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Egalité démocratique, inégalité médiatique

mercredi 7 mars 2012, par Alain Garrigou

Les règles légales d’égalité de temps de parole dans le secteur audiovisuel font des mécontents. Neuf directeurs de ces médias ont ainsi envoyé une lettre au Conseil constitutionnel demandant la réduction de la période d’égalité de cinq à deux semaines. Par une lettre du 28 février 2012, le président du Conseil a répondu que ces règles ne pouvaient être changées si près du scrutin, et s’étonnait que la réflexion appelée en 2007 n’ait pas abouti. En retour, les médias concernés ont invoqué la requête portée par la conseillère du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) chargée du pluralisme, Christine Kelly, et imaginé un défaut (volontaire ?) de transmission par le secrétaire général du Conseil constitutionnel. Pour s’inquiéter d’un gouvernement des juges et accuser l’institution juridique de ne pas respecter la loi (LePoint.fr, 2 mars), l’affaire est grave.

Des règles légales ont été fixées à partir de 1881, quand il est apparu que l’élection supposait de faire une campagne électorale et qu’il fallait maintenir une certaine égalité entre les candidats sous peine de délégitimer l’élection. Ces normes se sont imposées dans toutes les démocraties. En France, la pratique de la candidature officielle sous le Second Empire donnait des raisons supplémentaires d’instituer l’égalité. Alors, il s’agissait surtout de la mise à disposition égale des panneaux d’affichage public. Le souci d’égalité fut si présent que la loi s’empara même en 1919-1924 de la fourniture des bulletins de vote. La télévision donna une nouvelle acuité au problème. On se souvient encore de Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO, se plaignant des six minutes et demi qui lui étaient échues pour présenter le programme de son parti aux élections législatives de 1962. L’élection du président de la République au suffrage universel rendait plus nécessaire une solution. Un temps de parole identique de deux heures à la télévision fut accordé à tous les candidats et leur ordre de passage réglé par le sort (des boules de la Loterie nationale). Le spectacle politique télévisé était nouveau et prisé. Mais déjà les professionnels de télévision s’inquiétaient de contraintes sur leur programmation. Une nouveauté vint desserrer le carcan avec l’organisation du duel entre les deux candidats du deuxième tour de l’élection présidentielle de 1974. Il faut alors entendre la directrice Jacqueline Baudrier le lendemain du débat télévisé saluer la nouveauté qui permettait d’échapper aux prestations « compassées » des candidats sur les ondes. Un succès pour les journalistes de télévision, par conséquent.

La demande actuelle de limiter la période d’égalité légale des candidats continue donc les luttes pour accroître l’autonomie médiatique. On sait ce que cela signifie puisqu’on a déjà pu observer le traitement des candidatures avant cette période. L’inégalité est la règle puisque les temps de parole sont distribués au profit des candidats qui font figure de favoris, selon une hiérarchie plus ou moins explicite entre petits et grands candidats. Un pointage effectué par le CSA entre le 1er et le 27 janvier 2012 a donné 54,18 % pour le duo Sarkozy-Hollande sur TF1, 61,95 % sur France 2 et 66,71 % sur France 3. Comment savent-ils quels sont les candidats en tête ? Par les sondages bien sûr. Du moins par des sondages qui viennent conforter leurs opinions politiques. On aurait tort de croire qu’il ne s’agit que de suivre une « opinion publique ». Pourquoi les éditorialistes ont-ils tous des opinions politiques distribuées, en un étroit éventail pluraliste, entre la droite (beaucoup) et le centre gauche (moins) ? Comme on peut souvent le reprocher aux sondeurs, la réponse est dans la question.

On ne doute pas un instant que les raisons exprimées d’un assouplissement des règles faciliterait le travail des médias, tant la rigidité des temps de parole est réelle. On ne peut cependant ignorer que cette raison pèse peu face aux exigences d’audimat, même si les journalistes prétendent souvent en être affranchis. Autrement dit, il est des candidats qui « plombent » l’antenne étant donné les limites de leur public. Ah ! si on pouvait se débarrasser des petits candidats. Les éditorialistes répriment difficilement leurs réflexes de mépris. Nul ne les a exprimés plus brutalement que Jean-Michel Apathie, chroniqueur de RTL et Canal Plus, devant un « petit candidat » : « Vous devez être le prototype du candidat inutile dans cette campagne. Totalement inutile [1]. » Les parrainages ont été institués pour limiter le nombre des candidats à l’élection présidentielle sans le faire trop restrictivement. Fixée à cent parrainages d’élus dans dix départements, la condition a été élevée à cinq cents dans trente départements le 18 juin 1976. Cette règle a toujours été discutée. Toutefois, si des candidats ont obtenu ces parrainages, revient-il à des journalistes de limiter encore le nombre de candidats ? Et éliminer celles et ceux qui les dérangent dans leurs jeux sérieux de faiseurs de rois. Le principe de sélection des candidats médiatiques étant bien sûr la possibilité d’être élu. Et il n’y en a jamais que deux selon les lois électorales en vigueur. Autant passer donc directement au second tour.

