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Poker menteur à Sciences Po

lundi 5 novembre 2012, par Alain Garrigou

Ceux qui croiraient que la crise de Sciences Po n’est qu’un événement secondaire impliquant une école parmi d’autres se tromperaient lourdement. La coïncidence de la mort mystérieuse de son directeur et de la publication progressive du rapport de la Cour des comptes nous permet de mieux mesurer la place de cette école dans la politique française. De ce rapport d’ores et déjà accablant, on attend la totalité des conclusions le 22 novembre prochain. Point d’interrogation : des poursuites judiciaires seront-elles demandées contre des personnes de l’institution ? Dans ces conditions, le ministère de l’enseignement supérieur a demandé le report de l’élection du directeur après la publication. Croit-on que le duumvirat Jean-Claude Casanova et Michel Pébereau placé à la tête de Sciences Po obtempère dans une situation aussi délicate pour eux ? Pas du tout. Reçus par Mme Geneviève Fioraso, ils ont affiché une arrogance inhabituelle face à une ministre, fut-elle seulement celle de l’enseignement supérieur. Depuis longtemps, les questions concernant Sciences Po ne se décident pas à ce médiocre niveau ministériel. Du temps de Nicolas Sarkozy, vient-on d’apprendre encore, le montant des subventions publiques était indiqué au ministère par le secrétaire général de l’Elysée. Le duumvirat a donc persisté dans son intention d’élire le directeur avant la date demandée par la ministre. Ils sont allés jusqu’au bout du défi en procédant à l’élection d’Hervé Crès, directeur des études et directeur par intérim. Selon les règles coutumières de Sciences Po, l’élu est coopté par un triumvirat rassemblant le directeur de l’Institut d’études politiques (IEP) et administrateur de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), le président de cette dernière et le président du comité de direction de l’IEP. En l’absence du premier, le directeur fut nommé après une première sélection entre une vingtaine de candidats (sur des critères inconnus), puis entre quatre candidats. Le dauphin officieux du directeur défunt a donc été confirmé par les deux instances, dont on ne peut ignorer qu’elle sont plutôt obéissantes. Pas tout à fait cependant puisque, cette fois, des personnalités ont manifesté leur désaccord. Comme on le fait à Sciences Po : en s’abstenant. Ainsi, le directeur a-t-il été élu avec 20 voix sur 30 (le minimum requis) et 10 abstentions, le 29 octobre, par le conseil d’administration de la FNSP, puis par 13 voix sur 29, avec 14 bulletins blancs ou nuls et un vote contre au Conseil de direction de l’IEP. Dans des instances dont les scores sont habituellement « soviétiques », le coup de force du duumvirat a manifestement soulevé des « réserves », selon la plaisante litote du journal Le Monde (1er novembre 2012).

L’épisode est en effet un coup de force si l’on considère que les tireurs de ficelles ont joué le fait accompli — il faut encore un décret du président de la République — et un poker menteur. Le président de la FNSP, l’économiste Jean-Claude Casanova, a annoncé avoir reçu les accords de la ministre, de l’Elysée et de Matignon ainsi que l’assurance de la Cour des comptes qu’il n’y aurait pas de poursuites judiciaires (lexpress.fr, 29 octobre 2012). Le ministère a démenti, Matignon et l’Elysée n’ont rien dit. Quant à la Cour des comptes, on imagine mal qu’elle puisse donner de telles assurances avant la publication de son rapport. Dans cette affaire, le duumvirat — dont on sait qu’il siège aussi à la commission de moralisation de la politique présidée par Lionel Jospin — donne une belle leçon de politique concrète aux jeunes élèves de Sciences Po. Ils montrent aussi combien l’accès aux sommets de l’Etat leur semble facile.

