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La « fabrique des héros » en panne

mercredi 14 novembre 2012, par Philippe Leymarie

« Que sont les héros devenus ? », demandait, un brin mélancolique, la revue Inflexions (n° 16, 2011), éditée par l’armée de terre française. Dans les sociétés « avancées », où « tout se passe comme si combattre était devenu honteux », les héros sont fatigués… et la « fabrique des héros » ne fournit plus. Un bien ou un mal ?

Pour ce qui les concerne, les armées ont besoin de ces personnages porteurs des valeurs et des vertus que l’on demande aux soldats, soulignait le général Jean-René Bachelet, lors d’une journée d’études organisée l’année dernière [1]. Mais, le combattant n’a pas souvent le sentiment d’être un héros, selon le colonel Michel Goya, spécialiste des « nouveaux conflits » à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM). Pour lui, « il n’y a pas de héros : il n’y a que des récits ».

Ces figures, êtres d’exception, acteurs incroyables ; ces modèles, ces exemples — quand ils existent — sont en partie « fabriqués », apparaissant à chaque époque, sur ce qui serait un « marché de l’offre et de la demande des héros ». Ainsi, le héros, « reflet du temps et expression des cultures, est à géométrie variable », estime le colonel François Goguenheim, des troupes de marine, qui remarque qu’aujourd’hui « l’opinion refuse de donner à l’adversaire le statut d’ennemi », tout comme domine l’obligation morale d’éviter toute perte humaine : tout cela conduit, selon cet officier, à « rendre étrangère à notre armée la figure d’un héros épique, confondue avec celle du guerrier absolu ».

Grande pourvoyeuse

Au demeurant, « les sociétés sont plus ou moins créatrices de héros », relève Goya. Les Etats-Unis ou l’ex-Union soviétique sont les champions du genre. En France, il faut plutôt remonter à la Troisième République (1870-1940), grande pourvoyeuse en héros — Verdun, Sedan, Bazaine, les colonies — que consommaient les « hussards noirs » dans leurs cours « d’instruction morale et civique » (sans oublier que les débuts de la Troisième République ont également été ceux de l’antimilitarisme et de l’anticolonialisme… ).

Plus tard, tout est moins clair. « Où sont les héros de la guerre d’Algérie ? », demande Yann Andruétan : « N’y aurait-il que ceux qui se sont opposés à cette guerre ? ». Pour ce médecin-psychiatre militaire, il n’y a que le cinéaste Pierre Schoendoerffer à avoir exalté le « guerrier », souvent seul, incompris, aux prises avec le reflux colonial, à travers des œuvres telles « La 317e section », « Le Crabe-tambour », « L’Honneur d’un capitaine »… [2]

Dans ces films, le héros n’est pas une victime : il a choisi son destin ; il est un meneur, un chef charismatique, mais aussi un homme ordinaire marqué par l’échec, tourmenté, habité par la peur, le désarroi, et parfois lâche — cette figure de l’anti-héros par excellence. « Pour Schoendoerffer, le héros n’est pas sacré, il est un humain qui assume le blasphème de la guerre… Pour nous, les militaires, Bigeard est le héros de Dien Bien Phu, d’Alger ; mais aucune figure ne s’est imposée dans l’opinion, dans la société », explique Yann Andruétan.

Accidentés du travail

Analysant cette contribution de la revue Inflexion, éditée depuis six ans par l’armée de terre française avec le souci de confronter les réflexions des civils et des militaires, Alain Joxe y voyait un « reflet indirect du désenchantement que constituent les guerres sous commandement américain auxquelles sont voués les militaires français, et dont l’absurdité s’oppose à la naissance légitime de nouveaux héros... Les héros de ces conflits douteux sont plutôt les journalistes et les militants des organisations non gouvernementales (ONG). On ne meurt plus pour la patrie en Occident électronique ; on n’arrive pas à mourir pour l’ONU. Mais alors, quelles Grandes Causes méritent encore qu’on y risque sa vie ? ». [3]

Indice de cette « mélancolie », les questions posées au début d’une journée d’études par le général Jean-Philippe Margueron, directeur d’Inflexions : « Nos jeunes soldats en Afghanistan, pour qui, pour quoi meurent-ils ? Et les blessés, sont-ils victimes d’un simple accident du travail ? », s’inquiétait l’officier, souhaitant qu’on les aide à se reconstruire, car le plus souvent « ils refusent le statut de victimes ». Autre indice, les regrets exprimés par Frédéric Pons, officier de réserve et journaliste à Valeurs actuelles, qui comparait les hommages plutôt réduits et convenus de la France à ses quatre-vingt-huit morts en Afghanistan sur fond de malaise ou d’indifférence, aux rapatriements patriotiques et populaires des corps des centaines de soldats américains, britanniques ou canadiens relayés par des drapeaux, des défilés, des sirènes, des écoliers…

(A suivre)

Notes

[1] 27 avril 2011, aux Invalides, à Paris.

