, les sondages prennent-ils en considération les caractères sociologiques des sondés mais les oublient ensuite dans la publication de résultats réduits à leur plus simple expression en étant affectés à des Français selon la formule « X % des Français pensent que... ». Il n’est cependant pas de meilleure révélation à la fois de cet impensé de l’anonymat et de son orientation politique que les votes de paille. Formule d’interactivité, les médias lancent en effet des consultations auprès de leurs lecteurs selon cette vieille méthode. Les personnes qui répondent forment un échantillon spontané ne satisfaisant pas les critères de représentativité des sondages. C’est d’ailleurs contre eux qu’en 1936, George H. Gallup a imposé les sondages, selon l’histoire bien connue de la prouesse originelle. Un journal comme le Literary Digest en a fait les frais en disparaissant mais les votes de paille ont refait surface dans un statut hybride de jeu et de véritable consultation — les opinions sont d’ailleurs nommées « votes » et la valeur en est indiquée implicitement pas un compteur de leur nombre. Ils font souvent apparaître le biais de l’anonymat encore mal étudié par la critique des sondages.

Le 18 janvier 2012, L’Express.fr rebondissait sur la déclaration d’un ministre ayant jugé que la 5e semaine de congés payés est « payée à crédit » pour poser une question : « Supprimer la 5e semaine de congés payés comme l’a suggéré Luc Chatel, c’est... : indispensable ; inévitable, une sacré bourde ! ; impensable ; dégueulasse ! ; le cadet de mes soucis ». Un jour plus tard, il revenait au Figaro de lancer une autre question : « Accepteriez-vous une baisse temporaire de salaire pour garder votre emploi ? » proposant la simple alternative oui ou non. On pourrait discuter les items proposés. On pourrait suspecter aussi les véritables intentions. Moins s’informer que suggérer au public, changer les points de vue en les rendant dicibles, c’est le travail des spin doctors tel que l’énoncent certains d’entre eux : « L’opinion est d’abord préparée à l’idée même de la nécessité de changer de système — multiples rapports à l’appui. Puis le pouvoir soigne la mise en scène de la concertation avec les partenaires sociaux. Effet d’annonce après effet d’annonce. L’objectif, c’est que le sujet ne provoque plus de mobilisation au moment où le Parlement délibère sur la réforme elle-même [1] ».

L’anonymisation en est une condition. Ici, la réponse n’est pas dans la question mais dans la situation sociale des sondés. Dont nous ne savons rien. En d’autres termes, il est aisé de comprendre que ces questions n’ont pas le même sens pour tous, pour ceux qui bénéficient de la 5e semaine de congés payés et ceux qui n’en bénéficient pas, pour ceux qui sont salariés et ceux qui ne le sont pas, pour ceux qui sont actifs et ceux qui ne le sont pas, etc. Pour être concret et en connaissance des enquêtes où les clivages sont connus, il est clair que les intérêts ne sont pas les mêmes et que pour beaucoup de volontaires, il ne s’agit pas de réagir sur sa propre situation mais sur celle des autres, avec des points de vue qu’il est facile de s’imaginer : on approuvera d’autant mieux une réduction des congés payés que l’on n’en bénéficie pas soi-même, une diminution des salaires que l’on n’est pas soi-même salarié. De là à dire que les professions indépendantes de commerçants et artisans, libérales de médecins ou avocats, ou bien les retraités approuvent massivement, et que les salariés désapprouvent massivement sauf s’ils sont à l’abri, il suffit de se fier aux études scientifiques pour s’en convaincre. En ajoutant que le lectorat des médias organisateurs est politiquement orienté, on ne peut non plus douter de la perversité d’un vote de paille où la réponse est moins dans la question que dans l’échantillon. Que les spin doctors tentent ainsi de former l’opinion ne prouve ni l’inanité ni l’efficacité de ce type d’opérations. Il n’est simplement pas neutre d’anonymiser selon une conception idéologique qui tient à la fois de la philosophie du sujet, de la conception néolibérale de l’agent économique utilitariste et du paradigme politologique du choix électoral rationnel. L’opinion publique ? Une affaire d’êtres pensants, désincarnés, atomisés, isolés, seulement attachés à saisir le juste, le bon, le vrai dans un désintéressement vertueux de principe. Et pour saisir comment l’anonymat donne du crédit à l’opinion ainsi totalisée, il suffirait d’en éventer le secret en disant par exemple que le citoyen favorable à la diminution des salaires pour garder un emploi est un inactif bénéficiant d’une retraite élevée, d’un employeur se plaignant de la lourdeur des charges salariales, etc. En somme, ces questionnements s’appuient sur la lutte des classes, en suscitent les réactions, en lui enlevant sa réalité. Cette opération de transmutation idéologique est généralement qualifiée de « débat d’opinion ».

