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Rencontre avec la directrice du musée des Beaux-Arts de Kaohsiung

A Taïwan, une conservatrice innovante

En complément à notre reportage de février 2012 (« A Taïwan, trêve diplomatique et fièvre commerciale », Le Monde diplomatique), rencontre au musée des Beaux-Arts, situé dans un magnifique parc de Neiweipei.

par Martine Bulard, 1er février 2012

Kaohsiung (Taïwan), 2 décembre 2011. Entre deux rendez-vous et trois appels téléphoniques, Hsieh Pei-ni Beatrice prend le temps d’expliquer ce que doit être un centre d’art contemporain dans un pays qui n’a ouvert son premier musée qu’en 1983, dans une ville de province ignorée des médias, et dans un port dont l’activité s’amenuise au fil des délocalisations.

A 45 ans, cette spécialiste de l’histoire de l’art aurait pu continuer à vaquer à ses activités de commissaire d’expositions internationales (Biennale de Venise, par exemple), mais « il ne faut pas perdre ses racines », estime-t-elle. Il y a trois ans, elle a accepté de prendre les rênes de cet établissement installé dans un parc verdoyant. Dans la journée, elle règle les questions administratives, les réunions et les rencontres ; le soir, elle imagine de nouveaux projets.

Pour imaginer l’ampleur de la tâche, il faut savoir que Taïwan ne compte que trois musées présentant de l’art contemporain. Si des galeries commencent à faire leur apparition à Taïpeh, l’île reste sous-équipée, malgré une création foisonnante. Après le musée municipal de Taïpeh, créée en 1983, il a fallu attendre cinq ans pour que la capitale se dote d’un établissement national ; celui de Kaohsiung, la deuxième ville du pays, date de 1994. « C’est le plus neuf et le plus grand, assure Hsieh, mais nous n’avons qu’un budget réduit. » Ce qui oblige « à se débrouiller, à être inventif ».

Plus que les difficultés budgétaires, ce sont les conceptions étriquées de la création artistique qui la font bondir. Elle ne manque pas de mérite, sur une île divisée en camps retranchés : les Taïwanais « de souche » d’un côté et les Chinois (arrivées en 1949, après la victoire de Mao Zedong) de l’autre ; les indépendantistes du Parti démocrate progressiste (PDP), dont le fief se trouve à Kaohsiung, d’un côté, et les « intégrationnistes » du Guomindang (ou Kuomintang, KMT), partisans d’un rapprochement avec la Chine, de l’autre. Hhsieh refuse toute instrumentalisation politique de l’art, qu’elle veut résolument ouvert sur la société. Les divisions ethniques l’ennuient, les exclusions sociales la mobilisent.

« A quoi sert l’art, interroge-t-elle d’emblée, s’il n’est pas partagé ? Ce qui est au centre de toute action, ce sont les valeurs humaines. Dans certains milieux défavorisés, précaires, un enfant n’a aucune chance de voir une peinture. Or pouvoir s’émouvoir devant un tableau, une sculpture, c’est pouvoir se construire. En être privé constitue un véritable handicap. » Alors, elle a emprunté de l’argent et commencé à mettre sur pied des expositions accessibles aux enfants exclus, aux handicapés (les aveugles peuvent toucher certaines sculptures, en accord avec les artistes concernés) et aux immigrés. Kaohsiung, ville-port, est par définition un lieu de rencontres et de mixité. Des ateliers se tiennent chaque mois. Des visites sont organisées... Cette conception de l’art accessible au plus grand nombre se traduit par la présence d’œuvres dans un parc ouvert à tous.

Dans le même esprit, elle a conçu une exposition sur Barbie pour le 45e anniversaire de la célèbre poupée. De quoi faire s’étrangler les puristes et douter les plus fidèles. Aucune concession pourtant au marketing ou à la société de consommation, au contraire. Ce qui aurait pu être une rétrospective gentillette prend des allures de manifeste. Symbole de l’Amérique triomphante, « cette poupée, rappelle-t-elle, était fabriquée à Taïwan, souvent dans des conditions difficiles. C’est aussi un patrimoine à revendiquer ». Quant à l’image de la femme bimbo véhiculée par ce jouet sexiste, elle la casse délibérément, en demandant à des architectes femmes de concevoir des maisons spécifiques pour la poupée, histoire de montrer que l’on peut être autre chose qu’un portemanteau. Ainsi, la population, et notamment les enfants des couches les moins favorisées, mais aussi des adolescents, peu enclins à franchir la porte de ce genre de lieu, ou des immigrés, sont entrés au musée et ont découvert ce qu’est la création.

