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La référence à Philippe Pétain

par Alain Garrigou, 30 avril 2012

Le ton a monté dans la campagne de l’élection présidentielle de 2012. Rien que de très normal dans une période électorale ? En l’occurrence, il y a des raisons supplémentaires. La plus apparente est le score du Front national (FN) qui amène le président sortant à droitiser sa campagne pour bénéficier des reports de vote. Un peu plus encore qu’en 2007, où il avait ponctionné une partie de cet électorat dès le premier tour. Cette fois, il ne peut donner l’illusion de la nouveauté et se trouve condamné à la surenchère. Il n’a changé ni d’inspiration, ni de conseiller. Un surcroît de droitisation s’est donc exprimé dans les mots dès la campagne du premier tour, avec encore un durcissement avant le deuxième. Il était fatal, dirait un observateur distant, que la riposte marque aussi un durcissement. Comme Clausewitz évoquait une logique d’ascension aux extrêmes à propos de la guerre, la compétition politique subirait la même fatalité... sauf le passage à la violence physique. En tout cas, en France et aujourd’hui, car la montée en tension des campagnes électorales continue souvent au-delà des normes pacifiées de la compétition démocratique. Comparer un président de la République en exercice à Philippe Pétain, ce n’est pas seulement un argument outrancier de la polémique politique. C’est évoquer une figure dictatoriale qui a aboli la République et appelé à la collaboration d’Etat avec l’occupant nazi. Ce chef de l’Etat français, après avoir été adulé par un peuple en détresse, a été condamné à mort à la Libération et gracié à cause de son grand âge. Le syndrome de Vichy continue manifestement d’habiter le présent.

L’historien se méfie de ces parallèles, même s’ils appartiennent à un procédé classique de l’historiographie. Depuis Plutarque et ses « Vies parallèles », où les biographies étaient menées par paires (Périclès-Fabius Maximus, Alcibiade-Coriolan, etc.), la comparaison et la référence ont toujours servi à comprendre l’histoire. Celle-ci fut d’ailleurs l’école qui offrait des modèles aux gouvernants. Aujourd’hui serait-ce seulement un procédé de lutte électorale pour se grandir ou discréditer l’adversaire ?

En faisant la part de ce qui revient aux débordements polémiques, l’historien doit bien s’arrêter à ces évocations historiques plus rares qu’auparavant. Il le doit d’autant plus qu’elles peuvent paraître tout sauf anodines. Car certaines comparaisons sont aussi graves si elles sont fausses que si elles sont exactes. Ce serait tellement plus commode que de mettre cela sur le compte de l’excès polémique. Mais quelle que soit cette part, la référence à Philippe Pétain aujourd’hui ne peut laisser indifférent et surtout sans analyse.

Le « parallèle » Pétain-Sarkozy s’appuie sur des affinités doctrinales. La référence au collaborationnisme, encore plus grave, est imparable puisque la proposition venait d’abord de Philippe Pétain après l’entrevue de Montoire avec Hitler. La proposition de Nicolas Sarkozy de faire du 1er mai la fête des « vrais travailleurs » peut être comprise comme une provocation habile (?) à l’égard de ces syndicats de salariés, « de gauche », qui exacerbent si facilement l’hostilité à droite. Une manière aussi de contester le monopole du 1er mai à la tradition ouvrière, depuis les émeutes de Chicago de 1886, comme le FN l’a fait en fêtant Jeanne d’Arc le même jour. Jeanne d’Arc était donc « prise » — et qui s’en préoccupe aujourd’hui ? Le FN n’a pas eu l’idée de faire du 1er mai la fête des « vrais travailleurs ». Peut-être parce que cela aurait rappelé Vichy. L’ancien secrétaire général adjoint de la CGT, René Belin, rallié au régime de Vichy (l’« ouverture »), avait convaincu le maréchal Pétain de fêter le 1er mai [correction : et non le « vrai travail »]. Une occasion supplémentaire d’alimenter le culte de la personnalité. Cela ressemble à s’y méprendre à la proposition de Nicolas Sarkozy. Ce n’est qu’un écho de Vichy parmi beaucoup d’autres sur la protection nationale (« la France aux français »), les mesures anti-naturalisation (1), etc. L’ensemble a bien des affinités avec l’idéologie vichyssoise, culturellement et économiquement protectionniste, tournée vers la protection par un chef, plus ou moins xénophobe, mais favorable aux puissants (le grand patronat français n’avait jamais été aussi fort que sous Vichy). Devant ce constat, l’historien des idées irait chercher les sources de convergence. Il les trouverait d’abord dans les hommes, bien forcé de remarquer la présence de conseillers situés à l’extrême droite dans l’entourage politique.

