En kiosques : septembre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Les communistes (chinois) à la plage

par Martine Bulard, 16 août 2012

Réunions secrètes, rencontres improvisées, affaires gênantes soigneusement glissées sous le tapis, mais aussi plage et ciel bleu... le Parti communiste chinois (PCC) a une façon très particulière de préparer son prochain congrès. La date officielle n’en est toujours pas connue, mais les délégués, eux, sont déjà élus. Et avant la grand-messe qui aura lieu à Pékin (« au cours du second semestre », dit-on officiellement, à la mi-octobre selon certaines sources), le parti veut faire place nette. Il s’est débarrassé de l’affaire Bo Xilai, l’ex-patron de la ville-province de Chongqing, en expédiant en deux jours le procès de sa femme Gu Kailai, accusée de meurtre. Il essaie de régler les débats politiques internes et surtout les conflits de personnes avant la date fatidique, et il a rassemblé dans la station balnéaire chic de Beidaihe la fine fleur communiste. Officiellement la réunion n’existe pas, mais la presse officielle a déjà rendu compte de l’arrivée d’une soixantaine d’invités de marque...

Un procès rondement ficelé

Première partie de l’opération nettoyage : le procès aussi spectaculaire que rapide de l’épouse de M. Bo, les 8 et 9 août derniers à Hefei (Anhui). Elle est accusée de l’homicide de l’homme d’affaires britannique Neil Heywood, retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel à Chongqing en novembre 2011. Ni elle ni M. Zhang Xiaojun, son complice désigné, n’ont eu droit à un avocat de leur choix. Même le peintre contestataire Ai Weiwei, qu’on ne peut soupçonner de proximité idéologique avec les ex-dirigeants de Chongqing, s’en est ému : « Le système légal dirigé par le parti constitue une menace non seulement pour des gens comme moi mais également pour des dirigeants », note-t-il dans un entretien accordé au Financial Times, paru sous le titre « Ai Weiwei prend la défense de Bo Xilai ». « A ce jour, personne ne sait ce qu’il est arrivé à Bo Xilai », a-t-il ajouté (Leslie Hook, « Ai Weiwei comes to defence of Bo Xilai », Financial Times, 18 juillet 2012).

Pas d’avocat librement choisi, donc, pas davantage de représentants de la presse internationale à ce procès, dans la plus pure tradition locale. En revanche y assistait, fort opportunément, un étudiant qui a pris des notes, publiées par tous les médias occidentaux ainsi que par le très officiel China Daily. On y apprend que l’affairiste anglais a utilisé son réseau pour permettre au fils Bo d’intégrer Oxford et d’y vivre dans l’opulence avant de rallier Harvard ; qu’il s’est révélé un financier très gourmand. Au terme d’une sombre opération immobilière ayant mal tourné, il réclamait une soulte de 14 millions de livres (près de 18 millions d’euros) et proférait des menaces. Mme Gu « a eu peur que son fils se fasse kidnapper et tuer, et est allée trouver la police de Chongqing. Wang Lijun [alors numéro un de la police de la mégapole] a accepté de prendre en main l’affaire. Mais comme celle-ci se déroulait en Angleterre et qu’il n’y avait pas de preuve concrète, il n’a pas pu recourir à la force. C’est alors que Gu Kailai a eu l’idée de tuer Neil Heywood, afin de protéger son fils » (lire Brice Pedroletti, « Un étudiant chinois raconte sur le Web le procès de Gu Kailai », Le Monde, 10 août 2012).

Bref, c’est pour défendre son enfant – objet de toutes les sollicitudes en Chine – que Mme Gu aurait assassiné cet affairiste étranger, maître-chanteur de surcroît. On dit que chaque terme de l’accusation (et des témoignages) a été négocié entre la direction du parti, Mme Gu, son entourage et ses soutiens. Impossible de vérifier, bien entendu. Mais il est évident que si les charges sont lourdes (assassinat), elles sont assorties de circonstances atténuantes et que toute trace du délit de corruption a disparu. (voir verdict ci-dessous)

Etrange apparition de Mme Bogu

La presse chinoise a rendu compte du procès (avec juste un petit décalage dans le temps). Mais, sous la plume officielle, Mme Gu est devenue Mme Bogu, collage du nom de son mari au sien – ce qui n’arrive pratiquement jamais. En Chine, même mariée, une femme conserve son nom de famille. Mais l’avantage de lui adjoindre le nom de son mari est de rappeler aux foules que le pouvoir s’attaque aux plus hauts dirigeants – M. Bo et sa famille – quand ils ont fauté. Une justice égale pour tous... y compris pour les « fils de princes », c’est-à-dire les enfants des héros de la révolution maoïste, qui occupent des places au sein du parti et sont souvent montrés du doigt pour leurs privilèges. Quant au mari lui-même, il a été démis de ses fonctions en mars dernier pour « infraction à la discipline du parti ». Rien de plus, mais de quoi évincer M. Bo et ses ambitions (il devait devenir l’un des principaux dirigeants au prochain congrès) ; son courant politique (social et autoritaire) et ses points d’appui (dans l’armée comme dans le parti) en sortent affaiblis.

