Le Monde diplomatique
Accueil du site > Lettres de... > La troisième « flottille de la liberté » a mis le cap sur Gaza

Lettre de La Spezia

La troisième « flottille de la liberté » a mis le cap sur Gaza

mercredi 10 octobre 2012, par Jean-Arnault Dérens

La goélette Estelle a quitté le port de Naples, samedi 6 octobre en fin d’après-midi, avec l’objectif de rejoindre Gaza en une douzaine de jours, forçant le blocus israélien. Ce bateau forme à lui seul la troisième « flottille de la liberté ». Le gouvernement israélien a déjà fait savoir qu’il entendait l’arraisonner avant qu’il pénètre dans les eaux palestiniennes.

L’Estelle parviendra-t-elle à briser le blocus de Gaza ? Ce trois-mâts de 53 mètres affrété par le comité suédois « Un bateau pour Gaza » constitue, à lui seul, la troisième « flottille de la liberté » qui va essayer d’ouvrir une voie maritime jusqu’à l’enclave palestinienne, après deux tentatives infructueuses en 2010 et 2011. Le 31 mai 2010, les forces de sécurité israéliennes avaient lancé un tragique assaut en haute mer contre la première flottille, qui se composait de huit cargos transportant quelque 700 passagers : le bilan avait été de neuf morts et vingt-huit blessés parmi les passagers du Mavi Marmara, qui était parti du port turc d’Antalya. Cette attaque avait placé Israël dans une situation diplomatique délicate, la Turquie décidant même de porter l’affaire devant la Cour de justice internationale. Les vives réactions partout dans le monde conduisirent Israël à lever, le 20 juin, l’embargo sur les « biens à usage civil », tout en maintenant le blocus maritime — officiellement pour empêcher toute importation de matériel militaire. Si certains avis juridiques acceptent le bien-fondé de l’embargo israélien, tous reconnaissent qu’Israël a fait recours à un usage de la force « disproportionné ».

Au printemps 2011, les bateaux de la seconde flottille avaient été bloqués dans les ports grecs, à la suite de consignes gouvernementales, probablement prises sur la base de pressions politiques émanant de Tel Aviv. Deux bateaux furent même sabotés par des plongeurs. Seul le Dignité-Al Karama, parti de Corse, avait réussi à prendre la mer en direction de Gaza avant d’être arraisonné par la marine israélienne le 19 juillet, à une cinquantaine de milles nautiques des côtes palestiniennes. Avant l’abordage, donné par trois navires de guerre israéliens, toutes les communications satellites et radio du bateau avaient été coupées. Quelques mois plus tard, deux bateaux ont également pu prendre la mer, mais ont aussi été arraisonnés dans les eaux internationales : les navires ont été déroutés vers le port d’Ashdod, puis les équipages et les militants, principalement irlandais et canadiens, qui se trouvaient à bord ont été détenus durant six jours avant d’être expulsés d’Israël.

Pour sa part, l’Estelle a pris la mer cet été depuis son port d’attache de Turku, en Finlande, entamant un long tour d’Europe de la solidarité et de la mobilisation — le bateau a fait escale à Kristiansand (Norvège), en Bretagne, au Pays Basque, à Alicante, Barcelone, Ajaccio, La Spezia et Naples. Chaque escale est l’occasion de grands rassemblements de solidarité. A Barcelone, un concert de Manu Chao a réuni des milliers de personnes sur les quais. Les escales de l’Estelle ont d’ailleurs été fixées en fonction de la capacité et de la disponibilité des organisations pacifistes et pro-palestiniennes locales à accueillir le bateau.

« Le but de ces escales est non seulement de mobiliser l’opinion et de contribuer à construire un large mouvement contre le blocus de Gaza, mais aussi de faire la preuve par l’exemple que les ports européens sont ouverts à un bateau se dirigeant vers la Palestine », explique Mme Ann Ighe, l’une des porte-paroles du Comité suédois « Un bateau pour Gaza ». Dans le port de La Spezia, l’Estelle a subi une inspection générale de la Guardia costiera, qui a fait craindre que ce scénario grec de l’an dernier ne se renouvelle, mais la capitainerie a finalement laissé la goélette poursuivre sa route.

Alors que la goélette fait voile vers Gaza, le comité suédois a réagi aux menaces provenant d’Israël : « Un communiqué du ministère israélien des Affaires étrangères, repris par des médias israéliens, vient de déclarer qu’Israël était bien en contact avec les gouvernements respectifs des passagers embarqués à bord de l’Estelle. Il réaffirme qu’aucun navire ne sera autorisé à approcher la bande de Gaza. Ce “rapprochement” n’est pas chiffré dans la déclaration. Cette déclaration est interprétée par l’équipage de l’Estelle (...) comme une menace à la liberté de circulation dans les eaux de l’UE [1]. » En effet, non seulement Israël se doit de respecter les conventions et les règles internationales concernant le droit de la mer, mais le pays a signé des accords particuliers de libre-échange et de libre circulation avec l’Union européenne.

