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Iles Senkaku/Diaoyu, aux origines du conflit sino-japonais

par Christian Kessler, 25 septembre 2012

La colère chinoise de ces derniers jours a été déclenchée par l’achat, le 11 septembre dernier, de trois des cinq îles de l’archipel des Senkaku par le gouvernement japonais pour la somme de 2,05 milliards de yens (21 millions d’euros). Elles appartenaient à l’homme d’affaires Kunioki Kurihara, résident de la préfecture de Saïtama. Outre ces trois îles – Uotsurijima, Kita-Kojima, Minami-Kojima –, le gouvernement s’intéresse à l’acquisition de la quatrième, Kubajima, propriété de Mme Kazuko Kurihara, la soeur du précédent. L’Etat ne possédait jusque-là que la cinquième île, Taishojima. Trois rochers, eux aussi inhabités, complètent encore l’ensemble.

Le gouvernement a justifié la nationalisation en assurant qu’il voulait contrer l’offensive du gouverneur de Tokyo, M. Ishihara Shintaro, nationaliste notoire, coutumier des déclarations intempestives et auteur en 1993 du brûlot Le Japon sans complexe. Il avait en effet annoncé le 16 août dernier le lancement d’une souscription pour l’achat de ces îles — ce qui avait déjà amené des protestations de la Chine mais aussi de Taiwan qui revendique également ces îles.

Les frictions sont anciennes. Selon les Japonais, cet archipel inhabité serait retourné dans le giron national lors de la rétrocession d’Okinawa par les Américains en 1972. Et les revendications de Pékin et de Taipeh ne dateraient que de 1969, après la découverte, dans le sous-sol maritime de la zone concernée, de riches réserves d’hydrocarbures. Les incidents se sont multipliés ces dernières années. En février 2007, le Japon proteste contre l’intrusion d’un navire d’exploration chinois ; en octobre 2007, contre la tentative de débarquement de militants nationalistes chinois. En 2008, la collision d’un bateau japonais de la garde côtière et d’un bateau de pêche taïwanais provoque le coulage de ce dernier. Quelques jours plus tard, neuf patrouilleurs militaires taïwanais tournent autour d’Uotsuri-jima avant de rentrer à Taïwan. En 2010, un bateau chinois venu pêcher autour de l’archipel percute deux bateaux japonais de garde-côtes, près des îles ; l’équipage chinois est fait prisonnier. Le 10 décembre de la même année, deux conseillers municipaux de la ville d’Ishigaki se rendent sur l’île de Minami-kojima. Le 3 janvier 2011, quatre Japonais se rendent notamment à Uotsuri-jima. L’été 2012 a vu s’accélérer les provocations : le 11 juillet, trois bateaux de pêche chinois pénétrent dans les eaux des îles Senkaku ; des activistes de Hong-Kong accostent le 15 août sur l’île de Uotsurijima pour y affirmer la souveraineté chinoise ; quelques jours plus tard, des activistes de l’extrême droite japonaise y déploient le drapeau national. Enfin, l’appel aux dons du gouverneur de Tokyo a permis de récolter plus de 1,4 milliard de yens (14 millions d’euros) C’est dire si l’initiative recueille une certaine sympathie dans la population.

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Des îles Kouriles aux Spratley, de multiples revendications
Carte par Philippe Rekacewicz

Dans ce face à face sino-japonais se sont invités les pandas, devenus le symbole de la diplomatie chinoise. La naissance, le 5 juillet, d’un bébé Panda dont les parents ShinShin (Zhen Zhen en Chinois) et Ri Ri (Li Li en chinois) avaient été loués par le gouvernement japonais, en 2011, pour un million de dollars par an, devait être de bon augure dans les relations entre les deux pays. Or ce bébé est mort subitement le 11 juillet ! Quelques semaines plus tôt, le 28 juin, le gouverneur de Tokyo avait proposé de nommer le nouveau né Sen Sen ou Kaku Kaku, en utilisant selon la tradition chinoise, deux idéogrammes identiques... choisis parmi les caractères formant le nom des îles Senkaku. Une de ces nombreuses plaisanteries douteuses dont il a le secret…

