Le Monde diplomatique
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« La Cause et l’Usage » de Dorine Brun et Julien Meunier

L’enfer de la corruption

mardi 4 septembre 2012, par Mehdi Benallal

Serge Dassault est un homme de droite, un marchand d’armes et le patron du Figaro. Il a aussi été le maire de Corbeil-Essonnes, ville de la banlieue parisienne prise au Parti communiste en 1995. En 2009, le Conseil d’Etat le condamne pour avoir acheté le vote de nombreux habitants et invalide sa dernière réélection. De nouvelles élections sont alors organisées. Dassault, inéligible, avance son candidat, Jean-Pierre Bechter. Face à lui, le PCF compte sur une décision de justice qui légitime ses accusations de corruption pour emporter le suffrage. Dorine Brun et Julien Meunier ont filmé les réunions publiques des candidats, leurs démarchages à domicile, leurs discussions avec les Corbeil-Essonnois, les distributions de tracts sur les marchés, jusqu’aux résultats du second tour et la première tenue du nouveau conseil municipal. [1]

Il ne s’est pas agi, pour les réalisateurs, de « filmer l’ennemi » mais d’enregistrer un désordre social et moral. Il y a un « effet Dassault », et cet effet, il se voit, il s’entend : sous forme de regards, d’attitudes, de paroles, de silences, de lapsus. En faire un film était par conséquent la meilleure idée qui soit.

D’un côté, nous avons les partisans de Dassault : son homme-lige, Bechter, qui ne prononce pas une phrase sans rappeler le nom de son patron ; les militants, par exemple cette femme noire qui se jette dans la mêlée en traitant la gauche de « raciste » mais qui fuit dès qu’elle entend les mots « capitaliste » et « exploités » ; les sympathisants, tels ces jeunes qui entourent Dassault dès son arrivée, prennent sa défense face aux caméras, puis lui font noter leurs noms dans l’espoir que son « bras long » leur donnera du travail... De l’autre, il y a les candidats de la gauche qui disent se battre au nom d’une cause, celle d’une démocratie que l’argent ne viendrait pas entacher, où les décisions ne se prendraient pas par la force mais par l’honnêteté des idées.

Dans cette bataille à armes inégales, chacun des protagonistes joue sa partition, et il suffisait d’être là au bon moment pour capter la petite phrase révélatrice ou bien la situation comique ou désolante. Mais la grande idée de ce documentaire est qu’on n’y voit jamais quelqu’un donner seul à la caméra sa version de la vérité : dans chaque plan, on voit toujours au moins deux personnes se faire face, de sorte que personne ne parle sans être écouté et parfois contredit, interpellé, moqué...

Un film militant aurait mis en avant un discours plutôt qu’un autre, aurait désigné sans ambiguïté l’adversaire, appelé à prendre parti. Au contraire, dans La Cause et l’Usage, pas un discours n’est placé hors de son contexte, monté plus haut que les autres. Impossible de penser, par exemple, que le candidat écologiste a raison de se scandaliser des permis de conduire offerts par la mairie de droite sans se dire en même temps qu’il est en train de faire campagne, et sans voir en même temps que les jeunes devant lesquels il s’explique sourient en coin ou gardent le silence. Ces mêmes jeunes, on les retrouvera plus tard autour de Dassault, en train de lui exprimer leur gratitude...

Puisque aucune parole tenue dans ce film n’est garante d’une vérité, que chacune d’elle est visiblement infiltrée et cernée d’arrière-pensées, que tous ceux qui traversent le film défendent leur intérêt bien compris sous couvert de bon sens, de générosité ou d’honnêteté, la situation apparaît vite comme inextricable et sans issue. Les paroles succèdent aux paroles, les masques aux masques, et plus rien ne se passe qui ne soit dégradé par le contexte général, désinvesti de sa force. Par exemple il y a ces ouvriers de l’imprimerie de Corbeil-Essonnes qui se mêlent aux élections en dénonçant bien haut l’augmentation de leur charge de travail. Or, l’un d’entre eux prendra soin de souligner à un militant de droite qu’ils ne font pas de politique pour autant…

Ce qu’ont filmé Dorine Brun et Julien Meunier, c’est une universelle duplicité, un enfer pavé de calculs et d’élans intéressés. Dassault a fait de Corbeil-Essonnes un enfer et de sa candidature un veau d’or : soit on l’adore, soit on dénonce la supercherie, mais on est de toute façon piégé, obligé de se mesurer à lui, à son pouvoir. Contre l’extrême richesse, les grands principes sonnent faux, et le combat politique se fracasse contre le seul principe qui reste, celui de réalité. Et le nerf de la réalité, c’est bien entendu l’argent.

