Le Monde diplomatique
Accueil du site > Défense en ligne > Défense, la nouvelle feuille de route

Défense, la nouvelle feuille de route

vendredi 18 mai 2012, par Philippe Leymarie

Le sommet de l’OTAN, à Chicago, les 20 et 21 mai, est une des premières échéances pour la nouvelle équipe gouvernementale française [1]. Peut-être François Hollande, en tant que nouveau président tout juste intronisé, Laurent Fabius aux affaires étrangères, et Jean-Yves Le Drian à la défense – qui ont étrenné l’ex-« Air-Sarko One » –, vont-ils essayer de faire entendre aux Etats-Unis une petite musique différente, notamment sur la fin de l’opération en Afghanistan, tout en n’indisposant pas leurs hôtes américains… et en ne rompant pas avec un atlantisme qui est la marque de fabrique de la social-démocratie.

Le secteur de la défense ne s’annonce pas comme un domaine privilégié de la nouvelle présidence. Il a cependant été confié à Jean-Yves Le Drian, un « ami de trente ans » de Hollande, élu de Bretagne, qui s’y est activement préparé ces derniers mois, en multipliant de discrets déplacements aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, etc. L’ex-député-maire de Lorient n’est pas un révolutionnaire : Nicolas Sarkozy avait même pensé à lui comme ministre… de la défense, dès 2007 ! Mais c’est un connaisseur, qui doit s’attaquer sans tarder à une série de dossiers :

Retrait accéléré d’Afghanistan. Le petit « plus » de la nouvelle présidence française est cette dead line de fin 2012 pour le retrait du contingent français (au lieu de fin 2013 pour l’ex, Nicolas Sarkozy, et de 2014, officiellement, pour le président Barack Obama). La décision de la France, cinquième contributeur en effectifs de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), passe mal chez les Américains et d’autres pays de la coalition qui s’estiment liés par leurs engagements, et pour qui la défection française est un mauvais signal.

Mais tout a été fait pour déminer en amont la controverse, de sorte que le sommet de Chicago ne soit pas celui de la discorde. La vallée de la Kapisa, tenue jusqu’ici par les forces françaises, passera progressivement sous contrôle afghan : le président Karzaï l’a admis. En outre, pour des raisons de volumes logistiques, de priorité de passage sur les (rares) voies d’évacuation du pays, et de protection des convois, ce retrait sera étalé en fait sur le second semestre 2012 et sur une grande partie de l’année 2013 : des soldats français – « non-combattants » selon le vocable présidentiel, mais cependant armés – resteront donc sur place.

D’ailleurs, comme l’a reconnu le secrétaire américain à la défense Léon Panetta, le calendrier va être reculé d’un an pour tout le monde : entre le début et la fin du second semestre de 2013, les missions de combat se transformeront en missions de formation, ce qui permettra à toute la coalition combattante de plier bagages dès Noël 2013. Resteront les instructeurs, les logisticiens et leurs protecteurs. La fourchette se rétrécit donc, et le petit « plus » devient presque un moins… D’une manière générale, toutes les opérations extérieures françaises feront l’objet d’une évaluation régulière avec le Parlement, avait promis en mars François Hollande, alors candidat : chiche !

L’après 2014. Le sommet de Chicago va évoquer surtout la question de la répartition des tâches, et des contributions après 2014 pour l’appui à l’armée et à la police afghanes (qui devraient compter finalement 228 000 hommes en 2017, pour un budget annuel de plus de quatre milliards de dollars). La France participera à la formation d’unités, comme elle le fait depuis le début, mais ne souhaite pas se mêler des opérations de type antiterroriste, (que les USA et certains de leurs alliés continueront à assumer). Mais Paris acceptera sans doute de s’impliquer largement dans tout ce qui est entraînement, formation en école, etc., à l’exclusion du conseil au combat, pratiqué jusqu’à l’an dernier, notamment au sein des équipes de « mentoring » dites OMLT : c’est dans ce cadre qu’ont été enregistrées le plus de pertes en vies humaines.

La France dans l’OTAN. François Hollande, durant sa campagne, n’a pas contesté l’utilité de l’organisation transatlantique – « garantie de notre sécurité », « instrument de gestion de crise » – mais a considéré « qu’aucun bénéfice probant » n’a été retiré du retour de la France dans le commandement militaire intégré, et a évoqué de nécessaires « contreparties ». C’est notamment la question des « étoiles », sur les épaulettes ou les casquettes des généraux.

Mais, selon la lettre d’informations stratégiques TTU du 2 mai 2012, la moisson a finalement été plutôt bonne fin avril pour Paris, après des mois de négociations ardues : la France, troisième contributeur financier de l’OTAN, qui détache dans les structures de l’organisation 870 militaires, obtient un total de 19,5 étoiles, passant ainsi de la quatrième à la troisième position, à égalité avec les Britanniques, derrière les Américains et les Allemands.