Le nom originel des îles, Diaoyutai, remonte à la dynastie Ming (XIVe-XVIIe siècles) — il est aujourd’hui encore utilisé par Pékin. En témoignent un certain nombre de récits de voyage. Elles sont également mentionnées sur des cartes et incluses dans le système de défense côtière de l’empire au XVIe siècle. Tenues pour terra nullius (territoire sans maître) car jamais occupées par la Chine, lesdites îles auraient été offertes par l’impératrice Cixi en 1893 à Sheng Xuanhuai, l’un de ses herboristes. L’édit de Cixi constituait donc une simple « prétention de souveraineté ». Les Japonais, très au fait du droit occidental à la fin de l’ère Meiji, l’ont saisi. En pleine guerre sino-japonaise, ils les annexent, quelques mois avant le Traité de Shimonoseki (1895) qui consacre leur victoire sur la Chine et entérine l’affaire. Fort d’un Etat-nation solidement construit, à la différence de la Chine et de la Corée, empêtrées dans leur féodalisme, le Japon va dès la fin du XIXe siècle intégrer administrativement et juridiquement tout le pourtour de la périphérie insulaire. Il a ainsi posé en germe les discordes futures (1).

Les Japonais occupent les îles Senkaku/Diaoyu depuis plus d’un siècle. En 1945, lorsque les Chinois reprennent possession de Taïwan (2), ils ne demandent pas le retour des îles dans leur giron. Celles-ci sont alors placées sous administration américaine en même temps que l’île d’Okinawa. Les Etats-Unis les rétrocèdent en 1972, mais restent neutres sur la question de leur souveraineté. Car l’allié pour eux, hier comme aujourd’hui, c’est le Japon. Ces îles seraient ainsi incluses, selon Tokyo, dans le périmètre du traité de sécurité nippo-américain. Toute attaque de la Chine contre elles pourrait être considérée comme un casus belli par les Américains. Par suite, les revendications de la Chine sont restées plus symboliques qu’autre chose. Lors de la signature du traité d’amitié sino-japonaise en 1978, le président chinois Deng Xiaoping avait déclaré qu’il fallait laisser aux générations suivantes la résolution de ce litige frontalier.

Malgré les poussées antijaponaises de sa population, Pékin semble garder cette conception chinoise des frontières maritimes historiquement souple, et privilégier les relations économiques. Le Japon ne dissocie pas la question territoriale de celle des zones de pêche (3).

Pour la marine chinoise, les îles présentent un intérêt stratégique énorme, pour accéder à l’espace océanique. Les apparitions de sous-marins chinois dans la ZEE (zone économique exclusive) japonaise en 2004 avaient provoqué un regain de tension. D’autant que même purement défensive, la marine nippone, avec ses bateaux très modernes et ses systèmes antimissiles ultrasophistiqués, est incontestablement la meilleure d’Asie (4).

Les Etats-Unis, qui ont décidé de renforcer leur présence en Asie, ont réaffirmé leur volonté de défendre le Japon, tout en essayant de calmer le jeu. Car le climat s’est également tendu entre le Japon et son voisin coréen. La visite impromptue le 10 août 2012 du président Lee Myung-bak sur l’île de Takeshima (Tokto en coréen) dans la mer du Japon (appelée « mer de l’Est » en Corée du Sud), contrôlée par la Corée du Sud, mais revendiquée par le Japon, a déclenché les foudres de Tokyo. Pour tendues qu’elles soient, ces relations n’ont rien à voir avec celles — explosives — qu’entretient le pouvoir nippon et les dirigeants chinois. On peut également rappeler que le Japon n’a toujours pas réglé son différend territorial avec la Russie — pour les îles Kouriles (5).

Christian Kessler

Christian Kessler est historien, professeur détaché à l’Athénée Français de Tokyo. Dernier ouvrage collectif paru, Le Japon des samouraïs à Fukushima, Fayard/Pluriel, 2011, réédition 2012.

(1) Philippe Pelletier, Le Japon, géographie, géopolitique et géohistoire, éditions Sedes, 2007.

(2) L’île était occupée par le Japon depuis la fin de la guerre Sino-Japonaise, en 1895.

(3)  Serita Kentarô, Nihon no ryôdo (le territoire japonais), Tokyo, Chûôkôronshinsha, 2002

(4) Jean-Pierre Cabestan, La politique internationale de la Chine, Presses de Sciences-Po, 2010.

(5)  Philippe Pelletier, ibid.

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© Le Monde diplomatique - 2016