Notes

[1] Denis Pingaud, ex vice-président d’OpinionWay, Libération, 16 juillet 2010.

14 commentaires sur « L’anonymat n’est pas innocent »

  • permalien pradoc :
    30 janvier @11h55   »

    Quitte à passer pour un ignorant, j’aimerais comprendre ce que vous appelez "la prouesse originelle".
    Google n’a rien à dire sur le sujet et c’est la 1ère fois que j’entends parler de ce théorème (?), théorie (?), cas d’école (?).

    Merci.

  • permalien Arthur :
    30 janvier @12h48   « »

    @pradoc. Vous avez mal et sans doute peu cherché...

    « George Gallup est un statisticien et sociologue américain (Jefferson (Iowa) 18 novembre 1901 - Tschingel (Suisse), 26 juillet 1984). Son nom est devenu synonyme de ”sondage d’opinion“.
    La célébrité de Gallup remonte à novembre 1936, quand il prédit la réélection du Président Franklin Roosevelt, alors que plusieurs journaux, s’appuyant sur des enquêtes auprès de leurs lecteurs, avaient prédit la victoire de son adversaire républicain Alfred Landon. »
    Article George Gallup dans Wikipedia.

    NB. Vous trouverez de nombreux détails complémentaires sur Georges Gallup et son « exploit » dans l’article que Wikipedia en anglais lui consacre (et que je vous laisse rechercher !).

  • permalien tungstene :
    30 janvier @15h22   « »

    le cas le plus caricatural a été le pour ou contre l’ouverture des magasins le Dimanche, sans savoir qui parle c’était plié d’avance.

  • permalien L’espoir :
    30 janvier @17h00   « »

    Les faiseurs d’opinions que sont les sondages portent en effet une responsabilité forte sur le résultat d’une élection. Il est certain que la manière de poser une question ou le choix des réponses proposées biaise déjà le résultat. Il s’agit à mon avis d’un des paramètres qui vont faire que les français vont "se tirer une balle dans le pied" en "choisissant" d’élire un candidat proposant la continuité de la politique économique que nous connaissons depuis 30 ans. Dans cette optique je vous conseille la lecture de l’article suivant qui analyse les raisons qui vont pousser les français vers cette direction : http://lespoir.jimdo.com/2012/01/21/pr%C3%A9sidentielle-pourquoi-les-fran%C3%A7ais-vont-ils-se-tirer-une-balle-dans-le-pied/

  • permalien juanbeard :
    30 janvier @17h45   « »

    Et pourquoi on a besoin des enquetes ? Je crois seulment des journaux profitent, et peut etre la distortion des resultats et la manipulation de l’opinion publique sont des maux plus grands et impunes.

  • permalien BM :
    31 janvier @07h51   « »

    Les sondages ne sont pas là pour évaluer l’opinion, mais pour l’influencer. Merci à M. Pingaud de le confirmer.

  • permalien maat-39 :
    31 janvier @09h06   « »

    Voyez la psychologie de masse du Fascisme, de W Reich ed Payot

    >>>Vous y découvrirez se qu’est l’opignon public ...

    et se sur un travail bio-psychiatrique !

    >>>de la Sous estimation du facteur biologique dans la société ;
    voila a peut de chose prés ce qu’il affirmait après cinquante
    ans de cabinet médicale .

  • permalien Shanaa :
    1er février @11h56   « »

    L’opinion publique n’incarne pas forcément la volonté générale !
    Aujourd’hui, les élections se gagnent aussi à coup de sondages et de marketing médiatique.
    C’était flagrant durant la campagne de Sarkozy, et ça l’est pour Hollande ! Celui-ci est déjà donné comme le vainqueur !
    Quant à la manipulation de l’opinion, Chomsky l’explique trés bien dans son ouvrage, "De la propagande".

