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Repli des pirates en Somalie

vendredi 25 mai 2012, par Philippe Leymarie

La côte est-africaine, qui borde l’océan Indien, concentre environ la moitié des actes de piraterie dans le monde. L’activité, qui concerne entre quelques centaines et mille cinq cents Somaliens, brasse chaque année plus d’une centaine de millions de dollars — ce qui est considérable dans cet environnement désolé. Mais elle en régression notable, du fait d’une riposte conjuguée des armateurs et des Etats dont ils dépendent, d’actions militaires plus offensives, et d’un début de mobilisation des pays riverains.

Agissant pour le compte de commanditaires installés dans de belles villas à terre, dans l’Etat autoproclamé du Puntland, les jeunes Somaliens embarqués dans cette aventure font preuve, on le sait, d’une incroyable audace. Leur zone d’action s’est étendue jusqu’à plus de 1 500 milles des côtes somaliennes, au nord comme au sud de l’océan Indien. Leurs modes d’attaque, bien que limités, voire rudimentaires, sont souvent efficaces contre des cargos, pétroliers ou chalutiers, grâce à l’emploi :
- d’esquifs légers et rapides, reliés à des « bateaux-mères » ;
- de tirs d’intimidation à la Kalachnikov, au RPG7 ;
- d’échelles ou grappins, pour grimper à bord ;
- de repérages et navigation par radio VHF, GPS, etc.

Si l’abordage réussit, les pirates prennent en otage les équipages, ramènent les navires vers la côte, et leurs patrons réclament des rançons qui peuvent s’élever à plusieurs millions de dollars.

Bonnes pratiques

Cependant, le nombre de ces attaques a baissé, tandis que leur taux d’échec augmentait : en avril dernier, selon le Bureau maritime international, 173 membres d’équipage de 12 navires étaient retenus en otages en Somalie, soit trois fois moins qu’en mars 2011 (650 otages et 30 bateaux), et sept fois moins qu’en 2010 (1 100 marins enlevés).

Ceci est un effet sans doute de la mise en application par les armateurs et les équipages du code des bonnes pratiques anti-pirates suggérées par l’Organisation maritime internationale, qui comprend :
- l’apprentissage des manœuvres de fuite et d’évitement ;
- l’élévation des francs-bords à 6 mètres ;
- l’augmentation de la vitesse des navires (jusqu’à plus de 18 nœuds) ;
- l’usage de fers barbelés, fils électrifiés, canons à eau, filets projetés ;
- l’utilisation de haut-parleurs invalidants ;
- l’aménagement de « citadelles » (zone-refuge pour l’équipage) ;
- le signalement des entrées dans les zones à risque, et l’envoi de rapports quotidiens.

Gardes ou mercenaires

En fait, la moitié des 10 000 navires européens qui fréquentent chaque année ces zones dangereuses auraient surtout recours à l’embarquement de gardes armés, jugé plus rassurant et efficace : une pratique qui n’est autorisée officiellement que par quelques pavillons (Grande-Bretagne, Espagne). Plusieurs dizaines de sociétés militaires privées (SMP), pour la plupart anglo-saxonnes, ont investi ce marché de la protection privée en mer. [1]

Dans leur rapport sur les sociétés militaires privées remis en février dernier à la commission de défense de l’Assemblée nationale, les députés UMP Christian Ménard (Finistère) et PS Claude Viollet (Charente) rappellent que l’offre française est faible dans ce secteur, qui souffre d’une image de mercenariat à la Bob Dénard. Selon eux, le pouvoir politique doit légiférer « d’urgence » afin de « définir clairement un ensemble d’activités autorisées par la loi », et donner enfin une existence légale à ce qu’ils préfèrent appeler des « entreprises de services de sécurité et de défense ».

Les députés jugent que la lutte contre la piraterie maritime pourrait jouer un rôle pionnier : la France, « grande puissance (...), est concernée au premier chef ». Elle a déjà instauré un dispositif permettant d’embarquer des équipes de la marine nationale sur des navires vulnérables, les équipes de protection embarquées (EPE), relève le rapport qui estime que « le secteur privé offre une réponse complémentaire », et que les armateurs français risquent « de se tourner vers l’offre britannique, faute d’un cadre juridique permettant aux Français de concourir ».

