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La production de la croyance politique

L’élection présidentielle de 2012 sera sans doute marquée par un accroissement du nombre des sondages. Probablement moins importante cependant que la hausse de l’élection précédente où, en partie du fait de l’innovation des primaires socialistes, les sondages comptabilisés étaient passés de 193 en 2002 à 293 en 2007. Elle est déjà marquée par une inflexion notable de leurs usages, de moins en moins un instrument de connaissance et de plus de plus en plus un instrument tactique pour modeler l’opinion.

par Alain Garrigou, 27 mars 2012

Le théorème de Thomas a cette simplicité déconcertante qui risque de laisser dubitatif et incrédule : « Quand les hommes considèrent certaines situations comme réelles, elles sont réelles dans leur conséquence » (1). Pour en faire apparaître la portée, le sociologue Robert K. Merton évoquait la mésaventure de la Last National Bank lorsque son directeur Cartwright Millingville, intrigué par une atmosphère inhabituelle, découvrait que ses clients, alertés par la rumeur de son insolvabilité, venaient retirer leurs avoirs, provoquant ainsi la faillite de la banque (2). Autrement dit, ce n’était pas l’insolvabilité qui entraînait la faillite mais la rumeur qui créait l’insolvabilité. La crise de 1929 offrait l’illustration d’un effet de croyance par la prophétie autoréalisatrice. La finance est plus qu’aucun autre domaine le terrain délicat de ces phénomènes, comme la crise de l’automne 2008 l’a encore illustré.

Combien de commentateurs ont ainsi souligné la cécité des économistes incapables de prévoir la crise ? L’un d’entre eux, Nouriel Roubini, y a même gagné une aura de devin parce qu’il aurait été le seul à prévoir. Sans doute l’aveuglement a-t-il été réel chez un certain nombre de doctrinaires néolibéraux qui croient toujours que le marché autorégulateur exclut nécessairement toute crise. Ils s’y accrochent comme ces sectes millénaristes qui attendent la fin du monde et, ne la voyant pas advenir, en repoussent l’échéance pour ne pas se déjuger. Pourtant, malgré les apparences, tous les économistes ne sont pas si sots. Certains voyaient fort bien approcher la crise financière amorcée, entre autres causes, par les subprimes. On ne leur posait pas la question, et s’ils étaient sollicités par les médias, ils ne le disaient pas publiquement mais disaient l’inverse dans les conversations privées. Parfois précis sur le calendrier et sur ses mécanismes. En public, ils annonçaient des perspectives brillantes et célébraient la confiance.

Les économistes savent bien que la parole publique peut opérer selon le théorème de Thomas et notamment comme prophétie autoréalisatrice. Ils ne pouvaient parler franchement par crainte, pour complaire aux médias et à leurs propriétaires ou encore parce qu’ils reçoivent des rémunérations des entreprises privées (3). Quant aux journalistes économiques, ils risquaient beaucoup plus, c’est-à-dire leur emploi, sans qu’on sache si, en avouant après coup n’avoir pu en parler publiquement (4), ils cherchaient à corriger une fâcheuse impression ou à justifier leur autocensure. Le conflit d’intérêts sévit dans la sphère de l’expertise économique, une forme de corruption difficile à combattre tant les experts ne font que tenir compte du théorème de Thomas.

L’éventail des mécanismes de croyance est très large, comme en témoignent les conséquences des jugements des agences de notation sur le niveau des taux d’emprunt des Etats. L’économie n’en est pas le seul terrain. Le classement de Shanghaï sur les universités du monde leur doit sa notoriété. A l’origine instrument à usage domestique pour orienter les étudiants chinois, il a été promu classement international avant de susciter d’autres classements, justifiés par la critique mais aussi par l’obligation de ne pas être soumis à un classement étranger. Il suffit encore d’observer l’intérêt accordé par les professionnels de santé aux palmarès des hôpitaux dont on sait qu’ils ont des effets sur leur fréquentation et donc leur rentabilité. Rien de bien nouveau si on se réfère par exemple au classement de 1855 des vins de Bordeaux, initialement conçu pour la foire universelle de 1855, mais qui sert toujours de repère pour les consommateurs et détermine en partie les cours.