La réduction à deux semaines leur serait-elle accordée, les éditorialistes demanderaient sans doute la suppression de toute période d’égalité légale. Et l’égalité ne vaudrait plus que sur les panneaux d’affichage légaux et pour les professions de foi envoyées par la poste aux électeurs. Autant dire qu’on pourrait alors supprimer tout critère d’égalité. Serait-il même la peine de maintenir la condition des signatures d’élus alors que les éditorialistes suffiraient à donner les investitures ? Ce n’est qu’une « bêtise française incroyable », rouspète l’incroyable Jean-Michel Apathie, « que des maires, que des gens élus vous donnent une signature, c’est incroyable ».

Notes

[1] Et de rêver d’une manifestation de journalistes devant le Conseil constitutionnel et d’annoncer qu’il va violer la loi pendant un mois. Cf. Julien Salingue, « Jean-Michel Apathie, la démocratie et les candidats inutiles », Acrimed, 3 février 2012.

12 commentaires sur « Egalité démocratique, inégalité médiatique »

  • permalien Yvan :
    7 mars 2012 @12h22   »

    Imagine-t-on, Bouygues, Lagardère, Rothschild, Dassault, Worms, Arnault... etc, faire la promotion d’idéologies contraire à leurs intérêts ?

    Si non, et si on veut l’égalité entre les candidats, il faut leur interdire toute émission ou publication, à caractère politique ou sociétal, pendant la campagne.

    ... ou alors admettre que nous vivons en ploutocratie, et qu’on arrête de nous bassiner avec des imbécilités sur la démocratie chez nous et chez les autres.

  • permalien Marcel :
    7 mars 2012 @14h56   « »

    Et une fois tout critère d’égalité supprimé on pourrait tout aussi bien supprimer les élections.
    Pour le reste, entièrement daccord avec Ivan. Parler de démocratie c’est devenu parler pour ne rien dire. Que les ploutocrates aillent en enfer !

  • permalien patrice :
    7 mars 2012 @15h34   « »

    Un temps de parole égal accordé à tous les candidats, sur le modèle de l’égalité de surface entre panneaux électoraux, permettrait de faire émerger nombre d’idées nouvelles et originales, d’analyses absentes de langue de bois, ou de remises en question de poncifs admis comme incontournables par la classe politique dominante.
    La "pensée" de Sarkozy et celle de Hollande sont suffisamment commentées par les médias pour que nul n’en n’ignore. Ces deux candidats bénéficient en outre d’un soutien militant de certains journaux (le Figaro pour l’un, Libé pour l’autre). Pourquoi Mélenchon, qui a plus de choses à dire que Hollande, ne disposerait il pas d’un temps de parole suffisant pour s’expliquer ?
    Hors périodes électorales, les thèses développées par la télévision relèvent de la pensée unique. Il y a peu, en 2000 :
    - Le libéralisme est incontournable.
    - Le protectionnisme est une sottise.
    - Taxer les riches est suicidaire.
    - Les privatisations font baisser les prix.
    - La dette ne constitue pas un problème.
    - La mondialisation profite à l’Occident.
    - Les marchés s’autorégulent.
    Toute personne qui contestait l’un de ces paradigmes était privé de parole par les grands médias. Exemple, Allais, le prix Nobel d’économie.
    Les élections permettent aux penseurs marginaux de présenter leurs thèses. C’est même la raison pour laquelle certains petits candidats se présentent. Pour un électeur de droite, qui est le plus intéressant à écouter ? Sarkozy, ou Dupont Aignan, qui ne fait que 1% ?
    Si les médias acceptaient de jouer le jeu, ils constateraient vite que le taux d’écoute, loin de baisser, pourrait bien augmenter grâce à ces petits candidats qui font autre chose que rabâcher les mêmes poncifs déjà entendus mille fois. Par ailleurs, une approche plus contradictoire serait éminemment souhaitable. Marre de ces candidats qui bavassent tout seuls, sans adversaire ni journaliste courageux pour les contrer. Sarko interviewé par Pujadas, ça intéresse qui ? Qu’il débatte avec Hollande, ça nous apprendra quelque chose. Les faibles taux d’écoute de certaine émissions politiques ne sont pas dus au fait que les candidats sont secondaires, mais à celui que leurs monologues d’un quart d’heure se déroulent sans contradiction. Exemple : Le speech de Corine Lepage dans "On n’est pas couchés", qui a provoqué la fuite de 50% des auditeurs. Un débat avec Eva Joly n’aurait pas entraîne cette cata médiatique. A noter le fait que cette émission avait jadis un atout : Deux journalistes féroces, lesquels, dieu sait pourquoi, ont été remplacés par des sous produits...Non que j’approuve les positions d’Eric Zemmour. Mais bon...