Que répondait le Keuner de Brecht [2] à la question : comment rendre quelqu’un incorruptible ? « En le rassasiant. » Serge Dassault n’a pas choisi par hasard une ville peuplée de pauvres gens et d’immigrés sans travail. On ne se nourrit pas avec de la moralité, des idéaux. Comment en vouloir aux jeunes des cités de profiter du passage d’un multimilliardaire pour lui faire allonger de quoi ouvrir un restaurant ? Logique terrifiante que Dorine Brun et Julien Meunier nous découvrent froidement, sans commentaire, nous laissant dévastés, pleins du sentiment que les bonnes intentions ne suffisent pas pour construire un paradis, que tout est à reprendre à zéro.

Notes

[1] La Cause et l’Usage, un film de Dorine Brun et Julien Meunier. Sortie en salles le 5 septembre.

[2] Bertolt Brecht, Histoires de monsieur Keuner, L’Arche, 1980.

6 commentaires sur « L’enfer de la corruption »

  • permalien ceddric :
    5 septembre 2012 @12h51   »

    La corruption a toujours existé, raison de plus pour faire en sorte qu’elle devienne de plus en plus marginale.
    La première étape, c’est de dénoncer les méthodes utilisées et les scandales qui sont souvent étouffés.

    Pour savoir comment les mallettes de billets franchissent les frontières, pourquoi des hommes et des femmes sont prêts à tout pour devenir député et à quoi servent les rétrocommissions, lisez "On les croise parfois" de Cedric Citharel, aux éditions Kirographaires.

    http://www.edkiro.fr/on-les-croise-...

  • permalien H2L29 :
    5 septembre 2012 @14h44   « »

    depuis le temps que j’attendais une suite au film "L’ordre et la morale" :-P

    d’après cet article ça promet...

  • permalien Shanaa :
    6 septembre 2012 @15h23   « »

    "...que tout est à reprendre à zéro."

    Trop tard ! Ils ont touché le fond !

  • permalien Elnino :
    8 septembre 2012 @16h55   « »
    La France mauvais élève

    Merci de dénoncer de tels agissements qui n’étaient déjà pas rares et son devenus monnaie courante ces dernières années. La raison principale selon moi : une justice inefficace voire elle même corrompue qui ne fait plus du tout peur aux cols blancs. Les français ne vivent pas dans le pays dans lequel ils pensent vivre.

  • permalien Jean-Michel Masson :
    9 septembre 2012 @09h11   « »

    La source de ce genre d’ enfer se trouve-t-elle dans ce que j’appelle le DIPULT ?
    https://jmmasson.wordpress.com/2012...

  • permalien Jerry Lewis :
    30 mars @01h51   «

    Une information judiciaire ouverte sur des soupçons d’achat de vote à Corbeil
    Le Monde.fr avec AFP | 29.03.2013

    Achat de votes, corruption, blanchiment et abus de biens sociaux. Une information judiciaire a été ouverte à Paris pour ces motifs sur des soupçons d’achat de votes à Corbeil-Essonnes (Essonne) lors de la campagne municipale de 2010 remportée par le successeur de Serge Dassault, a-t-on appris vendredi 29 mars de source judiciaire, selon une information de L’Express.

    Ces soupçons de pratiques électorales illégales faisaient auparavant l’objet d’une enquête préliminaire menée par la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Paris. Selon l’hebdomadaire, la cellule anti-blanchiment de Bercy, Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins), avait en effet signalé des flux d’argent suspects pouvant mettre en cause Serge Dassault.

    Patron du groupe aéronautique qui porte son nom, l’industriel a dirigé la commune de Corbeil-Essonnes de 1995 à 2009. Son successeur désigné, Jean-Pierre Bechter, a été élu en décembre 2010, après invalidation de son élection en octobre 2009.

    Le Canard enchaîné avait rapporté début décembre qu’une somme de 1,7 million d’euros en liquide aurait transité par le Liban avant d’arriver dans les mains d’intermédiaires, quelques semaines avant l’élection municipale de 2010, chargés de distribuer cet argent aux militants et aux électeurs.

    L’hebdomadaire mentionnait des vidéos de jeunes d’un quartier de la commune estimant n’avoir pas touché leur dû et la voix de Serge Dassault évoquant une transaction avec un intermédiaire.

    En 2009, plusieurs personnes avaient témoigné par écrit au Conseil d’Etat sur des dons d’argent dont ils accusaient Serge Dassault. Ils s’étaient finalement rétractés. Le Conseil d’Etat avait invalidé en juin 2009 la municipale de 2008.

    A Paris, outre l’enquête préliminaire sur des achats de votes présumés, ont été ouvertes une information judiciaire pour appels téléphoniques malveillants et tentative d’extorsion de fonds ainsi qu’une enquête préliminaire pour extorsion en bande organisée, ouverte à la suite de plaintes des enfants Dassault.

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