En kiosques : février 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Défense, la nouvelle feuille de route

Le sommet de l’OTAN, à Chicago, les 20 et 21 mai, est une des premières échéances pour la nouvelle équipe gouvernementale française (1). Peut-être François Hollande, en tant que nouveau président tout juste intronisé, Laurent Fabius aux affaires étrangères, et Jean-Yves Le Drian à la défense – qui ont étrenné l’ex-« Air-Sarko One » –, vont-ils essayer de faire entendre aux Etats-Unis une petite musique différente, notamment sur la fin de l’opération en Afghanistan, tout en n’indisposant pas leurs hôtes américains… et en ne rompant pas avec un atlantisme qui est la marque de fabrique de la social-démocratie.

par Philippe Leymarie, 18 mai 2012

Le secteur de la défense ne s’annonce pas comme un domaine privilégié de la nouvelle présidence. Il a cependant été confié à Jean-Yves Le Drian, un « ami de trente ans » de Hollande, élu de Bretagne, qui s’y est activement préparé ces derniers mois, en multipliant de discrets déplacements aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, etc. L’ex-député-maire de Lorient n’est pas un révolutionnaire : Nicolas Sarkozy avait même pensé à lui comme ministre… de la défense, dès 2007 ! Mais c’est un connaisseur, qui doit s’attaquer sans tarder à une série de dossiers :

Retrait accéléré d’Afghanistan. Le petit « plus » de la nouvelle présidence française est cette dead line de fin 2012 pour le retrait du contingent français (au lieu de fin 2013 pour l’ex, Nicolas Sarkozy, et de 2014, officiellement, pour le président Barack Obama). La décision de la France, cinquième contributeur en effectifs de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), passe mal chez les Américains et d’autres pays de la coalition qui s’estiment liés par leurs engagements, et pour qui la défection française est un mauvais signal.

Mais tout a été fait pour déminer en amont la controverse, de sorte que le sommet de Chicago ne soit pas celui de la discorde. La vallée de la Kapisa, tenue jusqu’ici par les forces françaises, passera progressivement sous contrôle afghan : le président Karzaï l’a admis. En outre, pour des raisons de volumes logistiques, de priorité de passage sur les (rares) voies d’évacuation du pays, et de protection des convois, ce retrait sera étalé en fait sur le second semestre 2012 et sur une grande partie de l’année 2013 : des soldats français – « non-combattants » selon le vocable présidentiel, mais cependant armés – resteront donc sur place.

D’ailleurs, comme l’a reconnu le secrétaire américain à la défense Léon Panetta, le calendrier va être reculé d’un an pour tout le monde : entre le début et la fin du second semestre de 2013, les missions de combat se transformeront en missions de formation, ce qui permettra à toute la coalition combattante de plier bagages dès Noël 2013. Resteront les instructeurs, les logisticiens et leurs protecteurs. La fourchette se rétrécit donc, et le petit « plus » devient presque un moins… D’une manière générale, toutes les opérations extérieures françaises feront l’objet d’une évaluation régulière avec le Parlement, avait promis en mars François Hollande, alors candidat : chiche !

L’après 2014. Le sommet de Chicago va évoquer surtout la question de la répartition des tâches, et des contributions après 2014 pour l’appui à l’armée et à la police afghanes (qui devraient compter finalement 228 000 hommes en 2017, pour un budget annuel de plus de quatre milliards de dollars). La France participera à la formation d’unités, comme elle le fait depuis le début, mais ne souhaite pas se mêler des opérations de type antiterroriste, (que les USA et certains de leurs alliés continueront à assumer). Mais Paris acceptera sans doute de s’impliquer largement dans tout ce qui est entraînement, formation en école, etc., à l’exclusion du conseil au combat, pratiqué jusqu’à l’an dernier, notamment au sein des équipes de « mentoring » dites OMLT : c’est dans ce cadre qu’ont été enregistrées le plus de pertes en vies humaines.

La France dans l’OTAN. François Hollande, durant sa campagne, n’a pas contesté l’utilité de l’organisation transatlantique – « garantie de notre sécurité », « instrument de gestion de crise » – mais a considéré « qu’aucun bénéfice probant » n’a été retiré du retour de la France dans le commandement militaire intégré, et a évoqué de nécessaires « contreparties ». C’est notamment la question des « étoiles », sur les épaulettes ou les casquettes des généraux.

Mais, selon la lettre d’informations stratégiques TTU du 2 mai 2012, la moisson a finalement été plutôt bonne fin avril pour Paris, après des mois de négociations ardues : la France, troisième contributeur financier de l’OTAN, qui détache dans les structures de l’organisation 870 militaires, obtient un total de 19,5 étoiles, passant ainsi de la quatrième à la troisième position, à égalité avec les Britanniques, derrière les Américains et les Allemands.

