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Un film de Phyllida Lloyd avec Meryl Streep

« La Dame de fer », ou la petite histoire pour réécrire la grande

par Mona Chollet, 29 février 2012

« De nos jours, les gens ne pensent plus : ils ressentent ! “Comment vous sentez-vous ?”, “Je ne me sens pas à l’aise”... Vous savez quel est l’un des grands problèmes de notre époque ? C’est que nous sommes gouvernés par des gens qui se soucient plus de sentiments que de pensées ou d’idées. Moi, c’est cela qui m’intéresse. Demandez-moi ce que je pense, pas comment je me sens ! » Ainsi parle Meryl Streep/Margaret Thatcher à son médecin dans La Dame de fer de Phyllida Lloyd. La tirade ne manque pas d’ironie, survenant dans un film qui manie la sentimentalité la plus bêtasse et les ficelles émotionnelles les plus convenues pour réussir ce tour de force : un film apolitique, excluant toute pensée et toute idée, sur la vie de Margaret Thatcher, première ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990 et maîtresse d’œuvre, en même temps que le président Ronald Reagan aux Etats-Unis, d’une révolution conservatrice qui changea la face du monde. Les images fugitives qui montrent notre héroïne et le président-acteur valsant ensemble, tel un couple énamouré, résument d’ailleurs à elles seules la profondeur et la lucidité critique de l’œuvre.

Que Meryl Streep, l’une des plus grandes stars de Hollywood, interprète la première femme occidentale à avoir assumé les fonctions de chef de gouvernement relevait d’une sorte de fatalité artistico-idéologico-commerciale, un peu comme il était inéluctable que Morgan Freeman incarne Nelson Mandela. Toujours à l’affût de telles combinaisons de notoriété gagnantes, l’industrie cinématographique ne pouvait manquer d’orchestrer cette rencontre au sommet. L’Oscar qui lui a été attribué ce 26 février à Los Angeles avait bien peu de chances d’échapper à l’actrice — « jouer une personne connue » étant l’un des bons points pour obtenir un Oscar listés sur le site The Daily Beast par le chroniqueur Jacob Bernstein. Certes, de la diction au port de sac à main en passant par les dodelinements de poule courroucée, la performance mimétique est remarquable ; mais, si un numéro d’imitatrice suffisait à faire un film, cela se saurait.

Mettant en scène une dirigeante qui se proclame elle-même « au service de l’intérêt général » (« committed to public service »), et que l’on est censé juger en fonction des effets de son action sur la vie de ses concitoyens, La Dame de fer choisit pourtant de reléguer l’impact des politiques thatchériennes dans un flou lointain. Resserrant le champ à l’extrême, privilégiant délibérément la petite histoire sur la grande, il se concentre sur des détails biographiques obéissant à un storytelling rebattu. Il ne cesse, pour mieux désarmer les éventuelles préventions à l’égard de son héroïne, de miser sur l’identification du spectateur, usant de ce procédé comme d’une glu étalée de la première à la dernière image du film.

On y suit le quotidien routinier d’une femme âgée, fragile, attendrissante, gentiment frappée (allusion délicate à la maladie d’Alzheimer dont serait atteinte l’ancienne première ministre), mais encore pleine de vigueur et de résolution. Ayant depuis longtemps quitté le pouvoir, Thatcher vibre en écoutant de l’opéra et déplore que son fils ne lui rende pas visite plus souvent, tout en discutant avec le fantôme de son mari défunt, fidèle complice et soutien de toute une vie dont elle ne peut admettre la disparition. De quoi s’attirer la sympathie, d’emblée, des mélomanes, de tous les enfants qui ont la charge d’un parent vieillissant, de tous les parents qui ont un enfant ingrat et de tous ceux qui ont dû affronter un deuil — ce qui fait du monde.

La fille de l’épicier

Sa jeunesse, son ascension et ses années de pouvoir sont racontées à coups de flashbacks successifs, ce qui accentue encore le simplisme expéditif du propos. Le parcours de Margaret Thatcher, fille d’un petit épicier de Grantham, mais aussi seule femme dans un monde politique uniformément masculin — ah ! la cinégénie de ce tailleur pervenche au milieu d’une nuée de costumes sombres... —, correspond à merveille au schéma de ces success stories dont le cinéma raffole, et qu’il produit à jet continu dans une sorte de réflexe narratif machinal. Les personnages bienveillants qui entourent l’héroïne (son père, son mari, ses mentors du Parti conservateur) et qui croient en elle l’adjurent, comme il se doit, de « rester toujours fidèle à elle-même », et autres maximes creuses tout droit sorties d’un manuel de développement personnel. Dans la séquence où la députée fraîchement élue se met en route pour le Parlement, l’ombre du prestigieux bâtiment semble écraser sa petite voiture où traînent, pêle-mêle, un tube de rouge à lèvres et les jouets de ses enfants — manière de tabler encore sur la complicité avec le public féminin : elle aussi, elle est une mère qui travaille. Comment ne pas souhaiter la victoire de cette obscure et méritante jeune femme que tout le monde traite de haut en raison de son sexe et de sa basse extraction sociale ? Comment ne pas frissonner avec elle lorsque, après sa victoire aux élections, la fille d’épicier pousse pour la première fois la porte du 10 Downing Street ?