Le grand jeu de Beidaihe

Deuxième volet du grand nettoyage d’avant-congrès : le parti lui-même. En principe, le changement d’équipe est préparé de longue date (lors du précédent congrès), les principaux responsables étant nommés adjoints plusieurs années avant l’échéance. Sans surprise, l’actuel vice-président Xi Jinping remplacera le président Hu Jintao, tandis que le vice-premier ministre Li Keqiang prendra la place du premier ministre Wen Jiabao. Pour le reste, les pronostics sont plus incertains, et les arrangements ficelés à l’avance ont été perturbés par l’affaire Bo. Il semble que les débats soient plus vifs que prévu.

C’est à Beidaihe que se joue la composition du Comité permanent du Bureau politique (CPBP) – le cœur du pouvoir –, du secrétariat et du Bureau politique qui présideront aux destinées du pays. C’est là que Mao Zedong avait sa résidence d’été. C’est là que se retrouvent chaque année, en août, dirigeants communistes et vétérans influents tels MM. Jiang Zemin (86 ans, ex-président de la République), Li Peng ou Zhu Rongji (84 ans tous les deux et anciens premiers ministres). C’est là qu’avant chaque congrès sont discutés et décidés le texte d’orientation et la liste des heureux futurs élus.

Cela n’exclut pas des consultations en amont. Le discours que le secrétaire général du parti (et président de la République) lit à l’ouverture du congrès et qui détermine les grandes lignes du programme des cinq prochaines années fait l’objet de discussions et de compromis. Selon l’un des plus grands spécialistes du PCC, Li Cheng, pour le précédent congrès « il y a eu six versions de ce discours au niveau du Comité permanent (CPBP), deux versions au niveau du Bureau politique, et 5 600 personnes auraient été consultées au niveau du Comité central, dans les provinces, dans l’armée (...) » Li précise que, si « la préparation est plus ouverte, c’est toujours l’élite qui décide. (1). » Cette année, rien n’a filtré des orientations à venir et des textes discutés.

Quand le président cite l’"Etat de droit"

Seul le traditionnel discours donné par le président Hu, le 28 juillet, à l’Ecole centrale du parti à Pékin, peut fournir quelques pistes. « La Chine se situe à la croisée des chemins », a t-il indiqué, selon la rédactrice en chef du journal économique Caixin (2). Après trente ans de réformes et d’ouverture, elle est devenue la deuxième économie mondiale, mais au prix de contradictions et problèmes qui s’accumulent : intensification des conflits sociaux, corruption rampante, répartition inéquitable des revenus, dégradation écologique et environnementale... Pour régler ces questions, il faut atteindre un consensus au sein de la société. Pourtant, certains contestent la réforme et l’ouverture, et préconisent un retour en arrière. Ils ne sont pas nombreux mais puissants, et ils ont su remporter l’adhésion de fonctionnaires et de gens ordinaires. C’est précisément parce qu’il était inquiet face à cette tendance que le premier ministre Wen a voulu, en mars dernier, lors de la clôture de l’Assemblée nationale populaire, alerter sur la nécessité de tirer les leçons et ne pas reprendre des chemins tortueux » du passé.

Appelant à « porter haut levé le drapeau du socialisme aux caractéristiques chinoises », M. Hu s’est prononcé pour une poursuite à un rythme élevé des réformes – ce qui exige « une nouvelle percée théorique », a-t-il précisé, du même type que celle de « l’économie socialiste de marché » ou des « trois représentations » qui ont permis de faire entrer des entrepreneurs dans la direction du parti. Pour la première fois, il a fait référence à la « sauvegarde de l’Etat de droit national » – jusqu’à présent, on parlait plutôt de « légalité socialiste ». Enfin, il a estimé qu’il fallait « garantir au peuple l’exercice des droits démocratiques prévus par la loi en matière d’élection, de prise de décision, d’administration et de contrôle »… On pourrait s’en réjouir si la promesse n’était déjà présente dans le programme du XVIIe congrès en 2007 – avec les résultats que l’on sait. Y aura-t-il de sensibles progrès lors de la prochaine grand-messe communiste ? Nul ne peut le dire, mais ni le passé ni le présent n’inclinent à voir l’avenir en rose (ou en rouge).

Quant à la composition de la nouvelle équipe, les conclaves de Beidaihe sont destinés à trouver un compromis entre les courants. Le Comité permanent pourrait être ramené de neuf à sept membres, comme avant 2002. De même, l’actuel président ne se retirerait pas complètement et pourrait garder la haute main sur l’armée, au moins pendant deux ans, comme l’avait fait son prédécesseur Jiang Zemin. Seule l’élite de l’élite décide… comme le montre l’enquête sur « Le monde secret du Parti communiste » que Le Monde diplomatique va publier dans son numéro de septembre, en kiosques le 29 août.

Mise à jour du 20 août 2012.
Mme Gu Kailai a été condamnée à "la peine de mort avec sursis" – formule à la chinoise signifiant la prison à vie, sauf événement particulier ; ce qui laisse quand même planer une menace et pousse tout le monde et notamment ses partisans à une certaine retenue. Son bras droit, M. Zhang Xiaojun a, lui, écopé d’une peine de neuf ans de prison. Fin donc de la première partie partie de l’affaire Bo.

Martine Bulard

(1) Li Cheng, « Preparing for the 18th party congress : Procedures and mechanisms », China Leadership Monitor,  Washington, n° 36, janvier 2012.

(2) Shu Li, « discours de Hu Jintao du 28 juillet », éditorial sur son blog (en chinois) ; résumé sur la revue de presse hebdomadaire de l’ambassade de France, 23 juillet-3 août.

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016