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Scène d’arrestation de pirates présumés
Crédit : eunavfor.eu

Usages bousculés

A l’échelle de la planète, la piraterie coûterait chaque année, selon certaines projections soumises à controverse, 7 milliards de dollars. D’abord aux armateurs : équipements, frais de protection, primes aux équipages, surprimes d’assurances, frais de déroutage, etc. Mais également aux Etats : déploiement et entretien des flottes militaires, détention et jugement des pirates [2]…

Trois opérations militaires de contrôle de zone sont menées simultanément, à partir notamment du « hub » de Djibouti (qui sert de base aux moyens d’observation aérienne), et de flottes multinationales : l’opération européenne Eunavfor « Atalanta » [3], la Combined Task Force (CTF) 150/151 (à dominante américaine, et à finalité « anti-terroriste », à l’origine) et la Task Force (TF) 508 « Ocean Shield » (sous les couleurs de l’OTAN). Chacune met en œuvre entre cinq et dix bâtiments, relevés tous les deux ou trois mois, avec un commandement tournant. Des navires des marines indienne, japonaise, russe, chinoise, coréenne, effectuent également des missions ponctuelles dans ce secteur où croisent une moyenne d’une trentaine de bâtiments militaires.

Sans être venues à bout du phénomène, ni avoir prétendu exercer un contrôle total sur ces zones immenses, ces flottes de guerre ont au moins bousculé les usages des bandes pirates.

Pression accrue

En mars dernier, l’Union européenne avait d’ailleurs « durci » la mission Atalanta, avec la possibilité de « neutraliser » les bases et dépôts des pirates sur le littoral — en s’en prenant à leurs bateaux et leurs réserves, notamment de carburant. Les navires ou les hélicoptères peuvent tirer sur ces repaires dans des « conditions très définies », en s’assurant « de ne pas faire de dommages collatéraux » et de « ne pas mettre pied à terre », selon un responsable européen cité par l’AFP (15 mai 2012) : l’objectif déclaré est de « casser le modèle économique des pirates » à tous les niveaux, des préparatifs des attaques aux opérations de blanchiment des profits qu’ils en tirent.

Ainsi, une première attaque terrestre a été menée dans la nuit du 14 au 15 mai par un hélicoptère qui a décollé de l’un des neuf bâtiments de la force Atalante (qui compte actuellement des unités fournies par la France, l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et les Pays-Bas). L’appareil a « visé des bateaux de pirates sur une plage » dans la région de Galmudug, au centre de la Somalie, a indiqué un porte-parole , assurant que cette opération nocturne n’a fait aucune victime à terre. Le commandant d’Atalanta, l’amiral Duncan Potts, a estimé que l’opération allait « encore accroître la pression sur eux et perturber leurs efforts pour sortir en mer afin d’attaquer des navires ».

Pirates en jugement

Outre la protection des navires marchands, Atalanta a permis l’arrestation de 117 pirates présumés et le démantèlement de 27 groupes de pirates en 2011. On estime que, globalement, 2 500 suspects ont été arrêtés (depuis la résurgence de la piraterie dans l’océan Indien en 2008), 850 remis à la justice, et 350 condamnés.

Ces derniers jours, le procès des six Somaliens suspectés d’avoir participé au piratage du voilier français « Le Ponant » dans l’Océan indien a commencé devant la cour d’Assises de Paris, quatre ans après les faits : un seul a reconnu avoir une responsabilité. Le capitaine du Ponant, Patrick Marchesseau, a admis qu’il ne pouvait plus aujourd’hui identifier qu’un seul des accusés dans le box : « Ils sont un peu plus bouffis qu’à l’époque (…) Le Somalien qui vit en Somalie n’a pas du tout le même aspect que celui qui a passé quatre ans en prison en France. »

Par ailleurs, le tribunal spécial mis en place à l’Ile Maurice — avec le soutien des Nations-Unies et de l’Union européenne — devrait tenir ses premières audiences en septembre. Les Seychelles et la Chine ont signé le 18 mai un accord de transfert des pirates.

