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Une statue pour Baudin

par Alain Garrigou, 20 février 2012

La passion statuaire serait-elle en train de renaître ? Au XIXe siècle, on a multiplié les hommages aux grands hommes sur les places de France. Chaque époque a ses héros.
A Nogent-sur-Marne, une statue va bientôt être érigée à la gloire des ouvrières plumassières – fabricantes de plumes à l’ancienne, nous apprend le dictionnaire, plumes pour l’habit et non l’écriture, faut-il encore préciser. Une belle initiative locale dont la discrétion a été perturbée par la publication de l’identité du modèle de l’ouvrière : Carla Bruni-Sarkozy. La sculptrice a assuré qu’il n’y avait aucun message politique mais simplement l’utilisation d’un modèle humain. Le maire UMP ne devrait finalement pas contribuer pour 40 000 euros à cette politique mémorielle, comme c’était prévu au départ (1). Par temps de crise, il faut être avare de l’argent public.

Peut-être ce souci empêcha-t-il de remplacer la statue d’Alphonse Baudin qui fut abattue en 1942 pour en fondre le métal et le livrer à l’occupant nazi. Sans doute le souvenir s’est-il aussi beaucoup estompé. Qui se rappelle encore ce parlementaire de la Montagne – la gauche de cette époque – qui fut tué sur une barricade le 3 décembre 1851 pour s’être opposé au coup d’Etat militaire de Louis Bonaparte, bientôt empereur Napoléon III ? Il dut à cette mort héroïque un demi-siècle de gloire. Son souvenir fut ressuscité par l’opposition au Second Empire en 1868, d’autant plus magnifié qu’il aurait prononcé un mot sublime à ceux qui ne voulaient pas rejoindre la résistance en ironisant sur l’indemnité des députés alors payés 25 francs par jour : « Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs ». Une souscription fut alors lancée afin qu’un monument célèbre le héros.

L’Empire contre-attaqua en assignant les auteurs de cet appel devant les tribunaux. Malgré les courageuses paroles d’un avocat inconnu, Léon Gambetta, les condamnations repoussèrent à plus tard la construction d’un tombeau monumental, finalement inauguré au cimetière de Montmartre en 1872, après la chute de l’Empire. Le « coup d’Etat » de Mac Mahon en 1877 donna une nouvelle jeunesse à Baudin quand Victor Hugo, qui croyait qu’il eut dû mourir à sa place, publia son récit longtemps remisé, Histoire d’un crime, dans lequel il faisait de Baudin un héros christique. Une nouvelle menace sur la République, celle du général Boulanger et de son parti de l’Appel au peuple, amena les républicains à exhumer encore le souvenir de Baudin ainsi que sa dépouille en lui offrant l’apothéose d’un transfert des cendres au Panthéon, à l’occasion du centenaire de la révolution de 1789. Il fallut encore l’affaire Dreyfus et le cinquantenaire du « 18 brumaire de Louis Bonaparte » pour que fut inaugurée une statue du héros près de l’endroit de sa mort, au croisement de la rue du faubourg saint Antoine et de la rue de Cotte. La municipalité de Paris venait de passer à droite et la cérémonie présidée par Waldeck Rousseau en fut un peu bâclée. On parla encore de Baudin dans les manuels d’instruction civique de l’école républicaine. En ordonnant à l’inverse la destruction de sa statue du XIe arrondissement, le gouvernement de Vichy rangeait Baudin et d’autres personnages dans la catégorie inédite des « fausses gloires ».

La statue ne fut pas remplacée. A nouveau majoritaire dans la capitale en 2001, après un siècle d’opposition, la gauche municipale eut le bon goût de remplacer la vieille plaque commémorative, inaugurée en 1879 et à l’écriture effacée, qui surplombait le lieu de la barricade. Elle n’y est plus. A sa place figure un panneau de l’histoire de Paris, dont le texte, pétri de neutralité historienne, ne donne aucune idée de l’enjeu symbolique du personnage et de l’événement.

Peut-être l’indifférence est-elle enfin révolue (2). Le conseil municipal du XIe arrondissement a voté une motion pour restaurer la statue de Baudin et, en décembre 2011, le conseil municipal de Paris a mis la question à l’étude. Le temps de réfléchir ? Une statue en fonte, comme celle de l’ouvrière plumassière de Nogent-sur-Marne, ce n’est pas donné. D’autant qu’il est impossible de bénéficier du concours d’une multinationale pour célébrer un sacrifice gratuit. Peut-être faudrait-il s’inspirer de l’initiative des directeurs des journaux républicains Le Réveil et L’Avenir national qui, en 1868, avaient lancé la souscription Baudin. Et peut-être aussi, faudrait-il fixer une somme démocratique à cette souscription : non point 25 francs puisque cette monnaie a disparu mais 25 euros. En renouant le fil avec les souscripteurs malicieux qui avaient souscrit pour 25 francs en 1868 : Victor Schoelcher, Alexandre Ledru-Rollin, Martin Nadaud et beaucoup d’autres.

Alain Garrigou

(1) Le coût de la statue devait être partagé entre la mairie et la Cogedim, qui aménage le quartier ; le promoteur l’assurera seul.

(2) Voir les articles consacrés à Baudin sur Mediapart.

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