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Lettre de Croatie

Forum subversif de Zagreb : d’autres Balkans sont possibles

Durant deux décennies, la notion même de « gauche » — associée non seulement aux anciens régimes socialistes, mais aussi au nationalisme de Milosevic — est restée un concept tabou dans les Balkans. Alors que les mobilisations sociales se généralisent dans les pays de la région, le Forum subversif de Zagreb a organisé une première rencontre entre militants progressistes de toute l’Europe du Sud-Est. Vingt ans après le début des guerres yougoslaves, une nouvelle gauche radicale est en train de naître.

par Jean-Arnault Dérens, 12 juin 2012

Le moment était historique. Le Forum subversif de Zagreb (1) en était à sa cinquième édition, placée cette année sous le thème de « la fin de l’Europe telle que nous la connaissons ». Pour la première fois, la rencontre s’est élargie à l’échelle de tous les Balkans. Durant deux jours, les 17 et 18 mai derniers, des étudiants et des syndicalistes, des animateurs de revue, de cercles de réflexion et de petites formations politiques de Slovénie, de Bosnie-Herzégovine, de Serbie, du Kosovo, de Macédoine, d’Albanie, de Bulgarie et de Roumanie ont répondu à l’invitation des militants croates. Au total, une quarantaine d’organisations étaient représentées.
« Nous avons deux objectifs : dépathologiser les Balkans et déprovincialiser la gauche occidentale », explique Igor Stiks, l’un des organisateurs du forum. « Dépathologiser les Balkans », c’est rompre avec l’idée que la région constituerait une univers particulier, toujours dominé par le nationalisme et les problématique d’un interminable après-guerre. « En réalité », explique Igor Stiks, « les questions sociales et politiques sont très largement les mêmes dans les pays des Balkans que dans les autres pays d’Europe, qu’il s’agisse des nouveaux ou des anciens membres de l’UE [Union européenne]  ».

« Quant à la gauche occidentale, il est temps qu’elle comprenne qu’elle n’est plus forcément au centre du monde et de tous les débats », ajoute le jeune homme. Igor Stiks est né à Sarajevo. Chassé de sa ville natale par la guerre, il a grandi à Zagreb, étudié à Paris et à Londres. Sociologue et écrivain, il partage aujourd’hui sa vie entre la capitale croate, Sarajevo, Belgrade et Edimbourg, où il poursuit un post-doctorat. « J’appartiens, comme des milliers de gens de ma génération, à un prolétariat intellectuel mondialisé », explique-t-il.

Dans la salle du Théâtre des jeunes de Zagreb (ZKM), les militants d’Akademska Solidarnost (2) (Solidarité académique), le mouvement créé par les étudiants de Zagreb en lutte depuis 2009 pour la gratuité de l’enseignement supérieur, étaient, certes, les plus nombreux, la Croatie faisant figure de pilier des nouvelles formes de contestation radicale dans les Balkans. Cependant, les militants de toute la région se fréquentent depuis longtemps, sans tenir nullement compte des barrières nationales. Les étudiants croates ont été les premiers à venir prêter main-forte à leurs confrères de Belgrade, quand ceux-ci lancèrent un mouvement d’occupation des bâtiments universitaires, à l’automne dernier (lire « Balkans, la fin du rêve européen », Le Monde diplomatique, mars 2012). Dans les couloirs du théâtre, ou dans le hall du cinéma Europa, où se succèdent des rencontres avec des figures de la contestation mondiale, comme Slavoj Zizek, Samir Amin ou les militants indiens du Forum social mondial (FSM), des discussions passionnées se poursuivent fort tard en serbo-croate — même si les séances de travail se tiennent en anglais, pour ne pas exclure les invités bulgares, roumains ou albanais qui ne maîtrisent pas la langue autrefois commune…

Critiques de la transition

Les étudiants n’étaient d’ailleurs pas seuls. Des organisations syndicales étaient également de la partie, notamment les représentants des « luttes exemplaires » de Varadin (Croatie) et de Zrenjanin (Serbie). Les syndicalistes invités ne sont pas tout jeunes, mais ils ont rompu avec les syndicats officiels qui ont oublié depuis bien longtemps de défendre les travailleurs, quand ils n’ont pas sombré dans l’apologie du nationalisme. On fustige les privatisations bidons et l’illusion des investissements étrangers directs — promus comme la voie du salut pour les économies de la région. A Varadin, présentée il y a quelques années comme le théâtre d’un petit « miracle économique croate », les conditions de travail évoquent le XIXe siècle. Dans la réflexion que les militants tentent de développer, la critique de la notion de transition revient souvent.

