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Société en péril

par Alain Garrigou, 4 avril 2012

Par temps de campagne plus que d’habitude, l’attention est retenue par la personnalité des dirigeants politiques, les jeux, les positions dans la course de chevaux et, à un moindre degré par les propositions. Au moins cela bouge-t-il. Mais l’élection n’est-elle pas alors un paravent qui cache l’essentiel ? Derrière le volontarisme politique de circonstance, la lucidité n’est pas forcément au rendez-vous pour comprendre l’état du pays qui explique ce qui se passe dans une élection. En l’occurrence, la crise profonde dans laquelle le pays est embourbé explique en partie la virulence inhabituelle des affrontements. Les initiés savaient que la campagne serait violente, aux limites des injures, avec des coups bas, d’autant plus que la République française plonge dans la corruption et que tout le monde a beaucoup à perdre. En partie, un effet du présidentialisme. Ce n’est pourtant pas seulement la compétition électorale qui engendre une situation dangereuse mais la situation dangereuse qui engendre ces tensions et les prolongera au-delà de l’élection.

La France s’appauvrit relativement. Son industrie est en déconfiture lente ou accélérée. Le chômage grossit avec 4 547 300 chômeurs en 2012 (Dares, 2012). Cette évolution générale est non seulement alarmante mais scandaleuse quand elle va de pair avec l’accroissement des disparités. La bourgeoisie d’affaires continue de s’enrichir comme aucune de ses devancières ne l’avait réussi aussi vite. A l’inverse, les classes moyennes s’appauvrissent lentement. Quant aux pauvres, leur nombre croît depuis si longtemps qu’ils sont 11,2 millions en France en situation de pauvreté ou d’exclusion (Rapport Onpes, 2011-2012). Les écarts de revenus ont pris une ampleur telle que les chiffres donnent le vertige, passés de 1 pour 30 à 1 pour 300 entre le salaire ouvrier moyen et le salaire patronal (1), alors que des grands patrons gagnent en une année plusieurs centaines d’années de smic, sans compter leurs bonus et stock options. Quant aux fortunes, le rapport s’établit entre les milliards des très riches et le patrimoine zéro des pauvres et moins pauvres. L’étalage du luxe ne gênerait peut-être pas si on ne voyait concrètement, et non sur les pages de papier glacé des magazines people, les signes de l’appauvrissement dans les caddies des supermarchés et surtout la montée de la misère avec, symétriques au concentrations des riches, les concentrations de pauvres, rangés sous l’acronyme déréalisant de SDF. Encore les solidarités familiales et l’Etat social atténuent-ils, mais de moins en moins, le mouvement long d’accroissement des inégalités.

Comment une société peut-elle réagir à une telle crise ? Alors qu’on a souvent parlé de la crise des années 1930 à propos de la crise actuelle, il ne semble pas que l’on ait encore bien tiré les implications de la comparaison. Pourtant les mêmes réactions sociales semblent bien à l’œuvre. L’enfermement des riches dans leurs ghettos, la peur du déclassement des classes moyennes et l’exclusion des plus pauvres dans la marginalité sociale et l’indifférence politique. Pour les exclus, l’indifférence génère l’abstention politique, la colère ou le désespoir. La descente dans les drogues sert au mieux d’adjuvant au pire de suicide lent. On ne se révolte plus comme en d’autres siècles. On meurt lentement mais systématiquement. Quant à la bourgeoisie, forte de son enrichissement qui lui donne encore plus le sentiment de sa supériorité, elle se conforme au principe de toute domination sociale énoncé par Max Weber : « L’homme heureux se contente se contente rarement du fait d’être heureux ; il éprouve de surcroît le besoin d’y avoir droit. Il veut aussi être convaincu qu’il “mérite” son bonheur, et surtout qu’il le mérite par comparaison avec d’autres. Et il veut donc également pouvoir croire qu’en ne possédant pas le même bonheur, le moins fortuné n’a que ce qu’il mérite (2). » Elle s’en prend donc à l’assistanat et au parasitisme de ceux qui émargent aux budgets sociaux. Ils ont une bonne raison : ils paient des impôts. Trop, forcément même s’ils profitent amplement de tous les moyens pour y échapper, exonérations, niches et évasion fiscales. Il y a là quelque chose de l’égoïsme de la noblesse refusant au XVIIIe siècle de payer l’impôt sous prétexte de payer celui du sang et condamnant l’Etat d’Ancien régime à la crise fiscale. La bourgeoisie du début du XXIe siècle a cependant un grand avantage sur l’ancienne noblesse : elle a convaincu beaucoup de monde dans les classes moyennes et populaires, payant des impôts ou non, mais considérant qu’on paie trop d’impôt. Forcément pour les pauvres. Les pauvres ? Des resquilleurs qui l’ont bien mérité. L’on entend alors justifier la richesse, par ceux qui ne la connaissent pas, et condamner la pauvreté qu’ils ne connaissent pas non plus. Sans doute pour espérer la première et conjurer ma seconde. Quels que soient les subtilités du raisonnement, et les moyens de diffusion à leur service, les raisons des puissants ont été bien entendues.