Depuis sa vraie fausse nationalisation, les faveurs du pouvoir politique n’ont jamais été comptées. La situation de l’Ecole libre des sciences politiques était pourtant délicate quand il s’est agi de négocier sa nationalisation. Il fallait alors de l’aplomb ou peu de mémoire pour faire valoir une activité résistante. Roger Seydoux qui mena ces négociations pour l’Ecole avait oublié qu’il avait contacté Karl Epting, le responsable de l’ambassade d’Allemagne, et congédié les enseignants juifs à sa demande [1]. En 1945, Michel Debré, ancien élève et proche du général de Gaulle, avait réussi à enlever l’affaire au ministère. Les élites conserveraient donc cette école parisienne, dorénavant financée par l’argent public, tout en gardant à ses actionnaires le patrimoine. Depuis lors, les relations de Sciences Po empruntent des voies directes comme au temps de Lionel Jospin avec son directeur de cabinet Olivier Schrameck (un autre membre de la commission Jospin). Bel exemple de l’entregent du directeur de l’école parisienne, la relation fut encore plus étroite avec Nicolas Sarkozy qui voulut en faire son ministre et lui commanda un rapport sur l’enseignement secondaire payé par Sciences Po. Et la presse de s’émerveiller sur le dynamisme nouveau de l’institution dont on apprenait qu’elle avait été une belle endormie dans un temps pas si lointain où la même presse disait le contraire. La communication du directeur ne lésinait pas sur les relations publiques mais le succès devait plus encore à l’institution, dont beaucoup de journalistes sont d’anciens élèves et qui avait encore accru l’intégration des élites en élargissant son spectre de compétence à la préparation de tous les métiers de pouvoir. Cette puissance s’est fortement accrue pendant l’ère Descoings. Dans un pays mal en point, l’intégration et le conformisme des élites expliquent largement la résurgence d’une « société bloquée » [2], comme on a pu la voir dans les années 1930.

La Cour des comptes a offert une occasion inestimable d’entreprendre une vraie réforme. Sans coût financier. Et même économe des deniers publics si on considère la gabegie antérieure. Le rapport ne se contente pas en effet de recommandations financières, mais tire les conséquences des dérives observées. Sciences Po n’a pu en arriver là — autocratisme, infractions aux règles légales, gaspillages — que par son statut hybride négocié en 1945. Qu’une fondation de droit privée soit financée par des fonds publics avait déjà été sanctionné par le Conseil d’Etat en 1945. Le pouvoir politique était alors passé outre. Le régime dérogatoire de Sciences Po explique bien évidemment ses dérives. La Cour des comptes a manifestement affolé les garants d’une institution élitiste puisque le président de la FNSP s’est empressé de déclarer que son statut n’était pas mis en cause. De qui avait-il obtenu l’assurance ? Ou bien jouait-il encore au poker menteur ? Toujours est-il que l’information a été confirmée par la presse : « Quant à l’avenir de Sciences Po, l’Etat ne souhaite pas suivre la Cour dans sa demande de revenir sur le statut de l’institution » (Le Monde, 1er novembre 2012). Une telle occasion de changer un système de formation des élites aussi concentré et aussi nuisible serait-elle donc manquée par un gouvernement de gauche ? Si on se demandait quelle imagination et volonté réformatrice ont les dirigeants actuels de la France, à commencer par François Hollande, on serait donc renseigné. Il est vrai que beaucoup d’entre eux ont, comme le disait Jean-Marcel Jeanneney — acteur de la vraie-fausse nationalisation avec Michel Debré —, gardé « un bon souvenir de Sciences Po ».

Notes

[1] Philippe Burrin, La France à l’heure allemande, Seuil, Paris, 1999, p. 313.

[2] Stanley Hoffman, A la recherche de la France, Seuil, Paris, 1963.

15 commentaires sur « Poker menteur à Sciences Po »

  • permalien Yvan :
    5 novembre 2012 @14h08   »

    Le dauphin du défunt... c’est divin.

  • permalien BM :
    5 novembre 2012 @17h47   « »

    Sciences Po utilise l’argent public pour prôner le libéralisme ultra. Assez !

  • permalien fallenmindofsidi :
    6 novembre 2012 @00h13   « »
    et ?

    C’est qui l’illustrateur sur l’image de cette article ??

  • permalien Greg Lamb :
    6 novembre 2012 @00h41   « »

    Je ne serais pas étonné qu’il ne se passe rien, François est aussi un ancien élève, et il savait pourquoi il rentrait dans cette école ... je ne suis pas sur qu’une simple réforme de science Po change grand chose, même si on agitait sous leurs nez une nouvelle constitution écrite par le peuple, ils essayeraient de garder le pouvoir a tout prix ! Il suffit de voir ce qui se passe en Island, et partout dans le monde

  • permalien latetatoto :
    6 novembre 2012 @01h04   « »

    quel pouvoir de gauche ? il y a un pouvoir de gauche en france ?