  • permalien polluxe :
    1er février @13h13   « »
    Bien vu mais...

    Bien vu mais le choix du terme "anonymat" porte à confusion et très rapidement vous êtes obligé de rectifier : "il ne s’agit évidemment pas d’identité nominative mais de situation sociale".

    Il vaudrait mieux parler d’absence de caractéristiques sur les sondés par rapport à la question posée. Avoir les PCS donnerait déjà quelques éléments.

  • permalien gosselent :
    2 février @02h20   « »
    L’anonymat est toujours majoritaire

    Bien vu, M. Garrigou...
    En démocratie, la situation de référence pour l’anonymat c’est le vote.
    Dans un sondage, on peut détailler les réponses par catégories de répondants mais dans un vote c’est impossible et c’est interdit
    À l’inverse, et par un renversement de sens, on fabrique une opinion "votée" en la rendant la plus anonyme possible.
    Et par définition, l’opinion rendue pertinente par cette méthode est toujours l’opinion majoritaire, puisque le résultat pertinent d’un vote est majoritaire.
    "L’anonymat est toujours majoritaire" est présenté comme une vérité rassurante puisque la majorité est censée se représenter comme silencieuse.
    En réalité, très souvent, l’opinion la plus pertinente qui ressort de ce type de fabrication, c’est souvent la seconde opinion, le fait que "seulement" 28% "des gens" "pensent le contraire", chiffre présenté comme celui d’une minorité retardataire alors que 28% c’est un score très pertinent dès il s’agit d’une minorité un tant soit peu extrême et organisée - comme le FN, par exemple.

  • permalien le journal de personne :
    3 février @18h46   « »

    Mon masque a une sacrée histoire :
    Guignolesque au départ, carnavalesque ensuite et chevaleresque enfin… il va inaugurer désormais un nouvel âge : après celui des dieux, des héros et des hommes… ce sera l’âge des Anonymes… ces êtres masqués qui vont vous faire casquer le sens faussé de l’histoire !

    L’Anonymat : Ne dîtes pas que c’est nouveau parce que le problème s’est déjà posé, depuis la démocratie Athénienne… jusqu’à la révolution française :
    - Le vote blanc, qu’est-ce que c’est sinon… une trace d’Anonymous dans un pêle-mêle d’ordures…
    - Et l’opportunité d’un CV anonyme, qu’est-ce que c’est sinon … une trace d’Anonymous dans le cercle vicieux des privilèges…
    - Et une société anonyme, qu’est-ce que c’est sinon… une personne morale qui râle dans un panier de crabes…

    Pour un supplément de liberté, pour un complément de fraternité et pour un mouvement vers l’égalité… rien de tel qu’un masque pour manifester dignement son mécontentement. Sans violence et en silence, s’il vous plaît… retrouvons-nous en marchant main dans la main pour la même cause sans distinction de couleur, de races ou de religion le 5 Novembre. Nous ne serons plus quelqu’un mais personne… donc tout le monde.
    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/08/le-manifeste-des-anonymes/

  • permalien nat :
    8 février @15h50   « »

    pour une définition de la "prouesse" :
    http://www.persee.fr/web/revues/hom....
    Google scholar pour les concepts théoriques c’est parfois mieux !

  • permalien Globule :
    8 février @16h31   « »

    "Anonymat" je ne peux pas m’empêcher de penser à Wikipédia où l’on cultive les contributions anonymes, par modestie ? Non, pour permettre le pillage massif de la littérature par des petites mains insaisissables. Et que dire des "administrateurs" de Wikipédia, quelques dizaines qui se considèrent élus à vie, et qui orientent le contenu des articles à chaque occasion d’un conflit d’édition. Manipulations, mensonges, grâce à l’anonymat devenu la norme.

  • permalien alex :
    8 mai @05h41   «

    Un site sympa que j’ai découvert aujourd’hui qui explique comment se rapprocher de l’anonymat sur le net :

    http://proteger-anonymat.fr

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