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Anciens appelés en Algérie

Quand cesse la guerre sans paroles

Tous n’étaient pas dans les Aurès, mais tous avaient vingt ans. Parmi les anciens appelés, rares sont ceux qui ont mis des mots sur ce qu’ils ont vécu en Algérie. En 2004, des anciens du contingent décident de reverser leur retraite de combattant pour tenter de « réparer » ces huit années de guerre — torture, viols, « corvées de bois » qu’ils ont vus, connus, et parfois commis. Un engagement plus que symbolique qui contribue à libérer leur parole. Rencontres.

par François Maliet, 5 avril 2012

« C’est un bonheur d’être ici avec vous, de vous entendre parler comme des moulins alors que vous vous êtes tus pendant tant d’années ! » C’est ainsi que Simone de Bollardière, veuve du général Jacques Pâris de Bollardière (1), a accueilli les participants de la huitième assemblée générale de l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre (dite 4ACG), dont elle est la présidente d’honneur. Ils étaient plus d’une centaine réunis à La Rochelle (Charente-Maritime) les 16, 17 et 18 mars derniers, soit cinquante ans jour pour jour après la signature des accords d’Evian qui mirent fin à huit années de guerre.

Ils ont effectué leur service national de l’autre côté de la Méditerranée, dans ce « département français » qu’ils devaient « pacifier ». « A cette époque, nous, les gars du contingent, nous n’avons rien dit. Nous n’avons pas eu le courage de hurler notre désaccord au monde », avancent les quatre fondateurs de l’association — Michel Delsaux, Rémi Serres, Georges Treilhou et Armand Vernhettes —, dans une déclaration commune rédigée en 2004. Ce qu’ils ont « vu et vécu en Algérie, l’inutilité de ce conflit, la conscience de l’horreur de la guerre et le désir de transmettre cette mémoire aux jeunes générations », tout cela les a incités à créer la 4ACG, forte aujourd’hui de plus de deux cent cinquante membres, sympathisants et anciens appelés.

Ces derniers s’engagent à reverser leur retraite de combattant — environ 600 euros par an, une somme non négligeable pour certains — afin de venir en aide « à des populations qui souffrent de la guerre », ou de financer « des organismes œuvrant pour la paix » en Tchétchénie, Palestine et, bien sûr, Algérie. Il s’agit de participer ainsi « à une réconciliation sincère et indispensable », et d’apporter « réparation au peuple algérien » pour « toutes les souffrances infligées » pendant ces « évènements » qui n’ont été rebaptisés officiellement « Guerre d’Algérie » qu’en... 1999.

Quarante ans, c’est le temps qu’il aura fallu aux pouvoirs publics pour dûment qualifier ce qui n’était, jusqu’alors, qu’une « opération de maintien de l’ordre ». C’est aussi le temps qui fut nécessaire à nombre de jeunes appelés sous les drapeaux entre 1954 et 1962 pour soulever « le couvercle posé sur la marmite », comme dit Georges Treilhou. Et tenter de se réconcilier avec eux-mêmes.

« Quand je suis rentré, personne ne voulait savoir, explique Rémi Serres qui, de 1958 à 1960, a fait vingt-huit mois de régiment en Algérie. En me rendant à la gendarmerie de mon bourg pour rendre mon paquetage, je suis passé par le marché. J’y ai salué des connaissances qui... ne m’ont rien demandé. Pourtant, nous avions envie de parler, de raconter ce que nous avions vécu. Mais les portes se sont fermées. » Si, à l’époque, Rémi n’a rien exprimé, il est maintenant intarissable. « Il y avait la misère, les gamins qui couraient pieds nus derrière les camions pour grappiller quelque chose à manger. Mais le pire, c’était la torture. Quand on en attrapait un, l’officier commençait toujours par donner des petits coups de poignard, en disant : “Tu vas parler, ou tu ne vas pas parler ?” Ils avaient des méthodes pour les garder en vie, jour après jour, jusqu’à ce qu’ils se mettent à table. Il est arrivé que le toubib craque, et refuse de soigner un gars trop esquinté. Si c’est pour qu’il soit torturé à nouveau... »

