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Surmonter le tabou de la musique

Les choristes d’Allah

par Mona Abouissa, 2 mai 2012

« Nous leur avons demandé de ne pas jouer avec le feu. Qui joue avec le feu finit par se brûler. La terre s’est dérobée sous leurs pieds ; ils sont aujourd’hui sous les verrous. » Candidat aux élections législatives du Parti de la liberté et de la justice (PLJ, créé par les Frères musulmans), M. Ahmed Al-Mohamedi fête sa victoire devant une foule dense rassemblée sur cette place d’Alexandrie. Des milliers de personnes sont suspendues aux lèvres de ce membre éminent de la confrérie, qui passe la parole à une autre figure populaire, M. Saleh Sobhi Saleh, député au Parlement.

Les Frères musulmans attendaient cette victoire depuis huit longues décennies. Au milieu de la foule, une femme s’évanouit : elle a gagné un billet pour un pèlerinage à La Mecque. Un garçon se dirige vers moi et me prie d’inscrire son nom sur un billet de tombola. Il rêve de repartir avec l’un des nombreux lots cachés sous la scène, aspirateurs, robots-mixeurs, fers à repasser et autres appareils ménagers. Pas de chance : son nom n’est pas tiré au sort. A côté, une adolescente toute tremblante m’invite à griffonner un message pour M. Sobhi, car elle voudrait lui demander du travail. « Dieu est grand, loué soit-il, un de nos frères est enfin entré au Parlement », hurle un homme dans un mégaphone. Et la foule de reprendre sa prière en chœur.

Au milieu de cette grande célébration de Dieu et de la politique se tient la véritable vedette de ce rassemblement : la chorale des Frères musulmans. Imperturbable, malgré l’ambiance surchauffée du meeting. Des groupes d’hommes et de femmes, à distance réglementaire les uns des autres, tentent d’immortaliser l’événement avec leurs portables. Des échauffourées sporadiques éclatent ici et là ; des posters de martyrs et des pancartes à la gloire de Dieu s’illuminent sous des lumières fluorescentes. Pour fêter cet événement historique, les jeunes choristes ont décidé d’interpréter des mélodies patriotiques postrévolutionnaires et des hymnes musulmans traditionnels.

Musique « halal »

En 1989, la chorale des Frères semblait condamnée. Le jeune Mohamed Said était alors soliste. « A l’époque, tout était différent, personne ne s’intéressait au répertoire islamique. A quoi cela servait-il de chanter ? Et quels chants fallait-il interpréter ? » Pour la majorité des membres de la confrérie, la musique était bannie. Un véritable dilemme pour ces jeunes gens : que faire lorsqu’on est à la fois doué pour le chant et musulman convaincu ? Ils allèrent chercher des réponses à leurs interrogations dans les vieux débats des érudits et trouvèrent une solution inespérée : la musique halal (« permise »). Avec l’aide du grand cheikh Abbas Al-Sissi, ils rencontrèrent Mahmoud Khamis, compositeur de renom, encouragé en son temps par Hassan El-Banna, le fondateur de la confrérie, à s’inscrire dans une école de musique.

De l’autre côté de la mer Rouge, leurs frères choristes syriens et jordaniens avaient déjà intégré des chants religieux à leur répertoire. Alors, pas à pas, la chorale égyptienne s’y est mise aussi. « On a commencé sans accompagnement musical, puis on a ajouté des percussions, ensuite des flûtes et des synthétiseurs, explique Said, devenu entre-temps directeur de la quatrième et très célèbre incarnation de la chorale formée après la révolution, la « Côte d’Alexandrie ».

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Tamer Al-Said, le chef d’orchestre
© John Perkins

Nous sommes sous une tente de mariage, poussiéreuse et solitaire, plantée le long du canal du Nil qui serpente à travers les quartiers surpeuplés d’Alexandrie où se sont tenus les rassemblements du PLJ. Les choristes, âgés d’une vingtaine d’années, chantent une mélodie datant du VIIe siècle, composée en l’honneur de l’arrivée du prophète Mohammed à Médine. Mais ils ont une petite préférence pour les morceaux rythmés. Un homme leur apporte du thé. Aussitôt, ils s’interrompent et commencent à s’égailler, sous l’œil noir de Tamer Al-Said, leur chef d’orchestre.

Entre les nombreuses controverses qui ont émaillé l’histoire de l’islam et les pressions exercées par les régimes autoritaires successifs, les précédentes chorales des Frères musulmans n’ont pas manqué de livrer, elles aussi, leurs batailles. Sous l’égide des Frères, à l’ombre des lois d’urgence de l’ex-président Hosni Moubarak, elles ont lutté contre la dictature en chantant.

