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Corruptions passées, corruptions présentes (réponses à Laurent Mauduit)

par Frédéric Lordon, 19 juillet 2012

Il n’y a généralement pas plus révélateur de quelque embarras de conscience que la comédie de la vertu outragée. Laurent Mauduit n’a pas aimé que, évoquant son dernier ouvrage dénonciateur de corruptions présentes, je lui fasse l’affront de lui rappeler quelques corruptions passées (1), à savoir l’itinéraire zigzaguant qui l’avait conduit jusqu’ici (2). De cette gêne lancinante, on pouvait déjà avoir un avant-goût à la réception passablement entortillée par Médiapart du documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat Les nouveaux chiens de garde : impossible de le traîner dans la boue, comme s’y étaient employés tous les médias (Le Monde en tête, oui celui d’Edwy Plenel à l’époque) en 1998 avec le livre éponyme de Serge Halimi (3), impossible donc sauf à s’aliéner un public auprès duquel on a maintenant décidé d’occuper vaillamment une ferme position de gauche ; mais impossible également de l’endosser, cette fois non par une délibération de la raison politique-marchande mais par un mouvement de répugnance proprement incoercible. C’est que ces gens-là (au nombre desquels Acrimed ou la fine équipe du Plan B) n’ont jamais lâché d’une semelle Le Monde de la mondialisation heureuse, de la gauche molle qui trahit et du Traité constitutionnel européen, et pire encore : ils ont de la mémoire, ne sont pas des enfants de Marie, et ne croient pas plus aux effacements de l’ardoise magique qu’aux propriétés curatives des caramels mous. Dit autrement, ils sont l’inaltérable rappel aux archives des convertis de trop fraîche date.

Edwy Plenel qui a toujours professé « mettre la plume dans les plaies » (des autres) n’a visiblement pas envie qu’on mette quoi que ce soit dans les siennes. Et pareillement Laurent Mauduit, dont on espère qu’il ne s’offusquera pas cette fois qu’on le présente comme son compagnon de route. Entre alter ego et trajectoires parallèles, il n’est pas difficile à comprendre que s’établisse tout un monde de complicités, jusqu’au contrat implicite d’assistance mutuelle dans l’auto-justification. C’est pourquoi, de même que tout rappel du passé de directeur du Monde d’Edwy Plenel (et surtout de ce qu’a été Le Monde sous sa direction) est voué à être reçu comme un attentat majeur, la violence des réactions que ce rappel suscite étant sans doute le meilleur indice d’une tranquillité trop fragile pour supporter d’être dérangée, de même Laurent Mauduit ne tolère pas qu’on vienne questionner la pureté de ses positions d’aujourd’hui au nom de ses positions d’hier — certains born again voudraient n’avoir pas de passé.

Si la « responsabilité intellectuelle » a un sens…

On pourrait sans doute questionner l’opportunité de touiller ainsi les vieilles querelles, rappeler que les forces de la gauche ne sont pas si épaisses qu’elles puissent se payer le luxe de controverses intestines, considérer qu’on est mieux avec de nouveaux renforts que sans. On pourrait aussi accorder que Médiapart est plus qu’un journal utile : c’est un bon journal, un bon journal de gauche, et l’on pourrait se contenter qu’il en soit ainsi. Mais enfin il y a des seuils critiques au-delà desquels certaines manœuvres confinent à l’énormité, rendant alors d’autant plus vive une sorte d’injonction de la logique à appliquer les critères de la responsabilité intellectuelle à ceux qui ont toujours eu plein la bouche le discours de la responsabilité intellectuelle. Ça ne devrait donc pas, en principe, être trop demander que de tenir ensemble et l’atout qu’est Médiapart dans le paysage de la gauche et l’étrange itinéraire de ses fondateurs.

Que ces derniers n’aient pas l’équanimité qu’ils prétendent avoir, on en verra un indice supplémentaire à ce seul fait que, pourtant calculateurs experts, ils sont restés incapables d’accéder à ce point de solution où l’éthique (tant célébrée) rejoint la rationalité utilitariste, et où l’on dit enfin sans détour : « c’est vrai, j’ai changé de position », « je me suis déplacé », et peut-être même « je m’étais trompé ». Quoique la rectification de trajectoire, l’abandon d’idées anciennes, leur remplacement par de nouvelles, appartiennent de plein droit à la vie intellectuelle, les fonctionnements concrets de la vie intellectuelle semblent systématiquement les décourager, et jusqu’à l’irrationalité, tant sont pourtant évidents les profits symboliques, profits de sortir grandi de l’exercice de réflexivité critique. A la rationalité de long terme de la clarté réflexive se substitue alors la rationalité de court terme du louvoiement, de la dénégation et du travestissement des brisures en fausses continuités, le tout calfaté par les moyens de raccroc du mensonge à soi même — par quoi il faut commencer, sauf les vrais cyniques endurcis et qui n’ont peur de rien, pour mieux pouvoir mentir aux autres. Mais il doit y avoir des troubles de conscience qui interdisent jusqu’à l’aperception des solutions rationnelles…

Que la conscience d’Edwy Plenel et de Laurent Mauduit soit troublée, la chose ne serait pas difficile à comprendre — mais les intéressés nieront mordicus qu’elle le soit, maintenant qu’ils se sont irréversiblement enfermés dans la forteresse de la dénégation. Au vrai, la stratégie de l’enfermement ne date pas d’aujourd’hui. Serge Halimi dans les Nouveaux chiens de garde s’était fait un malin plaisir de citer un entretien où Edwy Plenel présentait ainsi la transformation, hautement significative, du service « Economie » du Monde en service « Entreprises » : c’est « un choix dénué d’ambiguïtés : la microéconomie, les marchés, la finance, sans complexe, sans ce rapport trouble, voire hypocrite, au monde de l’argent qui nous a parfois handicapés » (4). « Un choix dénué d’ambiguïté »… on ne saurait mieux dire ! Or, à l’exhibition incontestable de ce morceau de phraséologie libérale, comme on n’en lirait à peine dans un éditorial automatique du Figaro ou des Echos, Plenel répond qu’il « voulait dire que même la critique de l’économie ne pouvait se passer d’informations fiables et pointues, pêchées au cœur de la réalité marchande » (5) — et il est bien sûr limpide pour tout le monde que « les marchés et la finance sans complexe », en finir avec le « rapport trouble à l’argent » qui nous handicape, tout ceci est annonciateur d’une entrée en guerre contre le néolibéralisme dont il ne se relèvera pas…

Misère de la dénégation

Que le pouvoir ait affaire avec les mots, ou plutôt avec la distorsion des mots, la chose n’est pas nouvelle. Confucius dit-on, donnait comme tout premier conseil au nouvel arrivant sur le trône de l’Empire du milieu de « refaire les mots ». Dans cette éternelle entreprise de réfection du langage, le trope de la dénégation est peut-être le plus caractéristique des pouvoirs de l’époque « démocratique »-libérale, car, démocratie oblige, on ne peut pas se contenter d’imposer sans phrase et, publicité expose, on doit parler sous le regard de tous : ne reste donc que la solution d’assurer faire le contraire de ce qu’on fait.