La France conserve notamment le commandement « transformation » de Norfolk, un poste de numéro deux à Ramstein (commandement air) en rotation avec la Grande-Bretagne, un poste de numéro quatre au commandement suprême de Mons (en rotation avec un Allemand), un poste de numéro deux à Northwood (commandement marine) et de sous-chef « opérations » à Naples.

Le bouclier antimissile. C’est le point le plus délicat du moment. Les Américains sont à la manœuvre : ils ont le plan, ils veulent imposer leurs équipements, ils comptent bien être ceux qui appuieront sur le bouton… mais aussi présenter la facture aux Européens. C’est, pour ces pays, le risque d’avoir à s’engager pour les vingt ou trente années à venir, sous la bannière américaine, et de devoir payer en plus.

C’est aussi un domaine dans lequel les marges sont particulièrement limitées pour la France – un des seuls pays pourtant à espérer, au moins en paroles, pouvoir se doter de moyens nationaux autonomes. Dans l’idéal, il faudrait que les Français, alliés à ceux des européens qui paraissent les plus autonomes par rapport à Washington, obtiennent au moins le report des décisions sur ce bouclier – lesquelles auront des conséquences non seulement budgétaires, mais aussi industrielles et stratégiques (quelle place pour la dissuasion nucléaire française ?).

La tension au Sahel. C’est le conflit le plus proche des côtes françaises, qui concerne des alliés ou partenaires traditionnels de Paris : l’Algérie, le Mali, le Niger, la Mauritanie, le Tchad, le Burkina. C’est aussi un sac de nœuds, avec quatre ou cinq mouvements indépendantistes et islamistes se disputant un espace vaste comme l’Europe, les retombées d’un putsch à Bamako, une demi-douzaine d’otages français, des mines d’uranium, des ressortissants et autres intérêts imbriqués… Les gouvernements et organisations de la région sont tétanisés. Paris garde un œil sur le tout, mais ne peut faire grand-chose – malgré une présence militaire significative (Libreville, N’Djamena, Bangui, Ouagadougou…).

Le budget 2013. Cadrage durant l’été, examen en septembre-octobre. Les militaires, dont les effectifs sont en décroissance, notamment depuis 2008, vont chercher à sanctuariser autant que possible leurs crédits, ou en tout cas à empêcher que la défense ne serve de commode « variable d’ajustement ». François Hollande, durant sa campagne, avait affirmé que le budget de la défense serait réduit, mais pas plus que les autres postes du budget de l’Etat (les seules exceptions annoncées concernant l’éducation nationale, la gendarmerie, et la justice).

Les chefs d’état-major se chargent de faire passer les messages aux politiques. L’amiral Bernard Rogel, chef d’état-major de la marine nationale, par exemple, fait valoir dans un entretien publié par le journal de bord de la dixième université d’été de la défense, que « les nouveaux enjeux auxquels nous sommes confrontés [nouvelles routes maritimes, nouveaux trafics, nouvelles ressources outre-mer à exploiter et surveiller, etc.] nécessitent une panoplie minimale de nos moyens pour agir aussi bien en haute mer qu’à proximité du littoral », ce qui implique le prépositionnement de forces, la polyvalence, l’aptitude à durer, etc.. Et donc de ne pas amputer inconsidérément les effectifs et les équipements. L’armée de terre et l’armée de l’air ne manqueront pas de défendre également leur bout de gras…

Remis à plus tard. Dans un deuxième temps, il faudra s’atteler à d’autres grands dossiers, notamment ceux-ci :

- la rédaction d’un nouveau Livre blanc sur la défense et la sécurité, en s’interrogeant sur l’attitude qui consiste à mélanger – et confondre ? – les deux fonctions, comme cela s’est fait allègrement au temps de George W. Bush aux USA, et de Nicolas Sarkozy en France ;

- un audit de la présence française au sein de l’OTAN – avantages, inconvénients, coûts – et des implications pour l’Europe de la défense (qui a souffert de cette réintégration) ;

- l’audit, par le parlement, des opérations extérieures en cours ;

- des jalons pour une nouvelle politique industrielle de défense, à l’échelle nationale et européenne, en cherchant à ne pas casser l’outil, tout en échappant à l’emprise excessive de groupes monopolistiques (famille Dassault…), et en organisant les mutualisations et spécialisations qui garantiront, au moins à l’échelle européenne, le maintien d’une capacité autonome de recherche et de production – ce qui est à soi seul la quadrature du cercle !

Notes

[1] Lire, à propos de ce sommet, l’article pénétrant d’Olivier Zajec, dans le Monde diplomatique de ce mois de mai : « L’Alliance atlantique présente sa facture à l’Europe ».