Le ministère israélien des affaires étrangères affirme « suivre » le navire depuis le début de son tour d’Europe, assurant que ne se trouveraient à bord qu’une « poignée d’extrémistes suédois » [2]. Cette présentation est un peu rapide : le capitaine est finlandais, l’équipage suédois et norvégien. Parmi les militants montés à bord au cours des dernières escales figurent notamment l’ancien député canadien Jim Manly ou le musicien et militant pacifiste israélien Dror Feiler, interdit de séjour dans son pays et installé à Stockholm. En tout, l’équipage se compose de huit marins professionnels, mais quiconque embarque à bord de l’Estelle doit prendre ses heures de quart et participer aux manœuvres. Mika Jamia, le capitaine, navigue sur l’Estelle depuis 1986 : « Très peu de personnes peuvent commander un bateau de ce type, qui n’a aucun des équipements modernes dont tous les bateaux à voile sont désormais munis », explique-t-il.

« Solidarité active »

Tout l’équipage est volontaire. Les marins naviguent habituellement sur des tankers ou des ferries. Ils ont choisi de rejoindre bénévolement l’aventure : « C’est tellement rare de pouvoir mettre ses compétences professionnelles au service d’une cause juste », se réjouit Anders, le chef-mécanicien. « Je fais ce voyage pour pouvoir dire à mes enfants et à mes petits-enfants que j’ai fait quelque chose de bien dans ma vie », ajoute Charlie, de quart aux petites heures du matin, en regardant le soleil se lever au-dessus du Cap corse.

« Les politiciens ne prennent pas leurs responsabilités. Nous voulons mettre en œuvre un principe de solidarité active, en étant tous bien conscients des risques que nous prenons », poursuit Mme Ann Ighe. En 2011, les rares bateaux de la deuxième flottille de la liberté qui n’ont pas été bloqués en Grèce ont été arraisonnés par l’armée israélienne avant de pénétrer dans les eaux territoriales, les membres des équipages détenus plusieurs jours avant d’être expulsés d’Israël, et les navires n’ont été restitués qu’au terme de longues procédures judiciaires. Tout l’équipage, parfaitement conscient du risque d’une interpellation, se prépare à n’opposer qu’une résistance strictement non-violente au possible abordage du navire.

Même si l’Estelle parvient à pénétrer dans les eaux palestiniennes, le bateau ne pourra pas accoster, car le port a été totalement détruit par les bombardements israéliens, durant l’opération « Plomb durci », et il devra donc mouiller au large. Il est prévu que les petits bateaux des pêcheurs palestiniens, cantonnés depuis 2009 dans la limite des trois milles maritimes, viennent aider à décharger la cargaison. Les accords d’Oslo (1995) prévoyaient une limite de 20 milles nautiques pour les bateaux palestiniens au large de Gaza. Cette limite a été ramenée à 12 milles par les accords Bertini de 2002, et à six milles en 2006, avant d’être réduite à une zone de pêche de trois milles depuis 2009 (lire Joan Deas, « A Gaza, la mer rétrécit », Le Monde diplomatique, août 2012).

« Nous savons bien que nos chances de passer sont minimes, reconnaît le capitaine Mika, mais elles ne sont pas nulles : le blocus de Gaza ne s’appuie sur aucune base juridique, les Israéliens peuvent tenter de nous détourner ou de nous arraisonner, mais ils peuvent aussi choisir de nous laisser passer. » Les marins vont tenter, toutes voiles déployées, de forcer l’embargo.

Le Manuel de San Remo sur le droit international applicable aux conflits armés en mer rappelle que « la déclaration ou l’institution d’un blocus est interdite si : (a) il a pour seul objet d’affamer la population civile ou de lui dénier toute autre chose essentielle à sa survie ; ou (b) si le dommage à la population civile est, ou peut être envisagé être, excessif par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu de ce blocus ».

Notes

[1] « L’Estelle est à La Spezia, en Italie », International Solidarity Movement-France, 30 septembre.

[2] Gerard Fredj, « Encore une flottille vers Gaza », Israel-infos.net, 3 octobre.