Quitte à faire une digression, mais pour la beauté de l’exemple, on voudrait verser à ce dossier de la langue des pouvoirs en ses dénégations, ce petit bijou récemment livré par Nicolas Demorand qui ne cille pas un instant en certifiant que « Libération a toujours su armer la critique, [que] toute l’histoire de ce journal démontre que ce quotidien de dissidence […] a tous les outils pour se prémunir du syndrome de Stockholm idéologico-politique [et que] Libération n’envisage pas de lancer un Figaro de gauche » (6) … soit la parfaite description de ce que Libération, temporairement « de gauche » par la seule grâce de la présidence Sarkozy, est déjà devenu : un tract électoral, puis un tract gouvernemental, promis à toutes les déglutitions : de l’austérité rebaptisée « redressement financier » (7), des ratifications en douce des pires traités européens, et, lorsque sera venu (bientôt) le temps du désespoir, du crédit à donner à une « gauche courageuse » qui fait (« courageusement ») le « sale boulot » — au passage, et assez symptomatiquement, il n’est que deux rédactions qui se sont rebellées dans la période, pourtant critique, de la campagne présidentielle pour cause d’asservissement manifeste à des entreprises électorales : Le Figaro… et Libération !

On voudrait faire comprendre à ces hommes de pouvoir que, plus encore que leur soumission, pour ne pas dire parfois leur collaboration, présente ou passée, à l’ordre néolibéral, c’est leur manière constante d’en opérer la dénégation instantanée ou le déni rétrospectif, pour finir, pour les plus audacieux, par s’envelopper dans le vêtement de la « dissidence » ou de la « résistance », qui est odieuse — et, pour tout dire, qu’ils nous prennent aussi ouvertement pour des cons. On leur fera observer au passage — erreur de calcul caractéristique — qu’il n’est pas un penseur authentiquement critique qui, ses positions suffisant à parler pour lui, ait la bouffonnerie de monter sur les tables pour crier « résistance » ou « dissidence », démonstration d’hypercorrection généralement réservée à ceux qui se sentent légèrement déficitaire en ces matières. On leur dira surtout que la transfiguration du parti « sans ambiguïté » des marchés et de la finance « sans complexe » en entreprise de résistance critique, c’est trop, c’est vraiment trop — au point probablement de détruire irréversiblement les conditions de possibilité de la discussion.

Des chefs, une ligne : la ligne des chefs

Mais pourquoi se gêner puisque le pouvoir autorise tout ? Matthieu Pigasse, patron de la banque d’affaire Lazard Frères publie un livre intitulé Révolutions — Pigasse ! Lazard ! Révolutions ! C’est sans doute un trait d’époque que ces gens se permettent tout et à ce degré d’impudence — Pigasse, goudron, plumes oui ! On gage que même Edwy Plenel et Laurent Mauduit doivent trouver énorme ce genre d’énormité. Il faut leur dire cependant, dussent-ils en être attristés, qu’il passe parfois autour d’eux quelque parfum d’asphalte, sans doute moins fort mais tout de même entêtant, et quelques plumes voletantes. Car c’est une chose qu’ils ne pourront pas enlever : avant Médiapart de gauche, il y a eu un Monde de droite. Et ils en ont été les chefs.

En fait c’est ça le point important. Tout le monde sait bien que les journaux ne sont pas des blocs monolithiques, qu’ils ont leur part de luttes internes, que les soutiers ne pensent pas comme les éditocrates, et que du bas on tente comme on peut de peser sur la ligne. Mais il y a des chefs ; et la responsabilité de la ligne en question leur échoit — d’autant plus justement que la ligne… ce sont eux qui la font. Aussi est-on conduit à poser la question simple que voici : quelle a été la ligne du Monde de 1996 (date d’arrivée d’Edwy Plenel à la direction de la rédaction) à fin 2004, et, spécialement, quelle a été sa ligne économique sous la gouverne de Laurent Mauduit, chef du service Economie, pardon Entreprises, de 2001 à 2003, puis directeur adjoint de la rédaction à partir de 2003, enfin éditorialiste à partir de 2006 ? Quelles positions Le Monde et ses chefs ont-ils affichées et défendues, pour quoi se sont-ils battus ?

Répondre comme il convient à cette question demanderait de prendre le temps du florilège — la seule manière, et encore, de faire taire la dénégation. Mais c’est un florilège impossible puisqu’il devrait convoquer quasiment l’intégralité des archives du Monde sur la période, où, quotidiennement, étaient répétées les vérités quasi-gravitationnelles de la mondialisation (8), l’ineptie de toute idée protectionniste, le poison de toute velléité souveraine, les vertus de la concurrence (9), les charmes du dynamisme entrepreneurial (10), l’évidence des déréglementations (11), l’enthousiasmante perspective de la construction européenne (12), le devoir sacré de lui donner une constitution, soit pour tout dire l’impératif catégorique d’accompagner, non : de précéder, enfin d’être à la hauteur « d’un monde qui change » (13). Jour après jour, pendant quinze ans, ces couillonnades nous ont été répétées à longueur de colonnes — et MM. Plenel et Mauduit voudraient qu’elles nous soient déjà sorties de la tête —, jour après jour ceux qui avaient la moindre intention de les contester ont été agonis pour archaïsme, parfois pour xénophobie, quand ils n’étaient pas en fait purement et simplement ignorés et brossés à grands coups hors du paysage de la « gauche ».