A mesure que les groupes se séparent, même si ce n’est pas (encore) selon un clivage aussi tranché que les deux nations dont parlait le jeune Disraeli au XIXe siècle, la société française approche d’un état d’implosion. On est bien forcé alors de constater l’écart entre l’apparence politique d’une compétition ritualisée et les tensions qui traversent la société française. Elles s’y traduisent pourtant. En durant, la crise produit une radicalisation politique. Elle s’est développée à droite depuis un quart de siècle, avec le Front national. Il serait évidemment superficiel de voir dans les changements politiques tels que l’arrivée de la gauche au pouvoir et un nouveau mode de scrutin la source de la percée du FN dans les années 1980. Elle dépend bien plus de la fin des années de croissance et du déclassement affectant les membres des classes populaires, commerçants, artisans, ouvriers touchées par la précarité, le chômage et la paupérisation. Mais le FN n’a amorcé son décollage électoral qu’en changeant radicalement de registre, passant d’un parti poujadiste à un parti crypto-raciste, c’est-à-dire maniant toutes les connotations racistes sans les expliciter. L’immigration pouvait servir de repoussoir. Pas d’ambiguïté sur l’islam, il n’intéresse personne sinon parce qu’il est la religion de l’étranger honni.

Depuis 25 ans, le racisme a prospéré comme une forme d’idéologie latente. L’interdit légal et la réprobation diffuse limitent simplement son expression publique et même privée. Il suffit que l’expression soit anonyme comme sur les forums internet, pour qu’il s’exprime si massivement qu’il déjoue fréquemment le filtre des modérateurs. Et qu’on n’explique pas à ses zélateurs comment les nazis s’étaient enferrés dans un délire raciste avec le soutien d’une pseudoscience soutenue par d’honorables savants — ils ne verraient tout simplement pas le rapport. Et d’ailleurs, ils en ignorent tout. Or cette progression ne s’est pas arrêtée comme l’ont montré les scrutins jusqu’à la surprise du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Le FN a ensuite régressé du fait du vieillissement de son chef, fragilité d’un parti à direction charismatique, et de la stratégie du sarkozisme consistant à chasser sur ses terres. Rentable électoralement, elle se paie par la banalisation. Il ne suffit pas de protester de son hostilité à toute forme de racisme pour éviter absolument que les clins d’œil à l’extrême droite ne soient pas perçus comme potentiellement racistes. Sans doute, la droitisation de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) colle-t-elle à celle de la société française, c’est-à-dire à la radicalisation de nombreux électeurs conservateurs. De ce point de vue, les élus les plus à droite peuvent justifier leurs prises de positions en prétendant faire barrage au FN et représenter fidèlement leurs militants. Sur le deuxième point, ils ont raison : l’UMP subit un long et lent glissement accentuant le paradoxe d’un parti que plus personne n’appelle néogaulliste et qu’il faudrait plutôt qualifier de néopétainiste.

La radicalisation se réalise aussi à gauche. Elle est sans doute le principal moteur du succès de campagne de Jean-Luc Mélenchon, porté par sa virtuosité professionnelle, par son travail d’organisation et surtout par la radicalisation de nombreux citoyens de gauche. Les catastrophes de la mondialisation et du néolibéralisme, l’indécence des grandes fortunes et le scandale de la misère ont de quoi provoquer l’indignation et la critique du capitalisme financier. Elle souffre cependant d’un désavantage morphologique. La société française est une société démographiquement vieillissante. La droite l’emporte en France non point par une alliance des riches, des fondamentalistes et des pauvres comme elle l’a fait aux Etats-Unis avec les républicains (3), mais par une alliance des riches, de ceux qui croient ou espèrent l’être, et du troisième âge. En 2007, Nicolas Sarkozy dépassait la majorité des suffrages parmi les sexagénaires, qui votaient moins en sa faveur que les septuagénaires, qui votaient encore moins en sa faveur que les octogénaires. Au-delà, faute de données, on suppose que le sous échantillon des nonagénaires a été jugée non représentative. Sachant que l’espérance de vie croît avec l’aisance sociale, on peut en déduire que les électeurs de droite vivent plus vieux que les électeurs de gauche dont, de surcroît, un certain nombre dérivent vers le conservatisme. A l’inverse, les jeunes citoyens fournissent les cohortes les plus abstentionnistes. Il existe une armée de réserve chez les seniors plus sensibles aux thèmes sécuritaires parce que plus fragiles, ainsi portés à s’en remettre à un chef protecteur et peu ouverts à l’idée même de changement qui n’augure rien de bon au soir de sa vie.

