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« Quand m’embrasseras-tu ? », une création de la compagnie Brozzoni

Voix, musique et peinture pour dire Mahmoud Darwich

par Marina Da Silva, 31 mai 2012

C’est une idée géniale. La belle poésie de l’écrivain palestinien Mahmoud Darwich a donné lieu à une infinité de spectacles où le texte est dit, chanté, mis en musique, mais proposer à un plasticien de l’interpréter en direct sur le plateau, porté par le souffle d’un comédien et de deux musiciens d’exception est une trouvaille formidable. Créé fin 2010 à Annecy et repéré dans le « off » du festival d’Avignon en 2011, Quand m’embrassera-tu ?, mis en scène par Claude Brozzoni, ne cesse de tourner. Il est jusqu’au 3 juin à la Maison des métallos, dans le 11ème arrondissement de Paris, avant de continuer sa route à travers toute la France, la Suisse et la Belgique jusqu’en mai 2013, rendant compte du fort engouement pour l’œuvre d’un des plus grands poètes de son siècle.

Un dispositif sobre, quelques tapis orientaux et des vêtements à même le sol qui évoquent un foyer qu’on a quitté à la hâte, des instruments de musique et, pour le peintre Thierry Xavier, le fond du plateau habillé d’une immense toile où il a déjà inscrit en lettres énormes le début de la narration : « Je m’en souviens encore… Je m’en souviens parfaitement. Une nuit d’été, alors que nous dormions, selon les coutumes villageoises, sur les terrasses de nos maisons, ma mère me réveilla en panique et je me suis retrouvé courant dans la forêt, en compagnie de centaines d’habitants du village. Les balles sifflaient au-dessus de nos têtes et je ne comprenais pas ce qui se passait. »

Avec l’exode pour le Liban c’est l’arrachement à l’enfance, la vie qui bascule. Mahmoud Darwich a tout juste six ans lorsqu’il doit fuir Al-Birwah, son petit village de Galilée qui sera rasé par l’armée israélienne en 1948. Plus qu’un voyage initiatique dans l’œuvre et la vie du poète disparu à Houston (Texas) en 2008 et inhumé à Ramallah, Quand m’embrasseras-tu ? est une véritable création qui prend son envol et sa liberté et nous conduit d’étonnement en étonnement en explorant diverses formes d’appropriation des images et de la langue du poète. Elle emprunte son titre à un extrait d’Une mémoire pour l’oubli :

« Quand m’embrasseras-tu ?

Quand je croirai qu’il m’est donné de croire

Que ces deux lèvres sont ouvertes pour moi.

Pour qui, sinon ? »

Darwich y raconte longuement le siège de Beyrouth lors de l’invasion de 1982 et l’exil qui se répète. Puis l’on parcourt, sans chronologie, les différents registres de son écriture, de la poésie de résistance et de combat à la poésie amoureuse, en passant par toutes les nuances de la tragédie et du rire. On y est guidé par des poèmes cultes comme Palestinienne ou A ma mère. On y redécouvre ceux qui s’étaient enfouis dans un recoin de la mémoire, tant l’œuvre du poète est dense et prolifique.

Ils sont dits et chantés en français et en arabe par Abdel Sefsaf, qu’on n’est pas prêt d’oublier une fois qu’on l’a vu sur scène. Fondateur du groupe Dézoriental puis aujourd’hui de Fantasia Orchestra, Abdel Sefsaf a toutes les cordes à son arc. Une présence dont le magnétisme ne cesse de croître tout au long de la représentation et une gamme d’interprétation qui donne la mesure de sa subtilité et de sa puissance. Il est tour à tour enfant, homme, paysan ou chauffeur de taxi, mais il est aussi souffle, vent, braise, volcan. Il est le proféré poétique mais il est aussi le crissement des balles et le hoquet de la poussière, explorant tous les types de sons et de borborygmes qui peuvent naître de sa gorge. Lorsqu’il énonce : « Que ne suis-je une bougie dans le noir ? », on pense qu’il est plus que cela, qu’il est feu et flamme.

Accompagné musicalement par Georges Baux aux percussions — dont il s’empare parfois à son tour —, à l’orgue, à la guitare, et par Claude Gomez à l’accordéon, il donne des vibrations saisissantes à la poésie de Darwich. A cet oratorio qui mélange des tonalités jazz et des compositions d’une grande variété de répertoires, comme cette bossa qui déjoue toutes les attentes, Thierry Xavier répond par la peinture, emporté par leur énergie et laissant naître librement son inspiration. Inlassablement, dans un jeu de va-et-vient hors du plateau où l’on guette sa réapparition, il recouvre la toile avec des lettres bâton ou calligraphiées, des dessins doux comme des caresses ou furieux comme la colère. Lorsqu’il écrit en lettres rouges : Silence pour Gaza ! Abdel Sefsaf lui répond :

« Elle s’est ceinte d’explosifs et elle éclate !

Va-t-elle mourir ? S’est-elle suicidée ?

Non, non. C’est la manière de Gaza d’annoncer son imprescriptible droit à la vie. »

On ressent alors dans son propre corps ce qu’ils écrivent les uns et les autres avec tous leurs sens et l’on perçoit que ces quatre-là sont entrés en fusion avec une œuvre qu’ils nous redonnent à entendre avec une inventivité et une générosité rares.

Marina Da Silva

Jusqu’au 3 juin, à la Maison des métallos,
94, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris. Renseignements sur le site ou au : 01 47 00 25 20.

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