La place du conseiller Patrick Buisson a été amplement soulignée par la presse, par le président lui-même lors d’une cérémonie de remise de légion d’honneur, puis confirmée par les proches du président-candidat. Souvent pour la déplorer. Patrick Buisson a publié un ouvrage sur Vichy dont le titre racoleur (1940-1945. Années érotiques) laisse dubitatif. Réticents à se préoccuper de ce genre de sous-littérature historienne, les historiens de métier l’ont ignoré. Une seule recension en livre la substance : « Son livre apporte peu de connaissances sérieuses sur la période dont il traite, mais il offre en revanche un point de vue saisissant sur la France de M. Sarkozy, sa curieuse vision de l’histoire, et surtout la manière dont le virilisme s’y trouve érigé à la fois en grille de lecture du monde et en mode de gouvernement » (Sylvie Tissot, « Vichy, les femmes et le sexe, Le Monde diplomatique, mai 2009). Le titre cache mal une version édulcorée de révisionnisme qui excuse largement le régime de Vichy de ses fautes. Le principe femelle de la France dominée par une Allemagne mâle, cela ressemble même à la pensée d’un éminent juriste et ministre de Vichy, Abel Bonnard. Sachant que Patrick Buisson a été nommé en 2007 directeur de la chaîne Histoire, propriété du groupe Bouygues, on ne minimisera pas le travail d’influence opéré par un homme qui cite Gramsci — le théoricien de la guerre des idées, et non le marxiste, bien sûr. On se prend à regretter un temps où le pouvoir politique confiait la présidence d’une chaîne (La Sept) à un grand historien comme Georges Duby.

Ce n’est évidemment pas une coïncidence si un second homme particulièrement présent dans la campagne de Nicolas Sarkozy est lui aussi un ancien du FN, lui aussi un catholique intégriste et a lui aussi fait des études d’histoire (2). Selon les médias, Guillaume Peltier a Patrick Buisson pour mentor. Il est vrai que les affinités ne s’arrêtent pas là et qu’il est aussi passionné de sondages que son aîné, ayant créé « La lettre de l’opinion », comme le premier avait créé « Politique Opinion — Faits et chiffres » et se vante aussi de décrypter l’opinion. Quelle est donc cette appétence des historiens sans formation spécialisée pour les sondages, sinon la croyance d’avoir trouvé une clef de l’action politique ? Rien à voir avec Vichy, répliqueront les esprits chagrins. Erreur : Vichy avait beaucoup misé sur la statistique sociale.

L’historien des idées chercherait encore du côté des courants idéologiques et insisterait sur l’inspiration maurassienne. Cette qualification ne parle plus forcément à l’esprit de beaucoup de contemporains. On la retrouve pourtant aujourd’hui sous plusieurs plumes à propos de Patrick Buisson, « issu de la droite maurassienne ». S’agit-il de donner quelque aura à un vulgaire pétainisme ou de ne pas risquer le procès ? On sait que Charles Maurras n’inspire plus grand monde de manière explicite : ses appels au meurtres contre les juifs, Blum ou Salengro (il a réussi), sa condamnation à la Libération l’ont discrédité. A côté de ces défauts, il importe peu qu’il soit aussi un piètre penseur. Maurras fut donc l’homme qui vit une « divine surprise » dans l’arrivée au pouvoir de Philippe Pétain. Il fut celui qui inspira le maréchal : l’ancien chef de l’Action française était un agnostique sinon un athée qui pensait que la religion était nécessaire au peuple pour le contrôler ; il était un ennemi juré des juifs, des francs maçons, des étrangers et des protestants. Les haines de Vichy (sauf le quatrième terme). Le prophète du nationalisme intégral n’échappa pas à la contradiction du régime qui aboutit à la Collaboration sous couvert de patriotisme. Il fut enfin l’homme sourd et obstiné qui ressassa les vieilles haines jusqu’au bout en lançant au verdict de son procès : « C’est la revanche de Dreyfus ! »

Telle pourrait être un début de réponse de la philosophie politique et de l’histoire des idées. Cela ne suffit pas. Si le retour d’idées discréditées, tant elles sont associées aux crimes de la seconde guerre mondiale, est une question réellement posée, comment peut-on l’expliquer ? L’historien doit alors se faire sociologue, pour savoir s’il existe des conditions sociales homologues. L’histoire est singulière quand il s’agit d’évoquer les événements et les personnages, mais pas les processus. La crise des années 1930 avait radicalisé les Français dans les deux sens. Le Front populaire avait marqué une radicalisation à gauche qui a largement masqué dans la mémoire la radicalisation inverse. Cette dernière conduisit une partie du patronat français à soutenir les tendances les plus radicales de l’extrême droite, comme le Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot. Cette droitisation a touché les milieux populaires d’autant plus qu’ils étaient affectés par l’incapacité des gouvernements à agir. En 1935, Pierre Laval a été le plus incompétent dirigeant qui mena une politique de déflation accentuant encore la récession. Sans doute dans les pays voisins, les fascismes ont-ils relativisé la droitisation de la société française — malgré le 6 février 1934 — et fait croire à une « allergie française au fascisme » (3).