Etait-ce par crainte de découvrir ce que des frères, des fils, avaient pu commettre que personne n’offrait une oreille attentive ? Comment supporter le fait que « des militaires ont arrosé d’eau une femme algérienne, dehors, par une nuit glaciale » quand un proche a porté le même uniforme que ces soldats ? La première fois que Rémi a reparlé de l’Algérie, c’était en 1987, devant le tribunal de Toulouse où comparaissait son fils, objecteur de conscience insoumis : « Le service militaire préparant à faire la guerre, j’étais venu exposer le résultat à travers mon expérience algérienne ! »

Aujourd’hui paysan retraité dans le sud du Tarn, Georges Treilhou n’a déballé ses souvenirs d’appelé — de juin 1956 à novembre 1958, dont quinze mois en Algérie — que lors de la création de la 4ACG. Pourtant, il aurait pu se vanter plus tôt de ses glorieux faits d’armes : « Des copains du régiment étaient pris en tenaille, sous le feu d’une mitrailleuse. Au volant d’un camion GMC, j’ai amené un mortier de 150, des caisses d’obus et deux artilleurs. Après trois tirs d’obus, les rafales ont cessé et les camarades ont pu se dégager. On ne l’a pas fait pour la patrie, comme ils disent, mais pour les copains. Il paraît que c’était un acte de bravoure, que j’avais droit à une médaille. J’ai jeté leur papier à la poubelle. » Pour lui, ce n’était pas du courage, il avait seulement « contrôlé sa peur ». Et puis, ce n’était pas le plus important, si l’on compare à ces soldats « dégueulasses, qui laissaient mourir de faim un groupe de prisonniers ». Il dit l’avoir signalé à l’aumônier militaire, lequel aurait cherché — et trouvé — une réponse dans sa bible : « A peuple barbare, méthodes barbares. » La foi de Georges n’en est pas sortie indemne. « Quand je suis rentré, j’ai évoqué les exactions commises avec le curé du village, poursuit l’ancien appelé. Il m’a rétorqué : “En Algérie, on ne condamne pas des innocents.” Mais qu’est-ce qu’il en connaissait, lui, de l’Algérie ? Après tout cela, je n’ai plus parlé de cette période. A personne, ni à ma femme, ni à mes enfants. »

C’est aussi le cas de Bernard Gerland qui, pendant de longues années, a gardé pour lui « sa » guerre d’Algérie, laissant dans l’ignorance sa famille comme ses camarades du syndicat ou de sa section du Parti communiste. Bien avant la création de la 4ACG, c’est le film de Bertrand Tavernier et Patrick Rotman La Guerre sans nom (1992) qui a déclenché le processus le conduisant à rédiger Ma Guerre d’Algérie (2), pièce de théâtre où il rend hommage à un prisonnier abattu. « Ce film renvoie à soi-même : et moi, qu’est-ce que j’ai fait ? J’en ai parlé à un camarade du Parti, un militant, un costaud. Je lui ai demandé s’il avait fait la guerre d’Algérie. Il ne voulait pas en parler. J’ai insisté, et il s’est mis à pleurer. »

Bernard Gerland a lui aussi fini par exhumer ses souvenirs. Et, aujourd’hui encore, les larmes affleurent lorsqu’il évoque cette époque : « Je ne voulais pas aller en Algérie, je pensais que nous n’avions rien à y faire. Et puis, j’ai été envoyé là-bas, et j’ai fait la guerre. Sur place, j’ai accepté de suivre la formation de sous-officier. Je l’ai faite sérieusement, j’ai travaillé, j’ai été bien noté. Jusqu’à l’exécution... » Une « corvée de bois » commise de nuit et de sang-froid, sur ordre de ses supérieurs, lui qui ne voulait pas mettre un pied dans cette colonie. « Il y a quelques années, la journaliste Arlette Chabot m’a appelé, me demandant ce que j’avais à révéler en tant qu’ancien d’Algérie. Elle voulait que je décrive en détail comment j’avais exécuté ce prisonnier. J’ai refusé de verser dans le spectaculaire. L’important, maintenant, c’est de comprendre le processus, celui qui conduit un homme à devenir un barbare. Et celui qui fait que, pendant trente ans, il se tait. »

François Maliet

François Maliet est journaliste et membre de la rédaction de CQFD. Cet article inédit fait partie de notre dossier Algérie : sept ans de guerre, cinquante ans d’indépendance.

(1) Le général Jacques Pâris de Bollardière, officier supérieur de l’armée française, a ouvertement condamné la torture pendant la guerre d’Algérie.

(2) Bernard Gerland, Ma Guerre d’Algérie, Golias, Lyon, 2003.

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