  • permalien V.M. :
    6 novembre 2012 @12h31   « »

    " ils ont affiché une arrogance inhabituelle face à une ministre, fut-elle seulement celui de l’enseignement supérieur."

    Choisir entre la fonction et la personne ? Ou bien "une ministre, celle..." ou "un ministre, celui...".

  • permalien L’équipe du Monde diplomatique :
    6 novembre 2012 @12h57   « »

    @V.M.

    C’est rectifié, merci de votre vigilance.

  • permalien SK :
    6 novembre 2012 @13h33   « »

    @BM : Je ne sais pas trop ou vous voyez un "libéralisme ultra" à Sciences Pipo, mais moi je n’en vois ni dans l’enseignement, si chez les élèves (qui n’ont pas franchement la réputation d’être des libéraux pur jus).
    J’en veux pour preuve la personnalité des professeurs qui enseignent l’économie à Sciences Po, comme Etienne Wasmer, et qui ne peut pas être qualifié d’ultra-libéral. http://blogs.rue89.com/etienne-wasm...
    Ce simple aveu devrait convaincre qu’on est loin des prétentions des économistes ultra-libéraux. :)

    Beaucoup plus généralement, je trouve regrettable qu’on attribue souvent à Sciences Pipo des tares qui relèvent plus de l’ENA, de ceux qui y sont passés, soit une infime minorité.

  • permalien Shanaa :
    7 novembre 2012 @13h41   « »

    "Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse" ou le temps n’est plus au prestige ! Aujourd’hui, il vaut mieux dire : Je suis TRADER que : Je fais sciences po, ouais !

  • permalien Sancho :
    9 novembre 2012 @12h44   « »

    En matière de financement il serait également interessant de se pencher sur les frais de scolarités acquittés par les étudiants étranger en correlation avec la facilité étonnante avec laquelle ils sont admis. Pour un bachelier français jusqu’à l’année dernière une seule solution l’excellence ultime par voie de dossier avec au "minimum" une mention très bien ou le concours avec un taux de réussite très bas.
    Par contre que l’on arrive de Caracas, New York ou Sideney ,non éligible au bourses, et les portes s’ouvrent d’un souffle. On doit dans ce cas s’acquitter de près de 9000€ annuels pour des cours dispensés (Voir Poitiers) dans des locaux trop petits, mal équipés. Des enseignants recrutés avec des critères d’exigence discutables. Certain enseignent dans les lycées de la ville. Et des cours enseignés en anglais par des locuteurs que leurs étudiants corrigent. Et bien sûr des activités/enseignements culturels dirigés par des acteurs de la culture locale de haut vol tel qu’un intermittent de la chanson ecumeur de bars et autres du même filon... Bref on brade la marque pour se faire de l’argent. On dévalorise le diplôme et on ment à ces élèves de métropole qui se donnent à fond pour accéder à ce qu’on leur fait passer pour une opportunité exceptionnelle d’enrichissement culturel

    Que l’on audite les science-Po Paris de province

  • permalien Jack* :
    10 novembre 2012 @09h56   « »

    Ahah les gens, Science Po, j’y suis rentré en 2010 plein de rêves, et aujourd’hui j’en subit encore les séquelles depuis que je l’ai quitté. J’avais commencé à écrire un truc pour expliquer ce qu’il s’y passait, mais trop long, trop dur. Hm, le système que définissait Bourdieu est bel et bien là, ultra puissant, cassant pour les gens comme moi. Science po vous élimine tranquillement dès lors que vous n’êtes plus assez noble pour sa communauté.

    Je pourrais raconter plein de choses sur cette école, malheureusement pas le temps pas la place. Sachez quand même qu’il est fréquent d’y trouver des cinquième année incapable de définir une concurrence parfaite ou imparfaite, LOL.

  • permalien George :
    10 novembre 2012 @19h27   « »

    En même temps, y a pas mal de masters qui comportent très peu d’éléments en commun avec l’économie, de ce que j’en sais.
    Et j’imagine que c’est le genre de choses qu’on voit en 1ère année, cela doit commençer à faire loin pour eux.