Aujourd’hui, la production de chiffres ajoute encore à ces mécanismes d’objectivation par lesquelles la croyance prend sa consistance. Leur exactitude apparente et la foi scientiste contribuent en effet à leur force sociale. Le comprenant intuitivement, les gouvernants surveillent les statistiques officielles — sur le chômage, les prix, la dette, etc. — avec la tentation parfois de les contrôler. A force de manipulations opportunistes, un certain scepticisme a fini par se répandre dans le public. Le succès des sondages s’explique largement par leur capacité, même limitée, même conditionnelle, à modeler les croyances.

Prophéties

La question des effets des sondages est souvent mal posée tant il est difficile de mener une expérience comparative — avec et sans — permettant de repérer les différences. Comment faire voter une moitié de population sans et l’autre avec sondages ? Il faudrait au moins pouvoir comparer des groupes suffisamment nombreux dans des conditions de laboratoire. Presque impossible. En tout cas, on ne l’a jamais fait à une échelle suffisante et dans des conditions réalistes d’exposition longue et répétée à des informations différentes. Craignant de se trouver en position d’accusé, les sondeurs ont toujours refusé d’admettre que les sondages ont une influence sur le vote, et biaisent la compétition politique loyale. Aujourd’hui, cependant, ils admettent volontiers peser sur la sélection des candidats aux élections. Sans doute est-il difficile de nier trop brutalement les évidences. Et puis, la thèse de l’inanité n’est guère tenable : si les sondages ne sont que des instruments de connaissance sans effets sur le réel, à quoi servirait-il d’en faire ? La passion de connaître ? En tout cas, cela ne convaincrait guère ceux qui les paient, les dirigeants politiques et les grandes entreprises qui n’ont pas que des buts intellectuels.

La question était aussi mal posée parce qu’on considérait, selon une conception positiviste étriquée, que la connaissance du réel n’avait aucun effet sur lui. Toute l’expérience du monde le dément. Les chiffres des sondages sont sans doute moins brutalement efficaces que les lettres de notation délivrées par Standard & Poor’s ou Moody’s mais ils sont attendus, redoutés ou espérés. Au point que la crainte n’est parfois pas éloignée d’un chantage sur les dirigeants politiques. Pourquoi autant de sondages si ce n’est pour agir sur la réalité ? Sans le savoir, les usagers des sondages agissent selon un savoir pratique qui transforme le statut du théorème de Thomas : le théorème devient un précepte. Cela n’est guère différent du passage de la science à la technologie, celle-ci utilisant des découvertes scientifiques, par exemple les propriétés d’une molécule, pour mettre au point des techniques utilisant les propriétés de ces molécules. Connaître conduit alors à chercher à provoquer des effets. Le parallèle avec les sciences naturelles s’arrête là. En effet, les croyances ne sont pas des propriétés chimiques.

Dans l’univers incertain de la politique, les spin doctors se présentent en sorciers disposant d’une sorte de martingale. Il faut bien qu’ils croient en ce qu’ils vendent, il le faut d’autant plus qu’ils vendent des recettes, voire des ficelles, appuyées sur un peu de science et beaucoup d’intuition. Ils peuvent d’autant moins douter qu’ils ont plus de raisons de le faire. Dans leur propre espace de concurrence, l’assurance est une qualité nécessaire. « La formule de Thomas », ainsi appellerons-nous le dispositif performatif qui vise à faire l’opinion en la disant, de manière juste ou erronée, mais toujours pour faire advenir ce qu’on souhaite, en le disant, et l’on parle alors de prophétie autocréatrice, ou l’inverse de ce que l’on dit, et l’on parle de prophétie autodestructrice. Dans le premier cas, les sondages performatifs cherchent à activer l’effet de bandwagon (prendre le parti du gagnant) en annonçant les progrès d’un candidat pour l’accentuer voir le créer de toute pièce. Ils s’appuient sur l’envie de croire aux bonnes nouvelles et, en les annonçant, contribuent à les produire. Les candidats comme les électeurs préfèrent la perspective de la victoire. Inversement, montrer le recul d’un candidat, c’est risquer de le provoquer ou de l’amplifier en poussant des électeurs à s’interroger sur la pertinence de leur soutien prévu à un candidat abandonné par d’autres et ayant de moins en moins de chances de gagner. Probablement est-ce cette dynamique de débandade que les candidats craignent le plus. Il n’y a pas de mécanique univoque quand une évolution négative, comme le resserrement des écarts, sert à l’inverse à mobiliser les énergies autour du candidat menacé selon l’effet d’underdog. Comment la politique échapperait-elle à ces craintes et à ces espoirs de profiter des sondages — ou au moins, de n’en point pâtir ? On peut imaginer d’autres objectifs à ces sondages qu’on a appelés des push polls aux Etats-Unis. Ils n’ont pas besoin d’être aussi grossiers que leurs modèles, voir même biaisés. Il suffit qu’ils soient voués à modifier le réel.