Bien sûr les as de la défausse demanderont des pièces à leur nom (voir tout de même les notes 7, 8, 9 en attendant la suite). On leur rappellera que « l’absence de signature indique que l’éditorial engage le journal, contrairement aux analyses, qui peuvent diverger entre elles, portant chacune la marque de leur auteur » (14) — voilà pour Edwy Plenel. On ajoutera aussi que, pour rester à la charge de leurs divers auteurs, les analyses, éventuellement « divergentes », avaient en économie le bon goût de converger remarquablement, et l’on demandera à qui l’on doit d’avoir eu à souffrir une aussi remarquable phalange que Delhommais, Le Boucher, Izraelewicz et sous la houlette de qui ces messieurs étaient invités à déployer leur débordante activité. Qui étaient leurs chefs ? Qui dirigeait le service Economie, pardon Entreprises ? A qui revenait-il en dernière instance de valider ces « analyses » et de les reconduire indéfectiblement pour leur donner la consistance d’une ligne ? Si l’on tient le référendum du Traité constitutionnel de 2005 pour l’événement politique le plus puissant et le plus classant de ces deux dernières décennies, on demandera, au titre de cette épreuve décisive, où était Le Monde dans cette affaire, où étaient MM. Plenel et Mauduit (15) (car ce qu’eux-mêmes ont voté dans le secret de l’isoloir et de leur conscience, on s’en fout) ?

Mais on trouverait par centaines les illustrations de ce que fut Le Monde sous la gouverne des futurs Médiapartiens, entre psalmodie quotidienne du canon de l’époque (finance = modernité ; entreprise = la vie ; protectionnisme = guerre ; Europe = paix, raison et progrès) et vomissures de circonstances contre tout ce qui était du ressort de la pensée critique, notamment de la critique des médias, puisque les médias, fiers de prétendre critiquer tous les pouvoirs, et quoique en fait ils n’en critiquent jamais (vraiment) aucun, ne détestent rien tant que la critique de leur propre pouvoir. Le Monde des Livres sous la plume de Nicolas Weill en avril 2004 (16) laisse lourdement sous-entendre que Bourdieu et sa critique des médias ont quelques penchants antisémites. Qui dirige Le Monde et répond du Monde des Livres ? A qui appartient-il de laisser faire ou de barrer ces petites ignominies ? Ne serait-ce au directeur de la rédaction ?

Les « résistants de l’intérieur »

Par un tour très semblable à la dénégation (dont il est en fait un dérivé proche), les directeurs répondront que ce portrait est injuste, qu’il oublie les innombrables articles publiés par leur journal sur les licenciements, les inégalités, la souffrance au travail et les malheurs du monde à l’époque néolibérale. Que la rédaction ne soit pas tout d’une pièce, qu’il se trouve en son sein des journalistes s’efforçant de faire remonter des sujets minoritaires, voire de contredire dans la mesure de leurs moyens la ligne de leur employeur, que ce dernier s’en rende compte et y trouve quelque profit pour se prévaloir ensuite de la diversité de son ramage et soutenir qu’il n’est pas ce qu’on croit, tout ça est très connu. Mais pas exactement suffisant à valider les postures avantageuses du pluralisme de façade quand une hiérarchisation méthodique des contenus du journal abandonne les thèmes mineurs aux pages intérieures, pour réserver les espaces nobles aux thèmes majeurs, les thèmes éditoriaux, les chroniques, installées dans leur constance, c’est-à-dire toutes les prises de position qui, à partir, ou parfois en dépit, des éléments « factuels » de l’intérieur du journal, disent ce que le journal en pense, et quelle vision politique du monde il en tire.

Ce que Le Monde de toutes ces années a pensé ne fait pas le moindre doute ; aussi peut-on dire, par une métonymie bien fondée, assimilant l’institution à ses organes de direction, que ce que le journal a défendu, ce sont ses chefs qui l’ont défendu. Rendu en ce point, il ne reste alors aux responsables mal à l’aise avec leur bilan politique qu’un seul et dernier recours : la comédie des « résistants de l’intérieur ». Sans doute, ils étaient chefs, mais il y avait d’autres chefs, plus chefs qu’eux, et eux souffraient en secret, en osmose avec leurs humbles troupes, vaillantes et combattantes, contre la chefferie des plus chefs, dans des luttes obscures, souterraines, injustement méconnues, pour « peser », arracher ici une concession à la tyrannie ambiante (« les partisans du protectionnisme sont parfois xénophobes »), faire passer là une audace conquise de haute lutte (« la mondialisation est heureuse, mais… »), bref, on ne s’en rendait pas bien compte du dehors, mais ils étaient dans le maquis. Chefs, oui (ça c’est difficile à nier…), mais chefs en lutte, pour ainsi dire chefs minoritaires, merveilleux oxymore qui ne pouvait convenir qu’à des personnalités ayant toujours déjà « pris le maquis »...

On n’imagine pas à quel point ce fantasme du résistant de l’intérieur est commun dans la chefferie médiatique, et à tous les degrés de conscience, du cynisme pur au parfait mensonge à soi-même, syndrome évidemment réservé aux chefs des médias de « gauche », entendre : de fausse gauche. Car un média de droite, par construction, n’éprouve aucun complexe à être de droite ! Les embarras de conscience n’affligent donc que les médias de gauche de droite (17) dont les chefs sont condamnés à l’être-clivé du résistant fantasmé qu’ils voudraient être et de l’homme de pouvoir qu’ils sont vraiment.

Ondoiements et profits contradictoires
(sur le « capitalisme de connivence »)

Sur un mode mineur et avec moins de grandiloquence dans la pantomime de la résistance, Laurent Mauduit n’en a pas moins partagé toute cette bizarre aventure, mais moins exposé, derrière des thèmes quelques peu périphériques, laissant le soin à la « phalange » (18), ou aux éditoriaux anonymes, de parler sur les questions de premier plan : mondialisation, financiarisation, libre-échange et concurrence. Sa croisade à lui aura été la dénonciation du « capitalisme de connivence », et comme on sait, la dénonciation a, surtout au Monde de l’ultranormalisation, l’excellente propriété de permettre sembler… dénoncer quelque chose. Dénoncer la connivence, surtout quand c’est la connivence des capitalistes, offre à coup sûr une posture avantageuse.