« Dieu bénisse la révolution »

Considérés comme des criminels terroristes, les jeunes choristes ont été arrêtés à leur domicile, sous les yeux de leurs parents, et ont subi des interrogatoires musclés. Quelles étaient au juste leurs activités, leurs motivations, qui les parrainait, et pourquoi se laissaient-ils pousser la barbe ? Des soldats ont patrouillé sur les routes qu’ils empruntaient pour se rendre à leurs concerts, des zones entières ont été bouclées, des spectateurs fouillés, et leurs spectacles filmés. Pour tromper les autorités, ils se sont déplacés seuls, incognito, pendant que leurs instruments étaient acheminés en train. Grâce à leur foi, ils ont surmonté toutes les épreuves. « Si vous avez peur, il est inutile de rejoindre la confrérie, estime Said. Dieu bénisse la révolution. »

Quand Sobhi fut arrêté, le 28 janvier 2011, il décida de prendre un bagage plus léger que d’habitude. « Je savais que tout allait changer », a-t-il déclaré dans une interview pour une chaîne de télévision islamique. Il ne s’était pas trompé : il fut rapidement libéré et l’ancien président Moubarak arrêté. La chorale sortit alors de l’ombre et s’engagea sur la scène publique où se livrait une bataille féroce entre libéraux et islamistes. Et elle se heurta à un autre obstacle, la réticence des Frères eux-mêmes qui, si l’on en croit Said, était toutefois bien moins importante que celle de la société égyptienne.

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Deux chanteurs de la chorale lors d’un meeting politique
© John Perkins

En s’engageant dans la confrérie, certains ont fait un choix de vie qui leur a permis de réaliser leurs rêves. « Nous nous trouvons ici dans le café où nous nous réunissions clandestinement sous le régime de Moubarak, sourit Said. En 2005, la police a débarqué et a arrêté beaucoup de nos frères. Ils ont passé six mois en prison... mais, moi, je n’étais plus là quand ils sont arrivés », ajoute-t-il en souriant.

Outre son activité de choriste, Said dirige une entreprise de presse affiliée à la confrérie et va bientôt devenir père. « J’ai toujours rêvé d’être présentateur de télévision », avoue-t-il. Agé de 38 ans, il a rejoint très jeune la confrérie, et son engagement lui a coûté son emploi dans une chaîne de télévision d’Etat. Il sait qu’il a peu de chances de travailler pour une chaîne de télévision indépendante : la plupart d’entre elles appartiennent à des libéraux ou à d’anciens membres du régime de M. Moubarak et refusent d’engager des islamistes. Mais pour lui, pas question de renoncer. Il m’invite à voir un reportage qu’il a réalisé sur les candidats du PLJ ; il y a visiblement travaillé dur.

Pour l’étudiant en droit Islam Talaat, 23 ans, les choses se sont passées différemment. Sans les Frères musulmans, il ne serait jamais devenu chanteur. Tout petit, il s’était déjà fait remarquer avec ses chants à la gloire de Dieu. S’il ne les comprenait pas toujours, Talaat commença très tôt à interpréter des airs religieux et des chants idéologiques de la confrérie. Le plaisir a primé sur le reste. « Je leur suis reconnaissant, ils m’ont enseigné la musique avec un objectif. » Aujourd’hui, il est soliste alto dans la « Côte d’Alexandrie » et il projette de réaliser ses propres clips. Quand il n’est pas en concert, il enseigne le Coran à des particuliers : depuis l’âge de 8 ans, il connaît les textes sacrés sur le bout des doigts.

Talaat adore les chants à la gloire du Prophète. Comme lors des rassemblements, il ferme les yeux et laisse échapper de sa gorge une longue note soutenue. « C’est le tempo de la tristesse », dit-il. Un jour, il a fait pleurer toute la chorale en interprétant un chant du ramadan. C’est un romantique pur et dur, mais pas question de se laisser aller à des chansons d’amour. Aux femmes qui se déclarent « fans » sur sa page Facebook, il répond toujours avec le respect qui leur est dû.

Faire carrière, propager ses croyances

La différence entre musique sacrée et profane est mince dans l’islam, et la chorale en est pleinement consciente. Il n’y a donc aucune danse, aucun chant exaltant des amours illicites et aucune incitation à des passions illégitimes. « Nous exaltons des sentiments plus nobles, explique le soliste Diaa Al-Din. Quand je m’adresse au public, je dois être sûr que cela m’élèvera aux yeux de Dieu. »

Si son collègue Talaat souhaite faire carrière dans la chanson, Al-Din cherche, lui, à propager ses croyances. Profondément imprégné des idéaux de la confrérie, il se sent tellement proche des Frères musulmans qu’il parle à la première personne du pluriel. Elevé dans un milieu salafiste, il a rejoint la confrérie il y a neuf ans. « Chez eux, il y a un lien avec la religion que je n’ai pas trouvé chez les salafistes », dit-il. Il apprécie beaucoup le fait que chaque nouveau venu dans la confrérie soit parrainé. Chez les salafistes, regrette-t-il, c’est plus strict : il y a les cheikhs d’un côté et les disciples de l’autre.