L’intervention des sondeurs

Ancienne, la stratégie performative emprunte à l’art divinatoire. Les calculs politiques occupent l’histoire des oracles de l’Antiquité quand, autour de la Méditerranée et sur d’autres continents, ils furent les enjeux des luttes politiques et souvent des manœuvres de corruption. On racontait que les haruspices qui lisaient dans les entrailles des animaux sacrifiés ne pouvaient se croiser sans éclater de rire. On peut douter de cette ironie. Aujourd’hui, les sondeurs en sont dépourvus. En quelques décennies, ils ont ajouté à ce métier ceux de conseiller politique et de commentateur. Ce cumul en a fait une profession dangereuse. Ils ne font plus seulement des sondages, ils les commentent aux journalistes ou aux citoyens. Cela va plus vite. Forts de la familiarité issue de cette collaboration, ils sont eux-mêmes devenus des commentateurs patentés de la politique. Ils expliquent parfois qu’ils savent très bien maintenir une cloison étanche entre les rôles, qu’en somme il faut leur faire confiance.

Si l’on assure que les sondages sont devenus un instrument pour faire l’opinion, accompagner les campagnes électorales comme des affiches ou des slogans, on risque fort d’entendre cette ritournelle habituelle : avant, c’était pareil ou pire. Et de citer sur ce point comme en d’autres François Mitterrand dont le fantôme réveille encore les bonnes âmes conservatrices. L’usage manipulatoire des sondages a bien existé à l’époque proche et lointaine où ils étaient distillés à la presse par des hommes du président. Jean-Marc Lech, directeur d’Ipsos, révélait que le conseiller en communication de François Mitterrand n’avait pas de scrupule à communiquer à la presse des sondages confidentiels payés par l’Elysée : « Jacques Pilhan ne se posait pas le problème moral de la manipulation (5). » Quelques-uns soutiennent donc que rien n’est nouveau sous le soleil, ou que François Mitterrand et les socialistes avaient déjà commis bien pire. Sans doute, le phénomène était-il amorcé comme le confirme le passage de Jacques Pilhan au service de Jacques Chirac en 1995. On est cependant passé du bricolage au système.

Les commentateurs accordent trop aux individus singuliers, fussent-ils puissants, quand il s’agit d’expliquer la place grandissante des sondages dans la politique et leurs usages manipulatoires. L’affaire des sondages de l’Elysée n’a pas mis en cause par hasard les sondages, des sondeurs et leurs procédés. Et ceux qu’ils servent. Au soir du premier tour de l’élection présidentielle de 1995, Nicolas Sarkozy accusait : « Sans les sondages, c’était jouable. » Sur le plateau de France 2, il s’en prenait à Pierre Giacometti, sondeur, commentateur et conseiller de Jacques Chirac. Ainsi, il accordait beaucoup d’importance aux sondages dans la victoire et la défaite. Il le confirma ensuite en recourant aux services du sondeur accusé — et penaud — pour l’élection de 2007 et ensuite, durant tout son quinquennat. L’appétence de Nicolas Sarkozy pour les sondages est largement partagée et elle n’a guère d’intérêt sinon comme dévoilement des transformations de l’entreprise politique en général.