La France conserve notamment le commandement « transformation » de Norfolk, un poste de numéro deux à Ramstein (commandement air) en rotation avec la Grande-Bretagne, un poste de numéro quatre au commandement suprême de Mons (en rotation avec un Allemand), un poste de numéro deux à Northwood (commandement marine) et de sous-chef « opérations » à Naples.

Le bouclier antimissile. C’est le point le plus délicat du moment. Les Américains sont à la manœuvre : ils ont le plan, ils veulent imposer leurs équipements, ils comptent bien être ceux qui appuieront sur le bouton… mais aussi présenter la facture aux Européens. C’est, pour ces pays, le risque d’avoir à s’engager pour les vingt ou trente années à venir, sous la bannière américaine, et de devoir payer en plus.

C’est aussi un domaine dans lequel les marges sont particulièrement limitées pour la France – un des seuls pays pourtant à espérer, au moins en paroles, pouvoir se doter de moyens nationaux autonomes. Dans l’idéal, il faudrait que les Français, alliés à ceux des européens qui paraissent les plus autonomes par rapport à Washington, obtiennent au moins le report des décisions sur ce bouclier – lesquelles auront des conséquences non seulement budgétaires, mais aussi industrielles et stratégiques (quelle place pour la dissuasion nucléaire française ?).

La tension au Sahel. C’est le conflit le plus proche des côtes françaises, qui concerne des alliés ou partenaires traditionnels de Paris : l’Algérie, le Mali, le Niger, la Mauritanie, le Tchad, le Burkina. C’est aussi un sac de nœuds, avec quatre ou cinq mouvements indépendantistes et islamistes se disputant un espace vaste comme l’Europe, les retombées d’un putsch à Bamako, une demi-douzaine d’otages français, des mines d’uranium, des ressortissants et autres intérêts imbriqués… Les gouvernements et organisations de la région sont tétanisés. Paris garde un œil sur le tout, mais ne peut faire grand-chose – malgré une présence militaire significative (Libreville, N’Djamena, Bangui, Ouagadougou…).

Le budget 2013. Cadrage durant l’été, examen en septembre-octobre. Les militaires, dont les effectifs sont en décroissance, notamment depuis 2008, vont chercher à sanctuariser autant que possible leurs crédits, ou en tout cas à empêcher que la défense ne serve de commode « variable d’ajustement ». François Hollande, durant sa campagne, avait affirmé que le budget de la défense serait réduit, mais pas plus que les autres postes du budget de l’Etat (les seules exceptions annoncées concernant l’éducation nationale, la gendarmerie, et la justice).

Les chefs d’état-major se chargent de faire passer les messages aux politiques. L’amiral Bernard Rogel, chef d’état-major de la marine nationale, par exemple, fait valoir dans un entretien publié par le journal de bord de la dixième université d’été de la défense, que « les nouveaux enjeux auxquels nous sommes confrontés [nouvelles routes maritimes, nouveaux trafics, nouvelles ressources outre-mer à exploiter et surveiller, etc.] nécessitent une panoplie minimale de nos moyens pour agir aussi bien en haute mer qu’à proximité du littoral », ce qui implique le prépositionnement de forces, la polyvalence, l’aptitude à durer, etc.. Et donc de ne pas amputer inconsidérément les effectifs et les équipements. L’armée de terre et l’armée de l’air ne manqueront pas de défendre également leur bout de gras…

Remis à plus tard. Dans un deuxième temps, il faudra s’atteler à d’autres grands dossiers, notamment ceux-ci :

 la rédaction d’un nouveau Livre blanc sur la défense et la sécurité, en s’interrogeant sur l’attitude qui consiste à mélanger – et confondre ? – les deux fonctions, comme cela s’est fait allègrement au temps de George W. Bush aux USA, et de Nicolas Sarkozy en France ;

 un audit de la présence française au sein de l’OTAN – avantages, inconvénients, coûts – et des implications pour l’Europe de la défense (qui a souffert de cette réintégration) ;

 l’audit, par le parlement, des opérations extérieures en cours ;

 des jalons pour une nouvelle politique industrielle de défense, à l’échelle nationale et européenne, en cherchant à ne pas casser l’outil, tout en échappant à l’emprise excessive de groupes monopolistiques (famille Dassault…), et en organisant les mutualisations et spécialisations qui garantiront, au moins à l’échelle européenne, le maintien d’une capacité autonome de recherche et de production – ce qui est à soi seul la quadrature du cercle !

Philippe Leymarie

(1) Lire, à propos de ce sommet, l’article pénétrant d’Olivier Zajec, dans le Monde diplomatique de ce mois de mai : « L’Alliance atlantique présente sa facture à l’Europe ».

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016