Base juridique

L’Union européenne, en même temps qu’elle décidait d’une extension territoriale sous certaines conditions de l’opération Atalanta, a précisé le 13 mars dernier les modalités d’arrestation et de transfert des suspects :

— Les suspects, ayant l’intention de commettre, commettant ou ayant commis des actes de piraterie ou des vols à main armée pourront être appréhendés et retenus par Atalanta dans les « eaux intérieures » de Somalie comme en « Haute mer ».
— Les suspects interceptés « dans les eaux territoriales, les eaux intérieures ou les eaux archipélagiques d’autres États de la région, en accord avec ceux-ci, ainsi que les biens ayant servi à accomplir ces actes » pourront être « transférés aux autorités compétentes de l’État concerné ou, avec le consentement de ce dernier, aux autorités compétentes d’un autre Etat ».

Selon Nicolas Gros-Verheyde, qui suit de près ces questions, l’adoption de ce texte donne une base juridique à l’organisation d’un accord de transfert direct vers les autorités de Somalie (central, Puntland ou Somaliland), ou permet le transfert de personnes arrêtées dans ces zones à l’Ile Maurice ou à l’île des Seychelles pour jugement par exemple (avant le retour en prison en Somalie).

De son côté, le parlement européen a demandé le 10 mai dernier à la commission de « continuer à d’étudier les possibilités de procès dans les pays de la région, et d’œuvrer la mise en place d’un tribunal international spécial pour la lutte contre la piraterie en Somalie et dans les autres États de la région ».

« La piraterie maritime au large des côtes d’Afrique de l’Est ne peut être vaincue par les seuls moyens militaires », estime le Parlement européen [4].

En réalité, écrivent Jean Guisnel et Viviane Mahler, [5], « tous les acteurs de cette affaire sont conscients que l’action militaire a pu être utile dans l’urgence, notamment pour réduire le taux de succès des attaques, mais qu’il s’agit là d’un traitement du symptôme, pas de la maladie elle-même ».

Notes

[1] Voir Edouard Sill, ,« Des thoniers sous escorte paramilitaire », Le Monde diplomatique, octobre 2011.

[2] A ce propos, lire Rémi Carayol, « Un pêcheur somalien dans le filet judiciaire », Le Monde diplomatique, février 2012.

[3] L’Eunavfor met à la disposition des navires son Maritime Security Centre – Horn of Africa (MSCHOA).

[4] A noter aussi, le dossier très complet du magazine Diplomatie de mai-juin 2012 sur « les pirates à l’abordage de la mondialisation », qui évoque — outre les divers aspects de la situation autour de la Somalie — l’état de la question au Nigeria (un phénomène ancien en voie de modernisation) et en Asie orientale (une piraterie presque sous contrôle).

[5] Auteurs de Pirates de somalie, Grasset, 2012.

9 commentaires sur « Repli des pirates en Somalie »

  • permalien Un partageux :
    25 mai 2012 @14h05   »
    Pirates en Somalie, trafiquants ou voleurs ici.

    La piraterie n’est apparue en Somalie que parce que la pêche a disparu, concurrencée par les bateaux plus modernes des pays développés qui ont pillé les réserves. Et parce que l’état de déliquescence du pays ne laisse pas beaucoup de possibilités de vivre d’un travail.

    Chez nous on a supprimé les emplois puis réduit le montant des diverses aides sociales. Et on se plaint, ici aussi, de voir se développer les trafics ou les vols. En oubliant trop vite qu’il faut bien que les gens mangent...

    http://partageux.blogspot.com

  • permalien Sarah :
    25 mai 2012 @14h18   « »

    Tout à fait partageux.

    En parlant de ces pirates,on oublie souvent de dire que les eaux territoriales somaliennes sont surexploitées par les grandes puissances, notamment pour tout ce qui concerne la pêche et autres ressources naturelles.

    ON oublie aussi d’évoquer comment la Somalie qui avait un régime stable(ce n’était certes pas une démocratie),avec des écoles,des universités,une presse assez pluraliste,a été sciemment destabilisée par les grandes puissances qui l’ont plongée dans une guerre civile atroce.

    Encore aujourd’hui,alors que la famine y sévit,les drones américains tuent tous les ans des dizaines de civils.

  • permalien Surcouf :
    25 mai 2012 @14h46   « »

    Tout va bien, la balance pour les armateurs et les états est encore largement positive. S’il fallait traiter nos déchets toxiques ou les enfouir à Montchanin, plutôt qu’envoyer Cosa Nostra les déverser sur la côte somalienne, cela nous coûterait bien plus que 7 milliards de dollars.