Il n’est pas certain que Laurent Mauduit à l’époque ait bien réalisé dans quelle antinomie cette dénonciation bon marché le précipitait. Car la critique de ce qu’il nomme « le capitalisme français de connivence », caractérisé par le système des participations croisées par lequel les grandes entreprises françaises — et leurs patrons — organisent leur contrôle capitalistique mutuel, et par là leur tranquillité commune, cette critique est exactement celle que développe le pouvoir actionnarial à l’anglo-saxonne contre les « archaïsmes » français. Que les participations croisées autorisent bon nombre de petits arrangements entre copains du CAC40, la chose n’est pas douteuse. Mais elles sont aussi le dernier verrou qui protège les entreprises contre les sanctions actionnariales, lesquelles usent toujours du même procédé : vente des titres, baisse du cours boursier… donc, prix d’acquisition en chute libre, menace accrue d’une OPA hostile avec débarquement immédiat des équipes dirigeantes et réorientation radicale de la stratégie dans le sens souhaité par les actionnaires.

Pour que la menace d’OPA joue pleinement et que cette sanction soit opératoire, encore faut-il, en effet, que le capital ne soit pas « sécurisé » dans des mains amies et que, flottant librement sur les marchés, les titres puissent être ramassés par un raider décidé à mener l’assaut. Si les entreprises françaises ont résisté un peu plus longtemps à la normalisation actionnariale c’est aux effets de stabilisation capitalistique des participations croisées qu’elles le doivent… jusqu’à ce que se soient fait jour, de l’intérieur même du système, des intérêts à le remettre en cause (19) avec, de l’extérieur, le concours doctrinal de quelques serviteurs de la modernité, agents d’influence de la grande transformation actionnariale du capitalisme français et de sa normalisation anglo-saxonne, dans la deuxième moitié des années 1990.

La position de Laurent Mauduit sur cette question est un petit modèle du genre — mais pas exactement de clarté. Car il y a un Laurent Mauduit nocturne qui, hors du Monde, écrit des livres, un notamment (20) dans lequel il dit tout le mal qu’il faut penser du capitalisme actionnarial avec ses OPA, ses fonds de pension et ses licenciements boursiers. Nonobstant, le Laurent Mauduit diurne poursuit dans les colonnes du journal sa critique du « capitalisme de connivence », laquelle, en soi, autorise une double lecture et l’improbable cumul des bénéfices les plus contradictoires : à ma gauche, je dis « capitalisme », « connivence » et j’enfourche la dénonciation ; à ma droite ce que je promeus en creux par ma simple critique se trouve de fait, et en dépit des protestations nocturnes, tomber dans le droit fil du mouvement de la mondialisation dans sa composante financière-actionnariale : la critique des participations croisées a été depuis le début des années 1990 le cheval de bataille de tous les fonds de pension et de tous les investisseurs anglo-saxons, désireux de prendre leur part des grandes vagues de privatisation (Balladur, Jospin) mais soucieux de ne pas y figurer comme impotents cocus après qu’on leur ai fait en 1986 le coup des « noyaux durs » (21). « Noyaux durs », « participations croisées », « connivence », « par la barbichette », éléments de langage en apparence disparates mais d’un discours en fait homogène, et opportunément déclinable pour convenir aux publics les plus opposés.

Mauduit 2000-Mauduit 2012 — Hyde et Jekyll

De temps en temps sortent des choses plus drôles. C’est évidemment un plaisir assez goûteux de relire la critique que fait Laurent Mauduit, dans Le Monde des Livres, de l’essai de rentrée (bâclé) d’Alain Minc (22) en 2000, dont il salue « le talent et l’honnêteté », qu’il compare avantageusement à John Rawls (rien que ça !), fustigeant au passage les benêts de « la gauche radicale » qui n’ont rien d’autre à dire que « horreur économique » à l’endroit de la mondialisation, le tout sous un titre faux-cul comme pas deux qui en fait résume à soi seul toutes les hypocrisies du Monde de l’époque : « La société de marché au service de l’équité » (23)... Epoque encore bénie dont des commentateurs futurs — si vraiment la chose les intéresse… — se demanderont comment, à quelques années d’écart, il a bien pu sortir un Petits conseils (24) qui laissera le même Minc à l’état de charpie — mais on croit pouvoir former une ou deux hypothèses à ce sujet…

C’est peut-être finalement dans le registre de la critique littéraire que Laurent Mauduit dissimule le moins ses positions. La plus éclairante à cet égard est sans conteste celle qu’il réserve à Frédéric Lebaron, jeune sociologue bourdieusien qui publie en 2000 sa thèse intitulée La croyance économique, Les économistes entre science et politique (25), sujet d’une actualité ancienne donc, et pour Laurent Mauduit même, si l’on en juge par l’intérêt qu’à douze ans de distance il continue de lui porter : n’est-ce pas de cela même que traite l’ouvrage (de combat !) qu’il consacre aux « Imposteurs de l’économie » (qui « s’enrichissent et nous trompent » ajoute le sous-titre avec une remarquable finesse) ; de tous les éléments d’archive, celui-ci est donc à l’évidence spécialement intéressant.

Etonnamment, la critique des économistes en leurs rapports confus avec le pouvoir, ne recueille pas du Laurent Mauduit de 2000 l’enthousiasme critique de son avatar de 2012. Car, dans une recension assassine, l’ouvrage de Frédéric Lebaron est mis plus bas que terre. « Plutôt que de comprendre », Frédéric Lebaron veut « régler des comptes […] avec l’économie tout entière […], et plus que de la colère c’est du mépris qu’il exprime » (26). Le pauvre n’est évidemment qu’un pantin bourdieusien, rendu au dernier degré de l’asservissement intellectuel — « Dans cette thèse, dans laquelle on reconnaît évidemment la patte intellectuelle de Pierre Bourdieu, il y a quelque chose de terrible » —, et voici comment on peut résumer l’ensemble : « Frédéric Lebaron, un disciple de Pierre Bourdieu, réunit toute la communauté des économistes dans un opprobre général : ainsi le sociologue devient aussi totalitaire que le discours libéral dominant qu’il dénonce ».