21 commentaires sur « La troisième “flottille de la liberté” a mis le cap sur Gaza »

  • permalien Deïr Yassin :
    10 octobre 2012 @18h14   »

    Parmi la "poignée d’extrémistes suédois" (qui mieux que Lieberman saurait reconnaitre un extrémiste...) se trouve l’Israélien Elik Elhannan, fils de Nurit Peled-Elhanan, membre fondatrice du Tribunal Russell pour La Palestine, et de Rami Elhanan, fondateur des Combattant pour la Paix avec Bassam Aramin, petit-fils de Matti Peled, premier général israélien à critiquer la colonisation (celle de ’67) et à aller voir Arafat à Tunis malgré l’interdiction de tout contact avec les Palestiniens.

    Un peu plus d’extrémistes de ce genre ferait du grand bien.

    http://shiptogaza.se
    http://shiptogaza.se/en

    La goélette Estelle :

  • permalien l’oeil de cain :
    10 octobre 2012 @19h00   « »

    Esperons que la communauté internationale saura faire preuve d’un minimum d’audace si le navire était arraisoné.
    Une petite note de protestation serait la bienvenue, une mesure de rétortion économique n’osons même pas y penser, d’ailleurs l’idée n’a fait que m’effleurer, sans doute ce temps MOSSAD d’autome qui me l’a inspirée

    Il fait ce qu’il veut l’état hébreux !

  • permalien alexis :
    11 octobre 2012 @00h59   « »

    Le blocus avait été brisé dès 2008 avec la première tentative :

    http://www.shiptogaza.gr/English/Th...

    mais à part ça rien à dire et bon courage et bon vent à tous !

  • permalien Georges :
    11 octobre 2012 @08h39   « »

    (qui mieux que Lieberman saurait reconnaitre un extrémiste...) se trouve l’Israélien Elik Elhannan, fils de Nurit Peled-Elhanan,

    Donc petit-fils d’un général du pseudo-état israélien qui a fini par comprendre RELATIVEMENT l’iniquité des agissements "israéliens"

    Malheureusement le tribunal Russell semble avoir très mal étudié le texte et le contexte des résolutions 181 et 273, et ne remet pas en cause l’existence de cette occupation plus que sexagénaire de la terre palestinienne ouest-jordanienne.

    Alors moins on en parle ...

  • permalien Pierre-Yves :
    11 octobre 2012 @19h25   « »

    @Georges

    Personnellement je ne suis pas dans la pureté des idées, mais dans les faits concret ; être contre l’existence de l’état d’Israël à cause de l’histoire de sa création ne change rien dans les fait et n’améliore pas la vie des gens.

    Aujourd’hui l’État d’Israël existe et c’est un fait indéniable. Une critique doit se faire sur son comportement, pas son existence.

    Notez que même les plus antisionistes des Israéliens (souvent les plus extrêmes) ont abandonné l’idée de sa disparition dans l’absorption d’un état binational Judéo-Arabe car d’un côté comme de l’autre de la ligne verte c’est impensable, alors ne comptez pas dessus non plus.

  • permalien Deïr Yassin :
    11 octobre 2012 @20h55   « »

    @ Georges
    Je n’ai pas d’admiration pour Matti Peled. C’était juste pour situer ’les extrémistes’ de Lieberman. Matti Peled était effectivement sioniste jusqu’à la fin de sa vie, et malgré le fait qu’il était un fin arabophone (thèse de doctorat sur Naguib Mahfouz), il n’avait jamais initié ses enfants à cette langue.

    @ Pierre-Yves
    Vous vous trompez : il y a bien parmi les anti-sionistes israéliens des gens qui sont pour un Etat judéo-arabe du Jourdain à la Méditerranée, et pour le retour des réfugiés.

    Miko Peled, le fils de Matti Peled en est un, ici un petit interview avec quelqu’un qui, il y a quinze ans était encore un ’sioniste de gauche’ :
    - www.youtube.com/watch ?v=pRAQ...

    Il vient de publier son autobiographie, sous-titrés ’le voyage d’un Israélien en Palestine’.
    Dans l’extrait du livre posté sur Mondoweiss, il raconte comment la mort de sa nièce l’avait poussé à s’engager personnellement, et comment à 38 ans pour la première fois de sa vie, il rencontrait des Palestiniens, à San Diego.

    - http://mondoweiss.net/2012/03/exclu...

  • permalien Pierre-Yves :
    11 octobre 2012 @21h27   « »

    Excusez-moi, j’aurais dû préciser parmi les antisioniste israélien raisonnable.

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    11 octobre 2012 @21h42   « »

    Je voudrais savoir si parmi les internautes s’il y en a qui savent si un "Israélien juif" peut aller en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza "librement" et vice et versa ?

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    11 octobre 2012 @21h43   « »

    avec des papiers je suppose que c’est possible...