[2] Pierre Schœndœrffer est mort le 14 mars 2012 à Paris, à l’âge de 83 ans.

[3] Le Débat stratégique, mars 2011.

16 commentaires sur «  La “fabrique des héros” en panne »

  • permalien la peniche :
    14 novembre 2012 @19h48   »

    Il y a belle lurette que les soldats français ne meurent plus POUR la France, mais AU NOM de la France. C’est un distinguo terrible et redoutablement anti-héros.

  • permalien Ph. Arnaud :
    14 novembre 2012 @23h34   « »

    M. Leymarie

    - Si je puis me permettre, je ne suis pas sûr que Bazaine figure parmi les "héros" qu’ait encensés la IIIe République. Il avait à son passif les défaites de Mars-la-Tour et de Gravelotte-Saint-Privat, plus son repli volontaire dans Metz et la capitulation subséquente de son armée, qui livra aux Allemands un total de prisonniers, de fusils et de canons supérieur à celui de la capitulation de Sedan.

    - Et qui lui valut le conseil de guerre à l’issue du conflit.

    - L’histoire très nationaliste des débuts de la IIIe République mettait davantage l’accent sur des noms tels que Chanzy, Faidherbe, ou tel ou tel militaire ayant tenu une place-forte assiégée, comme Denfert-Rochereau à Belfort, ou le commandant Teyssier à Bitche.

    - Cordialement.

  • permalien cultive ton jardin :
    15 novembre 2012 @13h45   « »

    Faut-il vraiment tuer et mourir pour être un héros ?

  • permalien Shanaa :
    15 novembre 2012 @14h20   « »

    Les "z’héros" sont fatigués, et les peuples en ont marre des guerres !
    Plus que jamais, "on ne meurt plus pour sa patrie" mais pour les industriels !"

    Cultive ton jardin :
    Un justicier ne meurt pas ! En revanche, le soldat loue sa vie pour des guerres dont ils ignorent les dessous et qui profitent aux groupes dominants !

  • permalien arndebian :
    16 novembre 2012 @11h46   « »

    « Que sont les héros devenus ? »
    Je vais vous faire économiser du temps et de l’argent ; ils sont morts et ils ont rejoint tous les gens indispensables ; suffit de se promener dans un cimetière pour le constater.

    Cet article de Philippe Leymarie me fait penser à un Candide qui reviendrait après quelques vacances prolongés sur Terre.

    « il n’y a pas de héros : il n’y a que des récits ». c’est sans doute le prix à payer pour avoir transformer l’histoire en "narrative" suivant les bon conseils des "think tank" US. Maintenant que l’on est empêtrés dans les incohérences et les contradictions évidentes de cette "narrative" on est effectivement un peu embarrassés mais il s’avère que, même si le constat commence à poindre, il est trop tard, on ne refait pas le passé contrairement à que ces génies des Think Tank pensaient.

    « l’opinion refuse de donner à l’adversaire le statut d’ennemi ».
    Mr Goguenheim penserait il au 3,5 à 4 millions d’indochinois que l’on a exteminés pour une question de domino, ou bien est-ce ce 1 million de civils irakiens que l’on a boussilés pour du pétrole, a moins que que ce soit les 70 000 libyens pour les sauver d’eux-mêmes ? Il y en a trop, on se pert dans tous ces morts !

    « rendre étrangère à notre armée la figure d’un héros épique, confondue avec celle du guerrier absolu ». Il n’a pas d’enfants ce général. Il devrait regarder des gosses jouer à Call of Duty ou autre merveille du genre, il aurait éviter cette bourre.

    « Où sont les héros de la guerre d’Algérie ? ». La torture de génère pas de héros, cela semble difficile à comprendre pour les gradés mais les hommes de la troupe comprennent cela eux.