Comme il y a, pour reprendre l’idée de Marcel Mauss, des faits sociaux totaux, il y a des citations totales qui, en quelques lignes, livrent absolument tout de leur auteur, appelant à déplier intégralement ce qu’elles recèlent en si peu de mots. On pourrait commencer par les petits procédés fidèles à la tradition médiatique du traitement différentiel des grands et des petits, car à l’époque Frédéric Lebaron est un jeune chercheur inconnu sur lequel il ne coûte rien de s’essuyer les pieds — sur la page d’en face Laurent Mauduit a courageusement laissé à Daniel Cohen le soin d’aller « se faire » l’ouvrage de Pierre Bourdieu, Les structures sociales de l’économie, qui paraît au même moment… Evidemment Daniel Cohen marche un peu plus sur des œufs… On pourrait également s’attarder sur le choix du mot « totalitaire » comme disqualificateur universel, pur produit de la pensée BHL, devenue la pensée des médias, qui n’a jamais eu d’autre ressource intellectuelle sous la main que de renvoyer la critique (la vraie) au totalitarisme (variante : à l’antisémitisme) — puisqu’il est bien connu que, de la critique du capitalisme au goulag, le chemin est en droite ligne.

Mais c’est bien sûr la comparaison à distance de ce qu’écrit en 2000 Frédéric Lebaron et de ce qu’écrit Laurent Mauduit en 2012 qui retient davantage l’attention, et particulièrement le fait que ce dernier démolit à l’époque une thèse… qu’il reprendra plus tard à grand bruit, ceci alors même que le travail princeps a été fait (comme tout travail académique) dans le déploiement d’un appareil théorique sophistiqué, avec des concepts bien pensés et des méthodes statistiques puissantes, qui font comparativement évoquer à propos du livre de Laurent Mauduit une entreprise de chirurgie cérébrale au tire-bouchon et à la pelle à tarte. Que n’aurait dit le Laurent Mauduit de 2000 s’il avait lu à cette époque son propre livre écrit par un autre ?...

Pourtant le meilleur est ailleurs, sans doute moins visible, mais en fait bien plus important : il part de cette duplicité qui aura été, toutes ces années, la marque de fabrique du Monde d’Edwy Plenel et de Laurent Mauduit, duplicité consistant à multiplier, sous couleur de nuance et de respect de la complexité, les entortillements du discours expressément faits pour se dégager de toute critique, en « en donnant » à tous les bords — à l’image de la dénonciation du « capitalisme de connivence ». Car Laurent Mauduit, en gestionnaire avisé de son capital d’ambiguïtés protectrices, ne veut pas non plus se retrouver brutalement déporté du côté des suppôts les plus obtus du système. Déjà à propos d’Alain Minc il écrivait « il a sans doute raison, malheureusement raison », trope sans doute le plus caractéristique d’un certain art de l’ondoiement, et par lequel se dit l’admission contrariée, attestant simultanément l’honnêteté intellectuelle (vertu) et qu’on n’en est pas moins révolté (vertu derechef) — mais sans suite.

S’agissant des économistes, Laurent Mauduit veut qu’on sache qu’il sait : qu’il y a des économistes libéraux, qu’il y a parfois des problèmes avec cette profession, mais, raisonnable toujours, qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, oui gardons bien l’eau du bain. Elle n’est d’ailleurs pas si crasseuse, car il y a chez les économistes, une diversité des courants de pensée qu’il faut être borné comme un bourdieusien pour ne pas voir, « Qu’importe Smith, Marx, Keynes, Friedmann (sic) et tant d’autres ! » s’exclame, au style indirect et par antiphrase, le critique raisonnable à l’endroit du sociologue limité, accusé d’ignorer tout ça. A ceci près qu’à l’époque Smith est une antiquité pour historien de la pensée, Keynes (27) un égaré qui n’a rien compris au monde des marchés, en tout cas une référence condamnée dans le champ académique, quant à Marx c’est une lecture pour aliénés mentaux ou tyrans sanguinaires en puissance — en effet, reste Friedman… On se demande au passage si Laurent Mauduit a lu le livre qu’il recense et notamment s’il a vu les graphiques de ses analyses en composantes principales qui offrent précisément une représentation spatiale de cette diversité… mais sans manquer d’en souligner les profondes asymétries.

Le plus intéressant, donc, n’est pas dans cette duplicité personnelle, synchronique et diachronique, il est dans le fait qu’à douze ans de distance, dans Le Monde d’aujourd’hui, on lit presque mot pour mot les mêmes plaidoyers pour la diversité interne des économistes, la même réprobation à l’encontre de ceux qui voudraient la sous-estimer, la même défense auto-commise aux autorités du moment. Dans un jeu de miroir vertigineux, c’est un successeur au Monde du Laurent Mauduit d’hier, Antoine Reverchon, qui s’en prend implicitement au Laurent Mauduit d’aujourd’hui, illustration concrète d’une vérité structuraliste abstraite : c’est la place occupée dans une structure, ou une institution, qui commande les discours qui peuvent se tenir depuis cette place.

Laurent Mauduit les tenait jadis avec la même foi pénétrée qu’Antoine Reverchon maintenant. Après avoir donné le dernier mot à Hubert Kempf, président de la très officielle et très droite AFSE (Association française de science économique), laissé libre de « réfuter cette vision d’une science économique devenue monolithique » (28), Reverchon conclut avec sérieux que « le Manifeste des économistes atterrés, l’Institute for New Economic Thinking (INET) et les lauréats du prix du meilleur jeune économiste attribué chaque année par Le Monde Economie et le Cercle des économistes se veulent des exemples de cette pluralité des approches » (29) — à ceci près, là encore, que les très minoritaires économistes atterrés sont dans les institutions universitaires l’objet d’une chasse aux hétérodoxes sans merci, que l’INET est un syndicat de recyclage mutuel d’anciens économistes néoclassiques ou de leur clones néokeynésiens, engagés dans la promotion d’une nouvelle orthodoxie qui nous fera peut-être regretter la précédente (30), et que le pluralisme confié au Cercle des économistes est une idée qui, dirait un certain philosophe, « provoque le rire ou bien le dégoût ».