A l’exception de son frère aîné, la famille d’Al-Din voit d’un mauvais œil ses activités musicales et approuve moyennement son engagement. Ses parents ont rarement assisté à ses spectacles, mais ils se tiennent toujours à proximité. « L’Egypte a beaucoup souffert du libéralisme, estime-t-il. Le précédent régime a encouragé une musique pop vulgaire, et condamné tout courant islamique. Après la révolution, nous espérons que la chorale et les Frères musulmans seront mieux perçus sur le plan culturel. »

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Un des chanteurs de la chorale lors d’un meeting politique
© John Perkins

« Allez, dites-moi, qu’est-ce qu’une neuvième de dominante ? », demande M. Al-Saed à six jeunes étudiantes entassées dans une pièce exiguë. Sorti major de son école, il termine un master tout en dirigeant la chorale de la faculté de commerce. L’année dernière, sa chorale a remporté la compétition traditionnelle entre facultés. Il me présente à ses étudiants, dont certains semblent surpris de ses liens avec la « Côte d’Alexandrie ».

« Je n’ai pas peur de faire de nouvelles expériences ; je les recherche. J’avais envie de mieux connaître les Frères musulmans », confesse-t-il. Contrairement aux autres chorales pour lesquelles il a travaillé, la « Côte d’Alexandrie » tente de trouver un équilibre entre les jugements catégoriques du public et la rigueur de l’organisation. Pour ne pas être accusée de propagande, elle interprète rarement des chants militants. Et pour se conformer aux principes moraux de la confrérie, elle évite d’introduire des changements rythmiques et lyriques trop nombreux. « Si on leur impose trop de nouveautés d’un coup, ils vont s’effrayer », plaide Al-Saed.

Recettes symboliques et concerts irréguliers

« Une belle voix est un don de Dieu, et c’est maintenant à moi de la développer », dit le chef d’orchestre, qui souhaite recruter quarante choristes. Said approuve. Al-Saed aime parler technique : « Je veux avoir des harmonies à trois et quatre voix, alors qu’aujourd’hui nous n’en avons que deux. Et il est également difficile de trouver de bons barytons. » Pour le moment, la chorale vit tant bien que mal de contrats gérés au mieux par Mohamed, de recettes symboliques et de concerts irréguliers. Aujourd’hui, les rassemblements du PLJ leur permettent de renflouer la caisse. Demain, ce sera l’Opéra du Caire, à moins que leur concert ne soit annulé à cause du désordre qui règne dans le pays.

« Où allez-vous comme ça ? », avait demandé un homme en voyant débarquer Ahmed Al-Samman, sa guitare à l’épaule, dans la salle de concert des Frères musulmans. Aujourd’hui, le même homme montrerait patte blanche, lui taperait sur l’épaule et le conduirait poliment jusqu’à la scène. Quelques mois après cet incident, une photo d’Al-Samman et de ses choristes fut publiée dans un article condamnant les rassemblements du PLJ, accusés d’être des événements dansants. A croire qu’il appartenait à une confrérie clandestine du disco. « Le plus difficile, c’est d’affronter le regard des autres et leurs préjugés. Ils ne comprennent toujours pas ce que nous faisons, ils ne veulent pas nous accepter, déplore-t-il. Venez et voyez vous-même, de vos propres yeux. »

Al-Samman joue du piano et de l’oud aussi bien que de la guitare basse. Comme les autres choristes de la « Côte d’Alexandrie », il est convaincu que « la musique complète la religion lorsqu’elle nous enjoint à être meilleur, à se préoccuper d’autrui, lorsqu’elle nous rend plus humains ». Il enseigne aussi la musique à des enfants. « Je veux leur montrer que la musique les rendra meilleurs lorsqu’ils seront adultes. » Il est un fan de jazz-latino et de Dean Martin et n’adhère pas pleinement à la politique des Frères musulmans. Contrairement à ses camarades, il aime tous les styles musicaux, mais reste impressionné par la chorale : « Ce que la Confrérie a accompli est une véritable réussite. »

Pour lui et ses amis, l’engagement dans la chorale était peut-être une erreur de jeunesse. Cette formation musicale aurait pu être bannie par la direction de la confrérie et ne jamais survivre aux arrestations et à la prison. Entre politique, religion et art, elle aurait pu s’égarer. Mais, depuis vingt-deux ans, les choristes chantent toujours. Comme l’affirme Al-Samman, ils sont en train, modestement, de faire l’histoire.

Mona Abouissa

Lire également « Les Frères musulmans égyptiens pris au piège du pluralisme », par Alaa Al-Din Arafat, Le Monde diplomatique, mai 2012.

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