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Coiffure et pop-culture au Sahel islamique

mercredi 17 octobre 2012, par Sébastien Lo Sardo

Les coiffeurs du Sahel accordent un soin tout particulier à la décoration de leurs boutiques. Les murs – et parfois le plafond – sont littéralement ensevelis sous une épaisse couche bleutée d’affiches décolorées et de posters froissés.

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Toutes les photos sont de Georges Morleghem

Ces collections d’images ne sont pas que cache-misère qui dissimulent le bois rongé ou la tôle surchauffée. Elles constituent également des manifestes de culture pop sahélienne.

Elles mettent en contact des référents disparates : équipes européennes de football, symboles de réussite matérielle, célébrités de la sous-région, figures hypersexuées du hip hop et du R’n’B nord-américains ou encore des icônes de l’islam global censées être importées d’Arabie Saoudite mais souvent produites au Nigeria ou contrefaites en Chine.

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Bref, de Bamako à Niamey, les boutiques de coiffeurs abritent d’étranges géographies transnationales où le FC Barcelone joue au ballon à proximité des lieux saints de La Mecque, où Britney Spears – outrancieusement photoshoppée – dévisage un imam wahhabite lui-même occupé à toiser Tupac Shakur [1].

Ces juxtapositions d’univers culturels reflètent l’extrême mobilité caractéristique des régions sahéliennes. Tout le monde y semble systématiquement sur le point de prendre la route du déplacement matrimonial, de la migration économique, du commerce de longue distance ou de l’islam transnational.

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En retour, la vie quotidienne est – jusqu’au moindre village de brousse – peuplée de fragments d’« ailleurs » plus ou moins lointains : capitales du Golfe de Guinée ou du Maghreb, métropoles d’Amérique du Nord ou d’Europe, espaces asiatiques en effervescence économique et centres religieux du Proche et du Moyen-Orient. Ces fragments d’ailleurs contribuent à façonner les imaginaires locaux et à tracer les contours de cultures populaires profondément hétérogènes.

Dans la région, les cinq dernières années – rythmées par les rébellions armées, les coups d’Etat, le démembrement de l’encombrant voisin libyen ou les enlèvements de ressortissants occidentaux – ont été particulièrement agitées. Le Sahel ouest-africain semble être subitement devenu le lieu de tous les dangers et de tous les enjeux : trafics et contrebande, matières premières convoitées, résurgence de luttes indépendantistes et tentation théocratique sur fond d’inquiétantes mutations sub-sahariennes d’Al-Qaida.

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La prise du Nord-Mali par Ansar Dine et la destruction des mausolées de Tombouctou paraissent venir marquer une rupture irrémédiable. Vues sous ce prisme, les boutiques des coiffeurs de Bamako – enterrées sous une montagne d’affiches – paraissent documenter la fin d’un monde. Après celui-ci, on peut s’interroger : quelles images viendront décorer les murs d’une région souvent dépeinte comme un probable nouvel Afghanistan ?

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Sébastien Lo Sardo est anthropologue. Georges Morleghem est photographe et anthropologue.

Notes

[1] Grand rappeur américain assassiné en 1996.

7 commentaires sur « Coiffure et pop-culture au Sahel islamique »

  • permalien greudin :
    17 octobre 2012 @21h47   »

    Très joli heureusement qu’ils abusent pas des jeux de mots comme en France ; diminu’tif, impéra’tif, etc : http://lolcoiffeurs.tumblr.com/ :)

  • permalien Nico DK :
    18 octobre 2012 @11h59   « »

    Manifique projet qui démontre que l’anodin, le détail, révèle nos réalités avec parfois davantage de force que ce qui nous paraît essentiel. Espérons que le photographe et l’auteur n’en sont qu’à leur coup d’essai.

  • permalien M&M’s :
    18 octobre 2012 @16h50   « »

    Décoiffant ! Merci pour votre travail, le partage de vos expériences, cette combinaison inédite de mots et d’images. We want more..

  • permalien Rachida :
    22 octobre 2012 @00h40   « »

    On dirait un manifeste de leurs espoirs et désirs, un peu comme les chambres d’adolescents recouvertes de photos d’amis, de vedettes, de rêves.

    Merci de nous présenter cette réalité.

  • permalien Rachida :
    22 octobre 2012 @00h57   « »

    Juste une question : pourquoi cette référence "islamique" ?

    On n’y trouve aucun lien avec le contenu de l’article, d’autan moins avec la pop-culture.

    Serait-ce une façon de démarquer cette culture locale comme encore immune et indépendante de l’islam ?

  • permalien Anaïs Meulier :
    22 octobre 2012 @09h51   « »

    Superbe travail. Ca colle parfaitement... le texte et les photos... D’ailleurs, est-il possible d’acheter l’une ou l’autre photo ?

  • permalien actualite senegalaise :
    19 mars 2013 @17h11   «

    la coiffure africaine se développe de plus en plus et c’est grâce-aux talents des professionnels qui deviennent très créatifs, et si cela est possible c’est aussi grâce-à l’existence des écoles de formation en beauté ou esthétique et des blogs qui vont dans ce sens aussi. Sur actualite senegalaise vous découvrirez des modèles de coiffure sénégalaise.

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