Jadis avec le Cercle, désormais contre

Puisqu’on parle du Cercle des économistes, Laurent Mauduit dit à peine mot du partenariat « historique » que Le Monde a noué avec lui, manifesté non seulement par la présence régulière de ses membres dans les pages « Opinions », toujours très accueillantes, mais surtout par cette grotesque pantomime du « prix du meilleur jeune économiste » inaugurée en 2000. Se peut-il que Laurent Mauduit n’ait jamais eu à connaître de ces éléments de folklore élitaire fêtés au sein de son propre journal et par le service qu’il dirigeait, ou bien qu’il ait été réduit à les souffrir, isolé, et sans pouvoir mot dire ?

On aurait plutôt tendance à penser que, comme son successeur Reverchon, Laurent Mauduit considère alors que le Cercle des économistes est l’exemple même de la compétence raisonnable et plurielle qui mérite d’avoir la parole dans Le Monde, et que son « prix du jeune économiste » offre au public le meilleur de la discipline dans sa chatoyante diversité. C’est ici qu’il faudrait avoir le temps de démonter ce bobard d’institution, bobard du pluralisme dans des institutions méprisant absolument tout pluralisme — ici le Cercle des économistes, assisté des médias, ailleurs l’Université. Mais, se récrieront Mauduit-Reverchon, c’est tout à fait faux : il y a bon nombre de lauréats « de gauche » dans le palmarès du PJE ! au prix malheureusement d’une double erreur, théorique et politique.

Théorique d’abord, car visiblement nos amis journalistes n’ont pas la moindre idée de ce que signifie « hétérodoxie » dans le champ de la science économique. De tous les lauréats du PJE — 18 en treize ans tout de même — il n’y en a qu’un qui soit réellement hétérodoxe (au sens scientifique du terme) : Bruno Amable, symptomatiquement couronné la toute première année (2000), et on n’y est jamais revenu (31).

Mais l’erreur politique est peut-être la pire, d’ailleurs la plus caractéristique de la grande confusion qui a permis à toute la gauche de droite de se croire, et de continuer à se dire de gauche. Il faudrait plus de place pour soumettre à une critique tant soit peu conceptuelle les usages courants de la catégorie « gauche » — et refaire ces catégories d’après des critères minimaux d’exigence intellectuelle. Comme le temps manque, on se contentera d’en donner ici simplement l’intuition (32)) en posant la question suivante : de tous les lauréats du PJE, Reverchon-Mauduit peut-il en citer un seul (33) qui, avant la Grande Crise (après, c’est tellement facile…), ait sérieusement porté la critique contre la mondialisation, la libéralisation financière et l’Europe de la monnaie unique ?

Aussi les dénonciations d’aujourd’hui rendent-elles un son bizarre quand on les rapporte au souvenir des compagnonnages d’hier. Ce sont ces légers déficits d’une mémoire sélective qui font du livre de Laurent Mauduit, alors même qu’il le voudrait au contraire, l’indice notoire d’une trajectoire rien moins que rectiligne. Voici donc le petit problème : Laurent Mauduit revendique la position du commentateur extérieur d’une histoire dont il a en fait été notoirement un acteur intérieur. Se serait-il inclus dans son propre ouvrage, l’ensemble aurait eu une tout autre allure. Comme souvent l’escamotage de trop a la mauvaise propriété de faire revenir tous ceux qui l’ont précédé, qu’on avait avalés en maugréant, et qui deviennent d’un coup insupportables. Il faut dire que les ouvriers de la onzième heure n’ont jamais été un corps de métier très sympathique. Sans un mot de citation ou presque, Laurent Mauduit enfonce donc des portes déjà bien ouvertes — mais par d’autres, à une époque où elles étaient encore cadenassées, d’autres qui s’y risquaient dans l’indifférence quand ça n’était pas dans l’adversité générales. Certes Jean Gadrey qui, sur son blog a pris nommément à partie Jean-Hervé Lorenzi et Christian de Boissieu, a droit à deux pages dans le livre de Mauduit — c’est qu’il aurait été difficile de ne pas le citer. Mais rien sur l’abondant travail d’Acrimed, rien sur Le Monde diplomatique, et surtout les deux organes sardoniques, PLPL et Le Plan B, qui avaient monté le dossier de très longue date.

En 2004 déjà PLPL (n°17) se farcissait les « économistes à gages » dans un dossier en forme d’« annuaire de la corruption intellectuelle », et début 2006 Le Plan B révélait les petits travaux casuels de Daniel Cohen pour la banque d’affaire Lazard Frères, pour lui donner respectueusement de son titre de senior adviser. Comme on ne peut pas dire que Le Plan B ait bénéficié des puissants moyens d’investigation dont certains ont fait un modèle de journalisme, on est porté à supposer que l’information était suffisamment accessible pour qu’un journaliste aussi au courant que Laurent Mauduit en ait eu connaissance. Mais pourquoi n’avoir pas laissé alors libre cours à son indignation ? quitte à la dire ailleurs en prenant un pseudonyme… comme il le fera plus tard dans Médias pour évoquer la cuisine interne du Monde et ceci alors même qu’ayant quitté le journal il n’avait plus aucun motif de se cacher (34) — la rédaction de Médias estimera d’ailleurs avoir été flouée, et trouvera nécessaire de s’en excuser auprès de ses lecteurs.

Foin de pseudos, Laurent Mauduit est « libre » à partir de 2007 au moment où il rejoint Médiapart. C’est le moment de parler. Mais non, pas davantage. Il faudra attendre 2012. Et l’on se perd en conjectures sur cet étrange retard à l’allumage — le livre de démolition d’Alain Minc, lui, n’a pas pris un an pour être mis sur le marché, et puis à défaut d’un livre entier on pouvait commencer par quelques articles... En fait on ne se perd pas longtemps, car une hypothèse assez simple se présente rapidement : il faut attendre de 2007 à 2012 pour être certain que les vents aient bien tourné.