Tous les dirigeants politiques ont recours aux sondages. Tous ne les paient pas. Les plus sceptiques sont bien obligés d’observer ces mesures qui, exactes ou non, fixent plus ou moins le moral des partisans, l’accueil des journalistes et servent donc forcément d’évaluation de performance. D’autres sont particulièrement attentifs, plus souvent au sein des partis de gouvernement. Lorsque Lionel Jospin était premier ministre, la sondomanie a régné au sommet de l’Etat. Sans doute faut-il relier cette situation à l’évolution même d’un parti de gauche, nourrissant encore quelques scrupules confus, mais s’éloignant du modèle militant (6). Les partis politiques en général, de plus en plus professionnalisés, font un usage accru des sondages dans le mouvement de rationalisation de la politique. Les moyens d’Etat, plus ou moins discrétionnairement utilisés pour l’entreprise partisane, accentuent l’orientation bonapartiste de l’exercice du pouvoir présidentiel joignant l’autorité forte et l’approbation populaire. Entre un plébiscite dont le contenu, lancé au moment propice pour obtenir l’approbation du pouvoir qui en a eu l’initiative et des sondages commandés par le pouvoir ou ses amis, publiés par la presse partisane uniquement si les résultats sont favorables, il n’y a pas beaucoup de différence.

Faire dire et faire croire

Pendant les premières années du quinquennat, les sondages ont martelé l’idée d’une absence d’alternative. En faisant des sondages sur des intentions de vote qui plaçaient en tête le président en exercice face à des non-candidats et non-présidents de la République pour une échéance lointaine ; en répétant depuis le 8 juin 2007 une autre question biaisée comme : « Selon vous, l’opposition ferait-elle mieux que le gouvernement actuel si elle était au pouvoir ? » (baromètre Ifop-Paris-Match ) dont les réponses sont forcément négatives puisqu’elles agrègent les adversaires et les sceptiques. Lors d’une conférence de presse (14 décembre 2009), Nicolas Sarkozy a significativement évoqué une question de sondage pour suggérer de demander : « Et s’il y avait quelqu’un d’autre à la place, est-ce qu’il aurait fait mieux ? » La question n’offre pas un choix symétrique : il est difficile de préférer un « autre », mystérieux et vaguement menaçant, à la personne qui a un nom et qui, en l’occurrence, pose la question.

Comment nommer le système de persuasion qui vise à produire l’adhésion ? Alors que le storytelling, cet art de fabriquer des histoires dont on connaît mal l’efficacité, n’est qu’une facette du dispositif (7), il s’agit d’une combinaison plus complexe et puissante qui associe le pouvoir, la presse et les sondages. Le storytelling suggère en effet une explication magique : les bonnes histoires seraient efficaces parce qu’elles seraient simples et s’adresseraient aux émotions. Pour appliquer la méthode, les candidats « tentent de se dévoiler, de créer une intimité et de faire des confidences à leur auditoire pour paraître dans une relation de familiarité [....] utilisent le pathos pour s’adresser à la sensibilité de l’auditoire et jouer sur le registre des passions et des sentiments (8) ». La séduction exercée par des histoires simples et familières s’applique surtout à des citoyens éloignés de la sphère politique qui la perçoivent justement selon les schèmes les moins politiques (9). Aussi ce storytelling s’adresse-t-il aux électeurs les plus dépolitisés pour gagner les élections.

Mais les électeurs, dépolitisés ou non, comment les connaître, et même savoir quoi leur raconter si on ne les divise pas en segments auxquels sont tenus des propos ad hoc ? Il faut donc enquêter sur eux, savoir qui ils sont, combien ils sont et à quoi ils sont plus ou moins sensibles. Les méthodes qualitatives, les focus groups ou les verbatim extraits de ces entretiens de groupes ont aussi prospéré. Or, ce sont les mêmes qui vendent les sondages et les enquêtes qualitatives. Il faut ensuite concevoir des propositions politiques qui s’adressent moins aux émotions, qu’il est difficile de nier même si elles sont à la fois simplistes et aussi peu explicatives que, selon le médecin de Molière, la vertu dormitive pour expliquer les effets de l’opium. Il faut encore tenter de modeler l’opinion.