  • permalien C. :
    13 novembre 2012 @19h05   « »

    @Jack - Il y a un "s" à Sciences Po - l’école élimine ceux qui ne savent même pas correctement écrire son nom. Ce n’est pas une question de noblesse mais de niveau.

  • permalien BoNO des BoiS :
    13 novembre 2012 @23h26   « »

    @C

    Quand je vois le tiens de niveau je me demande ou est la noblesse : dans une tentative de rendre le débat vivant ou dans l’intervention puéril d’un Zorro de l’orthographe. Le principal ici, c’est de se comprendre. Le gros soucis de l’école, et de scienceSSS Po en particulier, c’est justement la rigidité, l’élitisme. Ne pas connaître son orthographe parfaitement n’est pas une priorité pour qui cherche la vérité, pas celle qu’on nous impose, mais celle qui se cherche ! l’orthographe n’est qu’un code de communication trop sofistiqué pour une grande partie des gens(dont je fais partis), on a le droit de sauter des leçons, d’y revenir, Peut être Jack deignat faire une différienciassion antre La science de ScienceSS Po et les sciences po qu’on devrait enseigner ?
    Après, je dis ca, je dis rien, j’ai pas le niveau, je ne suis qu’un paysan illéttré et toi un beau petit snob ( ou une).

  • permalien mouvementcitoyen :
    14 décembre 2012 @00h32   «

    Y’en a marre d’entendre toujours parler de crise et de sortie de crise. Rappelons-nous que la 1ère crise date de 1973 (date du 1er choc pétrolier), que Raymond Barre avait bien dit que rien ne serait jamais plus comme avant avec une énergie toujours plus chère et qu’il avait laissé une situation excédentaire et un endettement minime en 1981. Si gouverner c’est prévoir, force est de constater que nous ne sommes pas gouvernés car aujourd’hui avec plus de 90% d’endettement nous sommes dans la situation de l’Argentine il y a quelques années mais sans pouvoir dévaluer.
    Y’en a marre de nos hommes politiques qui ont bradé le modèle social français basé sur la SS, les retraites, l’éducation gratuite, etc…
    Y’en a marre de l’incompétence des hommes politiques, incapables d’imaginer autre chose que des taxes nouvelles qui mettent toujours plus de boulets au pied d’un pays à qui on demande de courir un cent mètres aussi vite que les chinois.
    Y’en a marre que l’on ne se préoccupe pas de la réforme structurelle de l’Etat alors qu’on réforme les français. Tout le monde sait que ce dont souffre la France c’est l’excès de frais fixes. Les hommes politiques le savent parfaitement. Qu’attendent-ils pour réformer l’état ?
    Y’en a marre d’entendre parler de Démocratie (étymologiquement : le pouvoir-krator au peuple-démos) alors que les hommes politiques n’écoutent pas les français, qu’ils creusent eux-mêmes un fossé entre eux et les français et qu’ils leur confisquent le pouvoir.
    Y’en a marre de voir les hommes politiques stigmatiser des catégories de français : les riches, les retraités (il parait qu’ils sont privilégiés !), l’Eglise, hier c’était les juifs et les francs-maçons… Souvenez-vous ! Le rôle de l’Etat n’est-il pas de rassembler ?
    Y’en a marre d’entendre dire que la France est une grande puissance alors que nous sommes des nains économiques mais aussi militaires.
    Y’en a marre de l’idéologie qui conduit l’action publique alors que le seul pragmatisme suffirait.
    Bien entendu, en disant tout cela, on va nous accuser de décrédibiliser les hommes politiques, de faire le jeu du Front National. Mais ce n’est pas nous qui avons inventé le Front National, ce n’est pas nous qui le favorisons, c’est l’indigence, l’incapacité des hommes politique qui fait le lit des extrêmes quels qu’ils soient.
    Il faut que ça change, que les citoyens reprennent la main sur leurs affaires, qu’ils contrôlent les résultats des actions des hommes politiques, et non pas de leur communication, et les sanctionnent non pas en ne leur accordant pas leur vote mais en les frappant d’inégibilité.

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