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Les sondages dans la tête

par Alain Garrigou, 28 février 2012

Comment le quotidien Le Monde, longtemps rétif à la publication des sondages, peut-il aujourd’hui en publier autant ? Les plaintes de lecteurs critiquant la grande inégalité de traitement des candidats à l’élection présidentielle viennent de susciter une édifiante réponse : les sondages dans la tête (« Presse de campagne », Le Monde, 25 février 2012). Le médiateur du journal concède en effet cette inégalité puisque, en faisant une esquisse de statistique depuis le 15 février, date de l’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy : « Sur 281 occurrences recensées (75 pour les seuls titres et sous-titres d’articles), sont décomptés 33,8 % de “François Hollande”, 32,4 % de “Nicolas Sarkozy candidat”, 11,7 % de “Bayrou”, 11 % de “Marine Le Pen”, 7,5 % de “Mélenchon”, 3,55 % d’“Eva Joly”. »

Le Monde est éloigné de la devise républicaine revendiquée par le médiateur dans sa tribune — « Liberté, Egalité, Fraternité ». Sans doute un journal n’est-il pas tenu aux règles légales d’égalité des temps de parole de la campagne électorale, mais qu’au moins, il n’invoque pas des principes lorsqu’il ne les respecte pas, au prétexte des « intentions de vote accordées à chacun par les instituts de sondage ».

Comment minimiserait-on dès lors le rôle des sondages quand on les institue juges de paix ? C’est toujours un piètre argument que de chercher un principe de justification objectif — ici sous sa forme la plus pure du chiffre — ou extérieur aux personnes qui en font leur principe. Si les sondages justifient une inégalité de traitement, la responsabilité en revient aux journalistes qui s’en réfèrent aux sondages pour la justifier. En somme, un rapport de force interne est simplement légitimé par des critères externes, un jugement intéressé par des valeurs universelles. Les stratégies de légitimation opèrent donc toujours par la dénégation. Ici, c’est bien l’opinion déniée — l’opinion publique - qui sert de justification ou de deus ex machina de la justice éditoriale. Autant dire de la bonne conscience.

Les sondages dans la tête ? Les métaphores le trahissent quand, après cette invocation du défaut d’opinion, le médiateur risque la métaphore de la sonde pour invoquer son esquisse de statistique lexicologique effectuée dans les archives, ni si vieilles ni si nombreuses. S’agit-il d’en appeler aux nécessaires bons rapports entre un journal et ses lecteurs, il ne peut manquer de terminer sur la même métaphore puisqu’il resterait « à redorer sa cote de popularité (non pas son blason) auprès de ses lecteurs ». Dans l’exercice de médiation, un mea culpa sans engagement fait d’autant plus bon effet qu’on ne concède rien.

Puisque selon le médiateur, il n’y a pas de visée mercantile dans la place inégale offerte aux candidats, puisque néanmoins suffisamment de lecteurs sont mécontents pour justifier une intervention, il faut conclure que la responsabilité des contenus, et donc de ses partis pris, revient à la rédaction. En d’autres termes, ce sont les journalistes du Monde (une partie d’entre eux) qui ont fait un choix politique en consacrant les deux tiers de l’actualité de campagne à deux candidats (Nicolas Sarkozy et François Hollande). Ces journalistes ont droit à leurs sympathies partisanes comme les autres. Le Figaro ne s’embarrasse guère puisque son comportement délibérément partisan est allé jusqu’à susciter des réserves sur l’efficacité d’un ligne éditoriale aussi caricaturale. Pourquoi Le Monde cacherait-il ses opinions comme il l’a (maladroitement fait) en soutenant Edouard Balladur en 1995 ? A coups de sondages déjà et avec une société des journalistes détenant encore la majorité actionnariale. Peut-être une rédaction devrait-elle voter en interne et adopter les normes d’une partitocratie. Au moins les choses seraient-elles claires.

Cette partie de cache-cache a son point aveugle. Les sondages dans la tête, ce peut-être aussi les sondages à la place de la tête. Faire des sondages l’étalon du nombre de citations à accorder à des candidats politiques suppose qu’ils le soient aussi pour les analyses et commentaires. Or, la montée de la doxosophie dans les colonnes du Monde comme dans d’autres médias, Libération et Le Figaro en particulier, la place qu’occupent dans ces journaux et dans d’autres médias des politologues officiels, Pascal Perrineau ou Dominique Reynié, qui paraphrasent les derniers résultats des sondages ou leur donnent de fausses excuses comme la volatilité, ne constituent pas un gage de qualité intellectuelle. Les sondages ne sont pas une information comme une autre, sortie tout droit des laboratoires neutres de la science. Combien Le Monde paie-t-il les sondages qu’il publie ? Que viennent faire des entreprises comme Logica Business Consulting dans leur financement ? On attend toujours les factures et les explications. Les « instituts » sont des entreprises marchandes dont les produits sont protégés par les dispositions légales du « secret industriel » comme vient de le statuer le Conseil d’Etat. L’argent a ainsi des moyens de contrôle plus subtils que le pouvoir des actionnaires. Les protestations déontologiques sur l’indépendance de la presse, le rappel de principes fondateurs ou la tautologie brandie comme un étendard — « “Le Monde” reste “Le Monde” » — paraissent alors un peu dérisoires. On se souvient de cet avertissement de Hubert Beuve-Méry évoquant la menace des puissances d’argent attendant au pied de l’escalier pour s’emparer de la presse. Quand la marchandise a, comme un virus, pris possession des esprits, il semble en effet que la partie soit mal engagée.

Alain Garrigou

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