Il est possible de discerner quelques mécanismes par lesquels les sondages affectent les croyances et, sous conditions, la réalité selon la formule de Thomas. Un premier procédé passe quasiment inaperçu grâce à sa banalité : quand les sondages sur les intentions de vote répètent à satiété, plusieurs années avant, que le favori d’une élection présidentielle est le candidat sortant, ils tendent à transformer la prophétie en évidence. Il ne suffit pas d’assurer qu’il est absurde de mesurer des intentions de vote aussi éloignées de l’échéance, à coup de raisonnements logiques sur l’existence même d’intentions de vote, à coup d’exemples antérieurs montrant combien ces sondages sont rapidement démentis à l’approche de l’échéance et même à coup de confidences des sondeurs qui savent l’absence de valeur de ce qu’ils vendent. Rien n’y fait. Et l’on sait alors qu’un objectif politique est atteint : produire la croyance.

Longtemps avant l’élection présidentielle de 2012, la croyance a été entretenue à coups de titres comme le répétitif « Sarkozy largement en tête au 1er tour dans l’hypothèse d’une présidentielle » (OpinionWay-LeFigaro-LCI, 20 juin 2009). Tel fut le scénario qu’on pourrait rapprocher du dogme des néolibéraux : There is no alternative (TINA). Il a fallu l’abandonner devant la répétition des cotes de popularité qui assénaient l’idée d’une impopularité record et plus encore par les mauvais résultats électoraux. Les échecs peuvent amener à conclure que l’art des spin doctors est fragile. Ils s’opposent entre eux et, forcément, certains sont du côté des vainqueurs et d’autres des vaincus. Fragile, leur art l’est cependant objectivement. Simplement, il n’y a pas de solutions miracles et alternatives. Face à eux, personne ne propose un art supérieur. Les mêmes conseillers ont dû adopter un nouveau cap : une histoire de reconquête s’est imposée. Dans un scénario presque caricatural, les sondages suscitaient de nouveaux titres répétitifs dont une liste très incomplète donne une idée significative :

Sarkozy remonte la pente (La Tribune, 14 juin 2011) ; Nicolas Sarkozy remonte la pente (Le Point, 14 novembre 2011) ; Hollande en baisse, Sarkozy remonte (Ifop-L’Express, 16 novembre 2011) ; Il grignote son retard (20 minutes, 17 novembre 2011) ; Pourquoi Sarkozy remonte (Ifop-JDD, 19 novembre 2011) ; L’écart se resserre entre Sarkozy et Hollande (Le Parisien, 20 novembre 2011) ; Hollande décroche dans les sondages, Sarkozy remonte (Sud Ouest, 21 novembre 2011) ; Sondage : l’écart entre Hollande et Sarkozy se resserre légèrement (Le Parisien, 20 décembre 2011) ; Présidentielle : l’écart se resserre entre Hollande et Sarkozy au 1er tour (France 24, 8 janvier 2012) ; L’écart se resserre entre Hollande et Sarkozy (Les Echos, 9 janvier 2012).

On ne peut répéter le même titre sans se contredire : où devrait en être Nicolas Sarkozy à force de « remonter », « grignoter », progresser ? Il faut bien que ce ne soit pas le cas, ou moins que cela, quand il faut répéter mois après mois la même « information ». A chaque fois, les indices qui permettent d’affirmer une remontée ont été fragiles (le verdict reposait sur une évolution infime et non significative) et provisoire (la hausse était suivie d’une baisse dont on ne parlait pas). Il fallait avoir oublié les titres antérieurs pour prêter minimalement crédit aux mêmes titres. Mais quel lecteur se souvenait-il en achetant son journal ? En l’occurrence, l’amnésie est un grand principe d’efficacité des croyances : un titre répété et oublié n’est pas un titre mais le réel. Quoi de plus solide et de plus fiable que de donner la réalité des chiffres à ce réel ? Les ressources des push polls donnent alors la consistance du chiffre à la reconquête. Il n’est même pas besoin de truquer quand ils enregistrent grossièrement des évolutions mécaniques. Ainsi, suffit-il qu’en se rapprochant de l’échéance, ils fassent voir une hausse des intentions de vote en faveur de Nicolas Sarkozy, au fur et à mesure que sa candidature ne faisait plus mystère et que les sondés de droite — qui aurait cru qu’ils étaient devenus si rares ? — se ralliaient in fine. Il est adroit de transformer une évolution nécessaire en scénario de reconquête. Passés de la certitude de la réélection à son improbabilité, les conseillers de Nicolas Sarkozy ont dû concocter le nouveau scénario. La reconquête n’est qu’une figure classique du storytelling, un récit simple et universel. Simplement, il a fallu l’ajuster aux conditions pratiques de la compétition électorale. D’abord refaire un retard pour le premier tour avant de penser à refaire celui du second. Remarquablement, les commentateurs ne retinrent que les résultats du premier tour en laissant de côté ceux du deuxième tour, toujours défavorables. Chaque chose en son temps. Le succès n’est pas assuré mais il ne peut advenir si on n’y croit pas. Une déclinaison du théorème de Thomas : pour qu’une situation soit possible, il faut qu’on la croie possible.