  • permalien patrice :
    7 mars 2012 @15h48   « »

    Suite.
    Si la démocratie fonctionne de plus en plus mal, c’est au motif principal que les favoris disposent de plus d’argent, et du soutien intéressé des médias, lesquels appartiennent à des groupes financiers. Les lois Mitterrand sur le financement des campagnes ont un peu limité la casse. Elles devraient être renforcées, réactualisées, et surtout, appliquées ! (cf la "trahison" de Roland Dumas).
    Dans le même temps, le rééquilibrage des temps de parole permettrait de relancer un véritable débat. La campagne 2012 traite tout, sauf les problèmes auxquels la France est confrontée. Sarkozy et Hollande sont d’accord entre eux pour débattre sur la viande Halal en oubliant, par exemple, que chaque français "doit" 30 000 Euros aux paradis fiscaux. C’est juste un exemple. On pourrait également évoquer le déficit de la balance commerciale (de mémoire : 70 milliards). Je pense que ça intéresserait plus les électeurs que l’abattage des boeufs, dont personne n’a rien à secouer.

  • permalien HN :
    7 mars 2012 @18h18   « »

    Il faudrait surtout appliquer l’égalité de temps de parole en permanence  !! ET PAS SEULEMENT POUR LES POLITIQUES !!
    Sur acrimed.org, cité dans l’article, on peut trouver un recensement des invités de nombreuses émissions, et c’est là que le bat blesse.
    Car meme si en "période électorale", on a l’égalité de temps entre partis/candidats, on ne la retrouve absolument pas dans la présence des spécialistes/experts/consultants. La plupart émettent des sons de cloches en harmonie parfaite avec le discours dominant.
    En effet, on peut voir que les émissions sont toujours squattées par les memes, qui distillent le meme discours.
    La propagande, elle est déjà à ce niveau là, toute l’année.
    Cherchez la dernière fois que vous avez vu Lordon ou un des membres d’Acrimed... (hors "Là-bas si j’’y suis", je vous vois venir !).

    Cdlmt

  • permalien Anaïs :
    7 mars 2012 @21h10   « »

    La conseillère du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) chargée du pluralisme, Christine Kelly a un CV de femme indépendante : http://vanessa-schlouma.blogspot.co...

  • permalien chabin des bois :
    8 mars 2012 @04h15   « »
    La forme de discours dominant est celle du média dominant

    C’est marrant je me disais justement ce matin en tombant pour la nième fois sur Sarko à la télé, pourquoi on rallongerait pas carrément à 6 mois la durée d’égalité de temps de parole... Je ne savais même pas que c’était seulement 5 semaines ! Comme dit en substance Neil Postman dans "Se distraire à en mourir", la télévision impose sa temporalité à l’ensemble de la société...

  • permalien AF30 :
    8 mars 2012 @13h32   « »

    Le candidat en question aurait pu demander, en retour, à Apathie à quoi lui même il sert.
    Il est vrai que la réponse est aisée : à rien
    Il n’est même pas journaliste , il ne produit que du commentaire ce dont sont capables des milliers de Français et qui sont bien souvent plus talentueux que lui si on se fie à ce que l’on lit sur internet.
    Enfin ! je ne dis pas ça pour moi parce que lorsque que je l’entends je zappe

  • permalien Shanaa :
    9 mars 2012 @21h39   « »

    La France fait partie des ploutocraties. Le train de vie de ses dirigeants est monarchique. L’abolition des priviléges ? Hum !
    Les principaux candidats sont du sérail, toujours les mêmes, vus, revus, cumulant d’autres fonctions ! Les petits candidats comptent pour des prunes ; histoire de maintenir l’illusion démocratique ! La liberté de parole existe pour les futilités quotidiennes, mais les décisions et enjeux se concoctent loin !
    Le pire, c’est d’aller en guerre, provoquer le chaos au nom de la "démocratie" bancale, ou les élections spectacle se font à coup de sondages omniprésents !

  • permalien Louise :
    10 mars 2012 @19h59   « »

    Sur l’inégalité de traitement des candidats par les différents médias je vous conseille de regarder le film les nouveaux chiens de garde qui indique que l’indépendance de la presse est toute relative lorsque l’on sait que la plupart des groupes de presse sont détenus par des grands industriels et des grands financiers. A cet égard l’émission d’Yves Calvi, "c dans l’air" est une véritable caricature avec ses experts "impartiaux" qui disent ce qu’il faut penser. Enfin si vous souhaitez avoir une idée concrète du traitement des petits candidats par les médias, je vous conseille la lecture de cet article qui revient sur le cas de Nicolas Dupont-Aignan.

  • permalien Venturii :
    12 mars 2012 @00h19   « »
    Et réciproquement...

    Simplicité Médiatique et Complexité Démocratique...

    Non seulement quantitativement les médias préétablissent des rapports de force qui sont précisément l’objet des scrutins, mais qualitativement, les mêmes médias favorisent ce qu’ils communiquent le mieux - l’émotion - au détriment de ce qui les déborde rapidement - la complexité (ne serait-ce que chiffrée) de la gouvernance démocratique.

    On voit mal comment remettre en cause un tel système... voire...

  • permalien TheArtofYello :
    12 mars 2012 @09h59   «
    Coquille

    ApHatie.
    Plus (l’article du jour sur le même thème) :
    http://www.acrimed.org/article3788.html

    Bien cordialement

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