Le discours néolibéral — notamment celui de la Commission européenne — explique toujours les difficultés sociales des pays des Balkans par une transition « inachevée ». Or, note Andreja Zivkovic dans un important recueil d’articles publié avec le soutien de la Fondation Rosa Luxembourg, « il y a bien longtemps que la transition est achevée en Serbie ou en Croatie, et que tout ce qui pouvait être privatisé l’a été » (3).

Comme souvent, l’accord se fait plus facilement sur le constat que sur les perspectives. Le constat, c’est à la fois celui des ravages du néolibéralisme, mais aussi la nécessité de défendre les biens communs, les ressources naturelles, ce qui reste des services publics. C’est aussi celui de la position particulière des pays balkaniques dans un système mondial en évolution : si la Grèce est aujourd’hui une « périphérie » de l’Union européenne, les autres pays de la région — déjà membres de l’UE comme la Roumanie et la Bulgarie, candidats déclarés ou candidats potentiels — ne peuvent être que des « périphéries de la périphérie ».

Des pratiques communes tendent néanmoins à émerger. Pour rompre avec les pratiques du passé (centralisme démocratique, culte de la personnalité, etc) — que la quasi-totalité des participants n’ont pas connu directement —, chacun veille à promouvoir un système organisationnel horizontal pour empêcher l’émergence d’un leader qui transformerait l’idéal démocratique en dictature d’un chef. Cette gauche radicale veut se défaire de l’image collante qui voudrait qu’elle représente une aspiration à l’égalité par des moyens autoritaires.

Les Balkans s’inscrivent aussi dans la cartographie des révoltes mondiales — les militants croates revendiquant le titre de gloire d’avoir préfiguré le mouvement des indignés, avec les manifestations de l’hiver 2010-2011 (4). Le masque de Guy Fawkes, le personnage du film V comme vendetta, figure en quatrième de couverture du fascicule de présentation du Forum subversif : cette icône originelle des Anonymous a été reprise par les membres d’Occuper Wall Street comme symbole du peuple, anonyme et résistant.

Les yeux tournés vers la Grèce

La question européenne est loin de faire consensus. En janvier dernier, les militants croates ont fait campagne pour un « non de gauche » lors du référendum sur l’entrée de leur pays dans l’UE, prévue pour le 1er juillet 2013 (5). En revanche, leurs camarades bosniens sont moins hostiles à cette perspective, qu’ils perçoivent toujours comme une manière de dépasser les conflits nationalistes.

Plusieurs orateurs dénoncent le « package » qui a été vendu aux pays des Balkans, associant dépassement du nationalisme, sortie du socialisme, démocratie, libéralisme économique, privatisations et dérégulations. La critique porte sur l’intégration européenne, toujours présentée comme un processus qui ne saurait être remis en cause. « La Croatie qui va entrer dans l’UE en juillet 2013 n’a jamais pu véritablement débattre de ce choix, ni avant ni après le référendum de janvier dernier sur l’adhésion », déplorent ainsi Igor Stiks et son camarade Srećko Horvat, l’autre cheville ouvrière du forum.

Les politiques effectivement mises en œuvre par l’UE dans sa gestion des crises balkaniques fait pourtant l’objet d’une critique sévère. Agon Hamza, jeune philosophe et militant de Pristina dénonce la « tutelle néocoloniale » sur le Kosovo. À ses côtés, des camarades serbes et macédoniens opinent gravement. Eux aussi dénoncent « les illusions du nationalisme » dans leur propre pays.

« Ce qui se passe en Grèce montre en fait que nous sommes tous dans le même bateau, les pays déjà membres de l’Union et ceux qui doivent la rejoindre », explique cependant un participant roumain. « En poussant vers la porte un pays membre de l’Union depuis 1981, la Commission de Bruxelles rappelle que tout le monde est désormais logé à la même enseigne ». « Et l’exemple de Syriza montre que ce sont les mêmes luttes sociales qui doivent être menées dans tous nos pays », ajoute Igor Stiks. À la simple évocation de la coalition de la gauche radicale grecque, la plupart des participants au forum ont les yeux qui brillent, mais les organisateurs avaient fait le choix de n’en inviter aucun représentant, de crainte d’être noyés sous le nombre et la diversité des différentes chapelles politiques hellènes. Tous en sont néanmoins convaincus : c’est en Grèce que va très largement se jouer l’avenir de l’Union européenne et, naturellement, celui des pays de ces « Balkans occidentaux » toujours confinés aux portes de l’Europe…

Jean-Arnault Dérens

(1) Un compte-rendu du forum est disponible sur le site : http://www.subversivefestival.com/txtl/1/4/en/home

(3) Andreja Zivkovic, « Povratak u Buducnost – tranzicija na Balkanu », in Kriza, odgovori, levica. Prilozi za jedan kriticki diskurs, Belgrade, Rosa Luxembourg Stiftung, 2012.

(5) Lire « Balkans, la fin du rêve européen », Le Monde diplomatique, mars 2012.

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