En 2007, Daniel Cohen, dont Laurent Mauduit rappelle en deux lignes que c’est bien lui qui en a fait un chroniqueur en vue, d’abord à Libération puis au Monde à partir de 1994, Daniel Cohen donc jouit encore d’une autorité incontestée. La crise des subprimes est à venir et il n’a pas encore eu l’occasion d’apporter sa contribution au chœur des amis du système qui s’emploieront à partir de l’été 2007, et jusque tard en 2008, à minimiser l’événement, pour certifier que tout va bientôt rentrer dans l’ordre. La bourrasque qui va suivre, à partir de Lehman Brothers, va laisser tout ce petit monde en liquette. C’est le commencement des ennuis pour les « autorités », dont il devient évident qu’elles se sont trompées sur à peu près tout — la mondialisation, la financiarisation, l’Europe —, et le commencement tourne d’autant plus mal que se mettent à sortir, un malheur n’arrivant jamais seul, quelques informations encombrantes sur ce que Jean Gadrey a justement nommé leurs « liaisons dangereuses ». Le vent de la contestation a maintenant pris suffisamment d’ampleur : on peut y aller sans crainte.

Au gré des vents

Voilà finalement le point de démangeaison : Laurent Mauduit est à l’image de tous ceux dont il dresse le procès. Non pas l’image qu’il en donne dans son livre, car on le crédite volontiers de n’avoir pas « touché » ni été acheté par des institutions financières — même si, dans une transgression des mœurs du sérail qui en dit long sur son irritation, Jean-Hervé Lorenzi lâche un peu fielleusement qu’il croit se souvenir d’une « animation » par Laurent Mauduit d’une conférence du Cercle des économistes, peut-être même contre rémunération (35)… L’intéressé répondra sûrement qu’il avait à cœur de connaître toutes les sensibilités de la pensée économique — quoique, sauf erreur de ma part, on l’ait peu vu à la manœuvre dans les réunions publiques d’Attac ou de la Fondation Copernic à cette époque-là…

Non, l’image que Mauduit partage vraiment avec ses « sujets » est plutôt celle des ajustements procycliques de la pensée, ralliement à « ce qu’il faut dire », dicté par les contraintes fluctuantes de la légitimité, c’est-à-dire par les nécessités du moment (et des positions institutionnelles qu’on y occupe). En ce sens il est pareil à Elie Cohen qui jure désormais avoir été toute sa vie un grand keynésien partisan de la réglementation des marchés et n’hésite plus à réclamer la nationalisation des banques (quand on en parle) ; il est pareil à Olivier Pastré qui passe son temps radiophonique à traiter ses petits camarades de L’Economie en question (France Culture) d’« ultralibéraux » manière de sembler, lui, ne pas l’être ; il est pareil à Nicolas Baverez qui réclame par réflexe l’austérité en 2010 puis se ravise en 2011 pour évoquer le double dip de 1937 ; pareil à Daniel Cohen qui en 2009 veut interdire la titrisation et mettre au pas la finance quand il stigmatisait « les ennemis de la mondialisation » (36) quelques années auparavant, ou qui vient nous expliquer en 2012 que la construction européenne était « mal foutue » dès le départ (37) — que ne lui était-il venu de nous en avertir un peu avant ?

Les temps changent… Les vents tournent. Et les girouettes avec. Un observateur du débat économique qui, tel la Belle au bois dormant, se serait endormi au printemps 2007 pour se réveiller maintenant n’en croirait pas ses yeux. Laurent Mauduit en train de faire le procès des économistes auxquels il a toujours apporté le concours de son journal ? Le réveillé jurerait qu’on lui a fait une farce, une sorte de Good Bye Lenin à l’envers, ou qu’il ne s’est réveillé qu’en rêve. Mais non ! C’est la réalité. On peut dire une chose et son contraire sans un mot d’explication, épouser une ligne pendant quinze ans et puis la dénoncer sans une phrase.

C’est sans doute le sort de l’hétérodoxie que, portant la critique là où le cercle de la respectabilité refuse de l’emmener, elle est vouée dans un premier temps au comble de la déconsidération, puis dans un deuxième aux récupérations sans vergogne par les moins aveuglés qui, réalisant que le système est proche d’aller dans le décor, il va falloir commencer à en dire quelque chose, donc « emprunter » à ceux qui le questionnaient de longue date — dame ! ce sont bien les seuls auprès de qui on puisse trouver du biscuit. Les grands changements de conjoncture se signalent ainsi aux entreprises avancées des plus opportunistes qui nourrissent d’habiles stratégies de distinction en se portant aux limites du « cercle » pour piocher au dehors, puis recycler leur pioche au-dedans, mais toujours revêtu de leur légitimité, puisque la limite, ils ne l’ont pas franchie, ou qu’ils la franchissent quand elle est sur le point de s’écrouler, en tout cas faisant un retour triomphal parés de toutes les plumes de l’iconoclasme.

Le cas de Laurent Mauduit est peut-être un peu différent puisque du Monde à Médiapart, on ne peut pas dire que « la limite » n’ait pas été franchie. Mais dans quelles conditions l’a-t-il franchie, et ne l’y a-t-« on » pas un peu « aidé » ?... Disons les choses autrement : Laurent Mauduit, faisant de nécessité vertu, fait (par là même) du Médiapart à Médiapart. Fût-il resté au Monde et en odeur de sainteté, ne nous tiendrait-il pas encore le discours de la modernité, de l’Europe notre destin et de la dette insoutenable — mais toujours avec ces balancements de jésuite qui font son charme : « L’Europe de l’austérité, c’est bien critiquable… mais c’est ainsi » (et Alain Minc a « malheureusement raison »).

La critique abandonnée aux hasards des stratégies institutionnelles des critiques ne se porte pas très bien. Elle demande un peu plus de constance et quelques capacités contracycliques. Moins de sinuosités. A la fin des fins, si Laurent Mauduit veut l’explication de tout ceci, on va la lui donner : les ralliés de la crise, les guetteurs des autorisations de l’air du temps et les opportunistes institutionnels ne nous amusent pas.

Frédéric Lordon

(1) Sur le sens exact à donner au mot « corruption », voir Frédéric Lordon, « Economistes, institutions, pouvoirs », communication au Congrès de l’AFEP, Paris, Université Paris-1, 5-8 mai 2012, bientôt en ligne sur ce blog.

(2) Laurent Mauduit, « Les maladroites imprécations de Frédéric Lordon », Médiapart, 9 mai 2012.

(3) Paru en 1997 (Raisons d’agir) mais qui devra attendre 1998 pour sortir du black out total et avoir le privilège de se faire éreinter.

(4) Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, Raisons d’agir, 1998, p. 95 (dans la réédition de 2006).