L’histoire racontée convainc moins par ses qualités internes de séduction que par l’autorité du conteur et ici par cette autorité de la réalité puisqu’elle vient de ceux qui la font, les sondés électeurs qui attestent d’autant mieux la reconquête qu’ils sont censés en être les auteurs. Tout cela serait seulement banal, un ordinaire des stratégies politiques, si ce mode de production de la croyance ne posait quelques problèmes de principe. L’efficacité repose en effet sur l’opacité et la dénégation. Aussi, la simple mise au jour suscite-t-elle des dénégations plus ou moins vives. Les sondeurs protestent véhémentement quand on évoque simplement les effets des sondages, sans parler même de leurs buts politiques. En toute sincérité. La dénégation prend forcément la forme du soupçon politique en retour. En toute sincérité. Ils ne subiraient aucune influence politique, leurs critiques si. Il est vrai qu’il est aussi des raisons politiques de critiquer car un tel système de production de la croyance s’appuie sur des ressources matérielles, financières et sociales importantes et donc inégales. Il faut des moyens financiers pour commander des sondages, des moyens de les diffuser et les commenter. Et tenter d’imposer sans coordination, ou très peu, ce concert qui fait la croyance collective. Seul un candidat bénéficiant du concours d’entreprises de sondages et d’un puissant soutien médiatique peut le faire. Des sondeurs effectuent des push polls, en l’occurrence des sondages dont il est difficile de savoir jusqu’où ils sont exacts ou faux mais dont le laxisme méthodologique, pour ne pas être cruel, dit combien ils sont conçus dans une totale absence de rigueur à seule fin de servir son camp. Ensuite, des médias, publics ou privés, les accompagnent en les publiant sous des titres plus ou moins exacts, plus ou moins tendancieux. Auraient-ils été défavorables, les résultats auraient été tus ou confinés au rang de brèves. Dans cet univers de rationalité instrumentale, il n’est pas interdit de tricher au regard des principes officiellement affichés, de méthode et de vérité, pour gagner. En cas de réussite, ce n’est plus qu’une simple anticipation de la vérité.

Alain Garrigou

(1) Thomas, W. I. and Thomas D. S., « The Child in America : Behavior problems and programs », Knopf, 1928, p. 572.

(2) Robert K. Merton, Eléments de méthode et de théorie sociologique, Plon, Paris, 1962.

(3) Renaud Lambert, « Des économistes à gages », Le Monde diplomatique, mars 2012.

(4) Par exemple, Jean-Marc Sylvestre. Il fallait alors justifier la surprenante histoire de la crise financière publié seulement deux moins après son éclatement public. Etant donné les délais de publication, on imagine le virage et les corrections ultimes qu’il a fallu faire. Une justification ultime n’en était pas moins nécessaire après que les auteurs eurent longtemps vanté les vertus du marché autorégulateur. Cf. Olivier Pastré, Jean-Marc Sylvestre, Le vrai roman de la crise financière, Perrin, Paris, novembre 2008.

(5) Jean-Marc Lech, Sondages privés, Stock, Paris, 2001, p. 182-183.

(6) Cf. Rémi Lefebvre, « Partis politiques, espèce menacée », Le Monde diplomatique, mai 2010 et La société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2006.

(7) Christian Salmon, « Une machine à fabriquer des histoires, Le Monde diplomatique, novembre 2006 et Storytelling, La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, Paris, 2007.

(8) Virginie Martin, « Des émotions au service d’une stratégie de séduction », Revue française de marketing, décembre 2009.

(9) Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Minuit, Paris, 1979 et Daniel Gaxie, Le Cens caché, Seuil, Paris, 1978.

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