Plus difficile – car plus susceptible de heurter le nationalisme taïwanais – a été l’exposition dont le titre, « une République sans peuple », jouait sur le nom en anglais de la République populaire de Chine (People’s Republic of China). Les artistes (peintres, vidéastes...) y ont donné leur vision de l’avenir. Et cela ne coïncidait pas forcément avec les images attendues par les dirigeants politiques. En fait, confie-t-elle, « je suis jugée pas assez verte par les Verts [le PDP] et pas assez bleue par les Bleus [le KMT] ». Inutile de dire que cela ne lui facilite pas la vie.

Elle fait partie de ces rares intellectuels taïwanais qui ont des contacts avec les Chinois du continent, depuis presque vingt ans. Elle a travaillé pour plusieurs biennales étrangères où des artistes chinois étaient invités ; puis Hongkong lui a demandé d’organiser une grande exposition internationale, et enfin Shanghaï. « C’est important de travailler avec les Chinois maintenant », martèle-t-elle, alors que la coopération avec Pékin est âprement discutée dans le pays en ce mois de décembre 2011. « Il y a beaucoup d’hypocrisie, car les riches Taïwanais ont été parmi les premiers collectionneurs d’œuvres de peintres du continent. La Chine accueille la musique pop taïwanaise, des peintres taïwanais... Pourquoi n’accepterait-elle pas de coopérer plus largement ? Quand je disais cela, il y a vingt ans, on m’attaquait beaucoup. Taïwan était riche, plus riche que la Chine, qu’elle regardait de haut. Les dirigeants pensaient que ces déséquilibres dureraient. Ils ont eu tort, évidemment. Ce que produisent artistiquement les Chinois du continent est intéressant. Il serait stupide de boycotter des artistes de qualité. » Bien sûr, elle n’ignore pas les difficultés en Chine même. Et ce n’est un hasard si l’artiste Ai Weiwei est exposé au Musée des Beaux-Arts de Taïpeh alors qu’il a des ennuis à Pékin.

Mais elle pense l’ouverture inéluctable. Elle ne craint pas la marginalisation culturelle qui guetterait Taïwan à l’ombre du grand frère. Certains ont parfois « une vision étroite de notre histoire. Nous sommes au centre de la culture austronésienne [les premiers habitants de l’île], qui rayonne sur l’île de Crête et s’est étendue en Europe, en Amérique latine... Pourquoi ne s’intéresser qu’à l’ethnographie des langues et ne regarder la culture aborigène que comme une culture ethnographique, alors qu’elle est vivante, créative ? Elle s’étend bien au-delà de Taïwan, jusqu’à Madagascar... Il faut penser autrement, se penser autrement, en se situant au centre, et avec un esprit de coopération. Nous pouvons nous apporter beaucoup les uns aux autres. C’est vrai avec les Chinois, mais aussi avec les immigrés. Taïwan est une terre d’immigration. Nous avons connu la colonisation hollandaise, portugaise, chinoise... Il faut refuser les divisions ethniques et profiter de ces origines imbriquées ».

A propos des Chinois, elle rappelle que les racines communes ne datent pas de la guerre civile et de l’arrivée de Tchang Kaï-chek. « Certains de mes collègues pensent que nous avons mieux préservé les fondements de la culture chinoise, qui a été malmenée sous la Révolution culturelle. C’est vrai. Et nous ne sommes pas identiques », souligne-t-elle, en citant une anecdote liée à la traduction du mot « laser » : « A Taïwan, on a traduit en se rapprochant le plus possible du son anglais ; les Chinois ont traduit en restant le plus proche du sens. Cette différence illustre parfaitement nos évolutions respectives. Nous avons les mêmes gènes, mais il est parfois difficile de communiquer. Nous sommes comme des frères dont les parents ont divorcé et qui ont vécu dans des familles différentes de 1947 à 1997. Ces deux frères se retrouvent, s’apprivoisent... La dernière génération, celle qui arrive aujourd’hui, sera capable de trouver une solution acceptable pour tous. » Du reste, les mariages mixtes augmentent, les échanges culturels également. « Je suis indignée que l’on manipule les opinions sur ces questions, entre le Nord et le Sud, les indépendantistes et le KMT. Moi, je suis pour la création artistique. »

Pour elle, il est important de se penser différemment. « Si l’on voit plus loin, si l’on regarde les êtres humains – et non leur origine –, alors Taïwan pourra gagner en influence au lieu de se sentir menacé. Nous avons un avenir. Aujourd’hui, les dirigeants sont pour la coopération et les échanges, dès qu’il s’agit de gagner de l’argent. Il ne faut pas que Taïwan commette la même erreur que la Chine continentale, dont la culture est devenue beaucoup trop faible face aux forces économiques. Il faut valoriser la création et les échanges artistiques. Taïwan pourrait alors gagner en influence. »

Un seul objectif : « Rendre l’art accessible au plus grand nombre, quels que soient son sexe ou son origine, le rendre ouvert à la compassion, l’émotion, l’échange. » Une belle profession de foi.

Martine Bulard

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