(5) Edwy Plenel, « Le faux procès du journalisme », Le Monde diplomatique, février 1998.

(6) Nicolas Demorand, « Libération, un joli printemps 2012 », Libération, 3 juillet 2012.

(7) Vincent Giret, « Mouvement », Libération, 2 juillet 2012.

(8) Editorial : « Il n’y a pas de recette miracle, sinon de faire ce que veulent les marchés lorsque l’on se met entre leurs mains », 14 juillet 2001.

(9) Editorial : « Les monopoles anciens sont destinés à mourir. Le changement de statut de France Télécom […] apparaît comme un impératif. Le devoir du gouvernement est de prendre un peu de temps, non pour le cacher, mais pour le dire, et préparer au plus vite les fonctionnaires à ce changement » (13 juillet 1995).

(10) Edwy Plenel : « J’ai envie de me faire l’avocat du diable pour relancer ce débat. Est-ce que, finalement, le libéral ce serait les péchés ? Est-ce que quand même la situation dans laquelle nous sommes ne prouve pas et ne donne pas des gages de réussite à cette alliance d’un libéralisme économique et d’un libéralisme politique, à la fois du dynamisme des entrepreneurs et de la liberté des individus au nom de laquelle, d’une certaine manière, nous nous sommes battus au Kosovo » (LCI, 12 juin 1999).

(11) « La France adopte enfin la loi sur la concurrence dans l’électricité. Avec un an de retard sur ses partenaires, Paris se conforme aux règles européennes. Les députés doivent voter mardi un texte minimaliste, alors que plusieurs pays ont opté pour une déréglementation totale », Le Monde, 2 février 2000.

(12) Pierre-Antoine Delhommais et Arnaud Leparmentier : « Il reste maintenant à M. Strauss-Kahn et à ses collègues européens à suivre la voie économique américaine, caractérisée depuis des années par des réformes de structures, une baisse de la pression fiscale, des coupes claires des dans les dépenses de l’Etat et un retour à l’excédent budgétaire » (Le Monde, 5 décembre 1998).

(13) Laurent Mauduit (critique de La fin de l’eurolibéralisme de Jacques Sapir), « Comme dans un choc en retour, cette pensée unique a visiblement nourri un sectarisme antilibéral, voire même un intégrisme antilibéral […] Les Français auront tout intérêt à s’apercevoir que le monde bouge sans eux » (Le Monde 3 février 2006). Laurent Mauduit s’abrite ici derrière une citation de Marx, curieusement sa phrase à lui ne rend pas du tout pareil…

(14) Robert Solé, chronique du médiateur, Le Monde, 26-27 août 2001.

(15) A l’époque, Edwy Plenel n’est plus directeur de la rédaction du Monde mais exilé au Monde 2... d’où il fait néanmoins campagne pour le « oui ». Laurent Mauduit, lui, est toujours directeur adjoint de la rédaction il est même en passe de devenir éditorialiste.

(16) Nicolas Weill, « Du journalisme en démocratie », Le Monde des Livres, 2 avril 2004.

(17) Voir Frédéric Lordon « Gauche de gauche, gauche de droite », Télérama, 2 mars 2012.

(18) Pierre-Antoine Delhommais, Eric Le Boucher, Eric Izraelewicz, s’ils permettent.

(19) Voir Frédéric Lordon, La politique du capital, Odile Jacob, 1999 ; Et la vertu sauvera le monde. Après la crise financière, le salut par l’« éthique » ?, Raisons d’agir, 2003.

(20) Laurent Lauduit et Gérard Desportes, La gauche imaginaire et le nouveau capitalisme, Grasset, 1999.

(21) Les « noyaux durs » consistaient en des participations croisées au sein des entreprises de la première vague des privatisées (1986-1988). Comme tels, ils empêchaient évidemment que les investisseurs institutionnels aient le moindre pouvoir de sanction actionnariale sur les marchés ou de décision dans les conseils. Voir à ce sujet, Frédéric Lordon, « La “création de valeur” comme rhétorique et comme pratique. Généalogie et sociologie de la valeur actionnariale », L’Année de la Régulation, n°4, 2000.

(22) Alain Minc, www. capitalisme.fr, Grasset, 2000.

(23) Le Monde des Livres, 15 septembre 2000.

(24) Laurent Mauduit, Petits conseils, Stock, 2007.

(25) Coll. « Liber », Seuil, 2000.

(26) Laurent Mauduit, « L’homo oeconomicus à l’heure de la contestation », Le Monde des Livres, 26 mai 2000.

(27) Le vrai Keynes, pas celui des édulcorations dites « néokeynésiennes », voir à ce sujet Frédéric Lordon, « Le Prix Nobel, l’économie politique et la mondialisation », L’économie politique, n°35, juillet 2007.

(28) C’est Antoine Reverchon qui parle.

(29) Antoine Reverchon, Dossier « Dogmatisme, conflits d’intérêts, la science économique suspectée », Le Monde Economie, 3 avril 2012.

(30) Voir Frédéric Lordon, « D’une hégémonie l’autre », communication au Congrès de l’Association française d’économie politique, Lille, 9-10 décembre 2010.

(31) Connaissant maintenant les « façons » de Laurent Mauduit, je vais à leur devant pour lui éviter de prendre de la peine pour rien : comme il aura sûrement à l’idée de mettre ma critique du prix du jeune économiste sur le compte du ressentiment envieux de celui qui ne l’a pas eu, je lui signale que le Cerce des économistes m’a sollicité trois années pour que je « dépose un dossier de candidature » et que j’ai répondu trois fois non (la troisième fois de manière un peu « appuyée » pour que ce soit la dernière), car l’idée que je me suis faite de cette cérémonie bouffonne ne m’est pas venue sur le tard…

(32) Pour un développement complet de cette idée, voir Frédéric Lordon, « Gauche de gauche, gauche de droite », Télérama, 2 mars 2012.

(33) A part Bruno Amable évidemment.

(34) « La chute de la maison Colombani » par… Laurent D’Evron, Médias, n° 4, automne 2007.

(35) Le Nouvel Observateur, 2 avril 2012.

(36) Daniel Cohen, La mondialisation et ses ennemis, Flammarion, 2004.

(37) Les Matins de France Culture, 15 juin 2012.

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