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    11 octobre 2012 @21h46   « »

    Par rapport à mon expérience je sais que je peux aller de Drôme en Ardèche et l’inverse librement : en auto je suis obligé d’avoir mes papiers (sous peine d’un PV si contrôle de police) par contre à pied ce n’est pas nécessaire...

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    11 octobre 2012 @22h14   « »

    Pour la flotille : "Bon voyage M Dumollet !"

    Il paraît que c’est joli là-bas...

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    11 octobre 2012 @22h17   « »

    Je connais quelqu’un qui a été à Jérusalem et Bethléem, et aussi en Syrie, en Iran et en Egypte aussi mais ceux ne sont pas les mêmes pays...

  • permalien Matthias Sauvergeat :
    11 octobre 2012 @22h18   « »

    J’oubliais la Jordanie : ils sont cernés les mecs...

  • permalien Shiv7 :
    12 octobre 2012 @10h21   « »

    Mattieu

    en auto je suis obligé d’avoir mes papiers (sous peine d’un PV si contrôle de police) par contre à pied ce n’est pas nécessaire...

    A pied aussi le PV, chacun doit pouvoir prouver son identité dans n’importe quelles circonstances.
    Mais rassurez vous quand la puce ISDN (avec gps intégré)sous cutanée sera obligatoire, nous n’aurons plus de PV..

    Ah le bon temps où nous pouvions partir sur un voilier aux prises avec les éléments et les pirates, sans d’autres comptes à rendre..

  • permalien Laurent :
    14 octobre 2012 @19h31   « »
    La troisième « flottille de la bêtise » a mis le cap sur Gaza

    "le blocus de Gaza ne s’appuie sur aucune base juridique" : en êtes-vous bien sûr ? Le gouvernement de Gaza n’a-t-il pas pour objectif explicite de détruire Israël et de rejeter tous les Juifs à la mer ? Et le Hamas ne prouve-t-il pas par ses actes (attaque aveugle de bâtiments civils, d’écoles, etc. par des roquettes lancées contre le territoire israélien reconnu) qu’il fera ce qu’il promet dès qu’il en aura la possibilité ?
    Le blocus de Gaza est un acte de guerre conforme au droit international. On peut préférer la paix à la guerre, mais pour faire la paix, il faut être deux...

  • permalien Sarah :
    14 octobre 2012 @19h36   « »

    @ Laurent :

    Vous devez confondre les lecteurs du monde diplomatique avec ceux de Libération ou du Figaro.

    La hasbara a beaucoup de mal à passer ici.

    Vous perdez votre temps.

    Cordialement.

  • permalien marc :
    16 octobre 2012 @08h47   « »

    @Deïr Yassin : Merci pour ce lien :)

    @Shiv7 : Nul n’est censé ignorer la loi ?
    En voiture, ne sont nécessaires que les papiers relatifs à la conduite du véhicule, permis (qui n’est pas une pièce d’identité), certificat d’immatriculation (carte grise), etc ...
    A pied, aucun.
    A ceci près qu’une vérification d’identité peut être effectuée d’après les éléments à fournir oralement : Nom, prénom, adresse.

    Ce qui ne prend que quelques minutes, sauf en cas de détournement de la loi par l’autorité : 4 heures, le maximum, pour vous extraire d’une manifestation sur la voie publique, que nous ayez ou non présenté vos papiers.

  • permalien Shiv7 :
    16 octobre 2012 @09h45   « »

     : Nul n’est censé ignorer la loi ?

    J’ignorais qu’en France fut le cas, je prenais le cas de la Suisse où si je ne m’abuse la non possession de papier d’identité est amendable.

  • permalien Laura :
    18 octobre 2012 @12h39   « »

    @ Sarah : vous devriez vous posez plus de questions. les lecteurs de n’importe quel journal devraient (au moins essayer de) s’informer sur le sujet en question, pas betement lire l’article de son journal prefere et en deduire que c’est la verite absolue. Particulierement sur le sujet Israel / Palestine, on retrouve beaucoup de fausses informations et d’articles qui prennent parti au point d’inventer ou transformer certains episodes de l’histoire.

    @ Laurent : merci !

  • permalien ioj :
    20 octobre 2012 @03h17   « »

    Et pourquoi n’est pas entrer à Gaza par l’Egypte ?

  • permalien Deïr Yassin :
    20 octobre 2012 @12h28   «

    La marine israélienne vient d’intercepter Estelle au large de Gaza (sans morts cette fois....) :
    - www.maannews.net/eng/ViewDet...

    Noam Chomsky est bien arrivé à Gaza par contre :

    - www.info-palestine.net/artic...

Ajouter un commentaire