8 commentaires sur « Défense, la nouvelle feuille de route  »

  • permalien Yvan :
    19 mai 2012 @08h43   »

    La situation de la Grèce et de la Turquie au sein de l’OTAN montre que plus que la sécurité, c’est de questions économiques que l’organisation transatlantique a charge de résoudre.

    Véritable vache à lait du complexe militaro-industriel occidental, la situation économique de la Grèce et ses contribuables mettent en péril les économies des membres de l’OTAN... y compris de la Turquie.

    La Grèce réduit (enfin) ses dépenses militaires - Le Point

    L’OTAN aura surtout à plancher sur les marchés a ouvrir pour absorber la surchauffe de ses entreprises privées d’armement.

    Nul doute que de l’Iran à la Syrie toutes les opportunités seront sur la table, surtout après l’effet "boule de neige" que ne manquera pas de provoquer la décision française de retrait anticipé d’Afghanistan.

  • permalien zoom :
    20 mai 2012 @15h36   « »

    vous voulez un commentaire simple denué de tout idée policiticienne , ALORS LISEZ

    lafghanistan PR LA FRANCE cela representera une centaine de soldats morts !!! morts pr l alfghanistan !!!!

    100 hommes 100 soldats des francais qui ont laissé leur vie la bas ,, pour quoi ,,, ?? DEMAIN les militaires seront rentrés qui se rappelera de CETTTE CENTAINE DE MORTS ?
    MORTS PR que aLQaida ne se developpe pas ,,,,
    morts pour rien en fait sacrifié pr des idées

  • permalien Houcine :
    20 mai 2012 @23h34   « »

    Dans cette alliance née après la deuxième guerre mondiale, coordonnées par les Etats Unis qui ont remplacé la France au Vietnam, plusieurs opérations ont vu leurs longs jours partout dans le monde, et surtout en Afghanistan, en Irak et en Libye.

    L`hégémonie et l´ère coloniale sont toujours en cours !

    Houcine__

  • permalien voirles68 :
    21 mai 2012 @09h44   « »

    vive le retrait des troupes francaises en afganistan.
    Les terroristes pourront ainsi avoir la main libre pour agir.
    Vive la reduction du budget de la defense nationale, moins de soldats francais qui meurent pour rien. Cest le meilleur moyen pour mettre la France a la merci de tous. Oh ! il nous reste encore notre culotte pour essuyer nos larmes.
    Notre pays qu’est la France, c’est quoi la France ? Un bout de paradis, non, plus maintenant.Alors on s’en fout, A bas les militaires, a bas l’OTAN, a bas tout le monde, pouvu qu’on gagne de l argent et qu’on creve !

  • permalien Shanaa :
    21 mai 2012 @19h03   « »

    Je rappelle que l’Irak a été détruit et pillé sur des prétextes mensongers, sans que ce pays ne déclare la moindre hostilité à l’égard de son agresseur, les USA !
    La Libye a été soumise aux mêmes méthodes de destructions et de pillages ! Pourtant, la Libye n’a jamais manifesté d’animosité envers la France ou l’Angleterre !
    Donc, on est en droit de se demander qui séme la terreur !

  • permalien Shanaa :
    21 mai 2012 @19h12   « »

    Zoom, vous pensez réellement que les puissances imperialistes vont sacrifier leurs soldats pour des "idées" ? En Afghanistan il y a surtout du pétrole, du pavot, et les américains ont besoin d’aide des europeéns !
    Enfin, une question : combien de civils afghans sont tombés sous les bombardements ? Combien de civils afghans ont subi des violences barbares et arbitraires ?

  • permalien Roland :
    22 mai 2012 @14h21   « »

    Finalement, il est heureux que Monsieur Hollande ne tienne pas réellement certaines de ses promesses. Le retrait d’Afghanistan ne peut matériellement pas être réalisé avant 18 mois et ne ferait qu’aggraver la situation déjà précaire sur le terrain.

    source : http://humeur.politique.over-blog.fr/

  • permalien K. :
    26 mai 2012 @09h56   «

    Une (ex-)héroine de la "GWOT", Shawna Foster :

    Reprenez vos médailles OTAN. Agissez correctement. Dissolvez cette alliance militaire dépassée et formez une nouvelle coalition qui favorise la paix au lieu de la guerre.

    Adaptez-vous à un monde au-delà de la guerre froide et arrêtez d’utiliser le « terrorisme » comme prétexte pour perpétuer des guerres sans fin et des dépenses militaires sans cesse croissantes.

    Le parrainage de la paix est une arme plus puissante contre les militants extrémistes que l’occupation et les armées permanentes.

    OTAN, vous n’avez fait qu’aggraver le problème, et je refuse d’être une partie de celui-ci.

Ajouter un commentaire