Il est toujours surprenant de constater que les pauvres puissent être tentés par l’extrême droite. Ce n’est pourtant qu’une banalité de la condition des « petits blancs », ainsi qu’on désignait après la guerre de Sécession aux Etats-Unis les Blancs pauvres du Sud, plus racistes que tous les autres parce qu’ils se sentaient plus menacés par les Noirs qui leur étaient inférieurs. La peur du déclassement n’est pas abstraite mais se fonde sur les rapports concrets de la vie ordinaire. Fussent-ils fantasmatiques comme dans le Sud raciste américain. La proximité matérielle et spatiale nourrit le racisme et l’extrême droite, qui apportent des réponses simples et rattachées à l’expérience, même si celle-ci est trompeuse. Dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, il est frappant de constater combien les suffrages en faveur des nazis suivirent la courbe du chômage. Le nazisme s’est fondé sur l’antisémitisme, non point une partie de son programme mais son ressort car il répondait à l’angoisse du déclassement de nombreux Allemands en créant une catégorie paria qui grandissait à l’inverse tous ceux qui n’en étaient pas — les membres du volksgemeinschaft (4). On voit bien comment aujourd’hui, l’immigré, non plus le juif mais le musulman à moins que ce ne soit l’arabe, sert de classe paria pour à la fois effrayer et rassurer les Français apeurés par le déclassement (5).

Un point de vue commode dans les cercles intellectuels et médiatiques est de stigmatiser le FN comme force politique représentant cette extrême droite pétainiste et d’en évaluer l’importance au gré des fluctuations de ses scores électoraux. On peut craindre que ce ne soit minimiser cette force politique. A en juger non seulement par les discours de Nicolas Sarkozy, mais aussi par ceux de ses fidèles comme la droite populaire de Lionnel Luca ou de Laurent Wauquiez, mais aussi à observer les militants du parti du président, leur sociographie et leurs réactions dans les meetings et sur les forums internet, il semble bien que l’UMP soit aujourd’hui un parti néopétainiste. Pour une formation qui vient historiquement du gaullisme, c’est, au mieux, un sacré paradoxe.

Ce n’est pas une conclusion rassurante. Le plus sûr indice en est la place nouvelle du vote d’extrême droite dans les catégories des jeunes les plus touchées par le chômage (6). La défaite de Nicolas Sarkozy le 6 mai ne ferait qu’enregistrer le fiasco d’un chef et de son équipe. Le péril en serait-il amoindri ? Il ne faut jamais jouer la politique du pire. Mais le péril subsistera tant que nos sociétés ne sortiront pas de la crise. Et quoiqu’il en soit de la majorité, il restera, même en cas de victoire démocratique, une infinie tristesse d’en être là. Autant de citoyens encore tentés par les solutions autoritaires et racistes, sans en comprendre les implications sans doute, c’est déjà désespérant.

Alain Garrigou

À noter : dans le numéro de mai du Monde diplomatique Alain Garrigou signe un article sur le système Sarkozy — en vente en kiosques.

(1) La loi du 22 juillet 1940 a instauré une commission de révision des naturalisations accordées depuis 1927. Cf. Michèle Cointet, Nouvelle histoire de Vichy, Fayard, 2011, p. 243.

(2) Patrick Buisson est titulaire d’une maîtrise d’histoire ; Guillaume Peltier a obtenu un Capes et exercé brièvement le professorat.

(3) Michel Dobry (sous la direction de), Le Mythe de l’allergie française au fascisme, Paris, Albin Michel, 2003.

(4) Harald Welzer explique bien comment l’antisémitisme opère comme un anoblissement absolu particulièrement séduisant pour ceux qui sont menacés d’un déclassement absolu : Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse, Gallimard, 2009, p. 81.

(5) Lire Alain Gresh, « La chasse aux musulmans est ouverte », Nouvelles d’Orient, 26 avril.

(6) A en juger par des sondages insuffisants car portant sur des sous échantillons réduits qui, de surcroît, excluent les plus nombreux, les abstentionnistes.

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