  • permalien karu :
    25 mai 2012 @15h24   « »

    Content de voir ici trois commentaire positifs contre cette propagande vomis ici pour nous indiqué que les méchants pirate ont la vie dure grace à nos super héros qui ne font jamais de dégats colatéraux, et ces mechants pirate nous coute de l’argent en plus, c pas bien (comme tu le dis la balance reste bien sur positive).
    Et ils se prétendent journaliste...

    un petit lien pour ceux qui ne l’aurait pas vu encore, http://dotsub.com/view/8446e7d0-e5b...

    Courage aux Somaliens qui ne sont certes pas tous des anges mais qui restent tous des humains avec des droits.

  • permalien guillaume :
    26 mai 2012 @10h06   « »

    Bien évidemment, la surpêche ! Diantre pourquoi ne pas y avoir pensé dés le début ? Ainsi assit dans son boutre il voit passé au large ces fabuleux tanker et autres vraquiers, chimiquiers, représentant des dizaine de millions de dollars. Combien de journées de pêche devra t il encore faire pour pouvoir un jour arrêter de survivre ? son cousin et ses amis, son clan ont depuis bien longtemps arrété cette activité et raille sa volonté de poursuivre dans cette voie. Avec l’argent de la rançon, la moitié du village a installé des paraboles satellitaires et les cases d’autre fois sont des constructions modernes équipées des dernières télévisions à écrans plats. Finalement peut être qu’il pourrait essayer, un coup, un seul lui permettrait d’acheter son propre squif et ensuit de faire travailler d’autres jeunes du village...Et puis qu’est ce qu’il risque de toute façon, s’il echoue il sera peut être arraisonné, les armes par dessus bord lui permettront d’être de toutes façons relaché. Etre bléssé, oui c’est vrai il suffira alors de demander l’assistance des batiments de la forces européennes pour qu’il soit bien mieux soigné qu’au village. Alors le risque il est ou ? Oui il faut quand même bien choisir la zone et l’objectif, car s’il tombe sur un batiment de guerre Russe, Chinois ou autres Iranien, c’est l’épronage et la mort en pleine mer ! Mais de toute façon, son metier de pêcheur le condamne de toute façon a cette fin tragique, un jour. Car lui, contrairement au reste du clan, il a sa famille a nourrir et ses faibles revenus il doit les gagner tout les jours !

  • permalien Un partageux :
    26 mai 2012 @10h10   « »
    (Prétendus) pirates en Somalie

    On les a condamnés pour piraterie. La preuve de leur culpabilité : ce sont des noirs. Y’en a un qui a été innocenté après quelques années de prison mais il reste tout de même puni jusqu’à on ne sait trop quand. C’est ici :

    http://www.monde-diplomatique.fr/20...

  • permalien Laciella :
    29 mai 2012 @12h07   « »
    Et en attendant la fin du capitalisme ?

    Et en attendant la fin de la surpêche, la fin de la déliquescence du pays, la fin du règne des armateurs, la fin des sociétés militaires privées, la fin de la famine, bref, la fin du capitalisme, que fait-on ? Que fait-on là-bas comme ici d’ailleurs ??

  • permalien Orangerouge :
    1er juin 2012 @01h36   « »

    Ce procès contre les plus pauvres est parmi les informations les plus révoltantes en ce moment.

    Oui, l’occident (et sans doute d’autres)ont pillé et continue de piller les mers africaines, et tout le monde le sait. Et personne ne réagit.

    Et des crétins vont faire une balade dans leur yacht de luxe, à proximité de pays parmi les plus pauvres du monde ...

    Ces adeptes du "yachting" ne méritent pas qu’on s’occupe d’eux.

  • permalien benjamindomino :
    3 juin 2012 @20h40   «
    Re:Repli des pirates en Somalie

    Si vous l’avez pas encore vu, jetez un oeil au documentaire réalisé par l’équipe des Nouveaux Explorateurs sur le sujet. Ca donne une bonne idée de ce que vivent ces gens au quotidien et facilite la compréhension de ce problème (problème pour qui, si ce n’est les riches ?)

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