Faisant ses premiers pas lors d’une réunion locale du Parti conservateur, celle qui s’appelle encore Margaret Roberts vante l’excellente préparation aux responsabilités politiques que lui aurait donnée son enfance modeste : « Comme l’homme ou la femme de la rue, je sais que, lorsque j’ai trop dépensé une semaine, je dois faire des économies la semaine suivante. » On retrouve ici la sempiternelle et fallacieuse comparaison entre les finances d’un Etat et celles d’un foyer.

Lire aussi Mona Chollet, « Aux sources morales de l’austérité », Le Monde diplomatique, mars 2012. L’éloge de ce supposé « bon sens » confine au grotesque dans une scène ultérieure où Thatcher, alors au pouvoir, remet à leur place ses collègues du gouvernement, que l’affolement gagne. Le pays est en ébullition, les manifestations se multiplient ; le chômage explose, l’industrie est laminée, « d’honnêtes travailleurs perdent leur maison », et les coupes budgétaires risquent bien de ne faire qu’aggraver la récession (voilà qui nous rappelle quelque chose, mais quoi ?). Accusée d’avoir « perdu le contact avec le pays » par ces couards qui, bien sûr, tremblent pour leur réélection, leur chef leur cloue le bec en donnant le prix exact de la livre de beurre ou de margarine — une preuve de proximité avec le peuple qui, sans aucun doute, aurait grandement rassuré les mineurs licenciés ou les dockers en grève s’ils en avaient été témoins. Avant d’asséner : « Oui, la potion est amère, mais c’est ce dont le patient a besoin pour survivre ! »

Les dévastations causées par ses décisions politiques sont systématiquement escamotées pour la présenter, elle, comme la victime, la femme isolée et courageuse en butte à l’incompréhension ou à une haine injuste. Les scènes de manifestation montrent une foule vulgaire, menaçante — et uniquement masculine, comme à la Chambre des communes —, venant cogner aux vitres de la voiture officielle où elle se tient, impassible et digne. Dans un cortège, la caméra insiste sur la cruauté d’une marionnette la représentant avec un œil à moitié arraché. Les plans sur le visage mélancolique de la vieille femme lorsque, allongée sur son lit, elle se remémore à quel point tout le monde a été méchant avec elle contribuent encore à interdire toute critique sérieuse de son action.

Au-delà du volet économique et social, le conflit en Irlande du Nord n’apparaît qu’à travers les attentats de l’Irish Republican Army (IRA) : on assiste avec Thatcher à l’explosion de la voiture de son ami le député Airy Neave, en 1979, et plus tard, en 1984, à l’attentat de Brighton, qui la visait et où cinq personnes furent tuées. Rien, en revanche, sur la mort en prison, en 1981, de Bobby Sands et de neuf autres militants en grève de la faim : l’épisode aurait pu faire apparaître l’aspect glaçant de la détermination de la « Dame de fer », vantée tout au long du film comme une marque de supériorité morale. Rien non plus, curieusement, sur son amitié avec le général Pinochet et sur la fameuse tasse de thé qu’ils partagèrent en 1999, quand l’ancien dictateur chilien fut placé en résidence surveillée au Royaume-Uni en vertu du mandat d’arrêt international lancé contre lui par le juge espagnol Baltasar Garzón. Le personnage étant ce qu’il est, cependant, il était inévitable qu’il reste, même dans ce navet pasteurisé, quelques déclarations susceptibles de faire sursauter le spectateur le plus somnolent, du genre : « L’Occident doit déraciner le Mal ! »

Rien à sauver dans cette production qui, non contente d’utiliser la petite histoire pour réécrire la grande, le fait sans la moindre originalité ni le moindre talent. On renverra plutôt aux formidables productions britanniques qui ont déjà fait le bilan des années Thatcher : la comédie sociale et romantique Les Virtuoses (Brassed Off), de Mark Herman, par exemple, qui racontait en 1996 la fermeture d’une mine dans le Yorkshire ; ou le documentaire de Ken Loach Les Dockers de Liverpool (The Flickering Flame), en 1997 ; ou encore The Navigators, fiction du même réalisateur sur la privatisation des chemins de fer britanniques. Et, sur le conflit en Irlande du Nord, à l’impressionnant Au nom du père de Jim Sheridan (1993) — même si le procès des « Quatre de Guildford » eut lieu avant l’accession au pouvoir de la Dame de fer. Histoire de donner chair et vie à tous ceux que ce film indigent réduit à une masse indistincte de silhouettes vociférantes, ou à un ennemi invisible animé par une cruauté gratuite.

La Dame de fer, film franco-britannique de Phyllida Lloyd, avec Meryl Streep, Jim Broadbent, Susan Brown... En salles depuis le 15 février 2012.

Mona Chollet

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