Il est bien clair que ces radicalisations inverses, le fossé s’élargissant, sont hautement conflictuelles. Le suffrage universel peut-il les trancher sans danger ? Il faut toujours observer avec circonspection des rapports de force sortis des urnes et d’autre part les rapports de force au-delà de la majorité d’un corps électoral. Sur le premier plan, où en sont-ils ? Les indices ne sont pas concordants. Sur le terrain électoral, le parti gouvernemental a perdu toutes les élections du quinquennat. Conformément à la logique des élections intermédiaires, les scrutins ont été favorables à l’opposition notamment dans les élections locales. Il serait hâtif d’en déduire un glissement vers la gauche. Si l’on se fie à des sondages qui rassurent aujourd’hui des partisans de l’UMP, le rapport droite-gauche se situerait à 57/43 %. Cela ne fait pas une victoire électorale tant les mystères des reports de voix défient la simple logique d’un axe droite-gauche. D’autant plus que Nicolas Sarkozy était sans doute le plus mauvais candidat de son camp qui doit faire croire qu’il a changé pour espérer l’emporter (lire Serge Halimi, « Les vieilles ficelles de Nicolas Sarkozy », 2 mars 2012). Faute de quelqu’un d’autre, des électeurs de droite se rangent à ce choix. Cela suffira-t-il ? Sinon, un candidat d’opposition peut l’emporter. Ainsi, celui qui occupe une position de centre gauche, François Hollande, figure-t-il comme celui qui peut l’emporter dans un pays largement droitisé. Présider et gouverner dans ces conditions n’est sans doute pas si difficile dans un pays dont les institutions ont montré une solide rigidité préservant largement l’exécutif de toute contestation sociale. Il serait moins facile de diriger un pays où les puissants n’ont jamais été aussi puissants, détiennent les patrimoines, les médias privés sont dotés d’une forte conscience de classe et d’autant plus décidés à ne rien céder qu’ils ont beaucoup accumulé. Mourir pour l’argent ? Peut-être pas. La mort des autres, c’est différent. Peut-être un guêpier. L’inverse vaudrait-il mieux ?

Une victoire du candidat sortant paraîtrait plus en accord avec la radicalisation à droite mais elle aurait un effet démoralisateur inédit tant l’échec du premier quinquennat a été patent. Quelles que soient les promesses, ce serait pour continuer. Rien que de banal en politique. Aux Etats-Unis, le très libéral président Hoover soutint après le séisme de 1929 que la prospérité était « au bout de la rue ». Aux effets délétères de l’entêtement dans l’erreur du néolibéralisme, il faudrait ajouter ceux de la défaillance de la démocratie. Le principe de responsabilité qui veut que les dirigeants défaillants soient sanctionnés n’est guère appliqué en France. Quand les pires fautes restent sans conséquences, le crédit de la démocratie s’effrite. Enfin, le pouvoir sarkoziste aurait entre trois et quatre ans d’exercice puisque les mandats présidentiels sont dorénavant limités à deux quinquennats. Cette maigre consolation pour les vaincus ne serait toutefois pas rassurante tant on sait qu’un président inéligible est un « canard boiteux » ou paralysé. La foire d’empoigne des prétendants ajouterait aux tensions. En cas d’aggravation de la crise économique et sociale, une telle conjonction serait encore plus périlleuse. Or, la « classe politique », protégée des aléas économiques des pauvres, séparée des citoyens ordinaires, tant il est difficile de confondre les serrages de main avec une relation profonde, et de ce fait condamnée à se fier aux sondages et conseillers en communication, a-t-elle pris la mesure du délabrement de la société par l’approfondissement des inégalités ? Inégalement.

Alain Garrigou

(1)  Frédéric Lordon, « Bonus et primes : le (résistible) chantage des “compétents” », 26 mars ; Philippe Steiner, Les rémunérations obscènes, La Découverte, Paris, 2011.

(2) Max Weber, Sociologie des religions, Gallimard, Paris, p. 337.

(3) Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, Marseille, 2008.

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