    Les choses changent Mr Leymarie et ... messieurs des états majors et c’est une très bonne chose.
    Du reste cela ne date pas d’hier que les blessés au front ne tardent à devenir des invalides ou des handicapés.

    « Nos jeunes soldats en Afghanistan, pour qui, pour quoi meurent-ils ? Et les blessés, sont-ils victimes d’un simple accident du travail ? »
    Mr Sarközy de Nagy-Bocsa a répondu à cette question, pour pouvoir mettre du vernis à ongles au femmes afghanes, et accessoirement les marrier à 9 ans. Quand au bléssés, ils traduirons vite les termes du marché comme réduction budgetaire et ajustement structurel en langage clair puisque c’est leur capacités productives qui seront jugés pour mesurer de leur utilité dans la société de marché.

    Ou avez vous la moindre ferveur populaire dans ces fameux rapatriements patriotiques au Canada (et aux usa) ?
    Crever pour maintenir le taux de profitabilté de la bourse de Wall Street ou de la city vous en conviendrait cela n’est pas très "glamour" et ça de plus en plus de gens le comprennent ainsi.
    Peut être que les nations grandissent, c’est tout, et comment s’en étonner en Europe après deux tentatives de sucide, en attendant la troisième.

  • permalien Shanaa :
    16 novembre 2012 @13h23   « »

    Dans les guerres modernes, ou est "l’héroisme" quand vous larguez des bombes sur des civils, aveuglément, dans un avion bien planqué ? De plus, ce sont des guerres d’agression, ce qui n’a rien de défensif, donc d’héroique !
    Aujourd’hui, les guerres sont essentiellement dirigées contre des civils innocents ! Normal que les gens ordinaires n’y trouvent rien d’héroique !
    D’ailleurs, on ne voit jamais de reportages sur les hôpitaux militaires ! Cela aurait un effet dissuasif pour ceux qui veulent s’engager ! Donc, les décideurs font appel au marketing, aux jeux vidéos pour stimuler l’envie d’aventure !

  • permalien bjorn :
    17 novembre 2012 @13h38   « »

    le general Morillon a pris une decision heroique pendant la guerre de bosnie,à mon sens.

  • permalien DF31 :
    17 novembre 2012 @17h59   « »

    L’armée est aussi un refuge en période de chômage de masse comme aujourd’hui... ce qui est pour le moins contradictoire avec l’idée qu’on peut se faire de l’héroïsme.

  • permalien Shanaa :
    17 novembre 2012 @23h02   « »

    Et l’armée de métier annonce des guerres de plus en plus nombreuses et compliques !
    Qui a dit : Plus jamais ça ?
    Et à quoi sert ce machin d’ONU si les guerres prospérent ?
    Sauf en Suisse ! Plus d’un siécle et demie sans une guerre !!
    Point de fatalité donc !
    Alors pourquoi encore des guerres ?

  • permalien Shanaa :
    17 novembre 2012 @23h13   « »

    « Dans » les sociétés « avancées », où « tout se passe comme si combattre était devenu honteux »...

    L’auteur aurait dû dire "avancées techniquement" !
    Bin, oui !" C’est honteux" ! Il y a des gens, des animaux, des plantes qui meurent ! Il y a des humains innocents qui sont violés, torturés ! Il y a aussi de belles choses symbolisant la civilisation qui sont détruites !
    Montesquieu à raison de dire que les peuples sont plus civilisés que leurs dirigeants ! Ces derniers ne demandent pas l’avis du peuple pour faire la guerre !
    Les peuples perçoivent la guerre comme une barbarie ! Ils n’applaudissent plus ! Ils sont civilisés !

  • permalien jeanpresse :
    18 novembre 2012 @13h09   « »

    Les héros sont-ils réellement revenus des conflits ? Les morts ne représentent-ils pas tout l’héroïsme commémoré par les vivants dont la bravoure peut prêter à confusion ? lorsque celle-ci est évoquée comme vertu nationale ? Papon, pour ne citer que l’emblème de trois Républiques qui lui conférèrent les honneurs ! Il mourut en traître ; mais vécut en héros ! La patrie reconnaissante à ceux qui ont obéi aux ordres ! "Ce n’est pas moi" eût dit La Fontaine, dans le Loup et l’agneau. "Si ce n’est toi, c’est donc ton frère." Voilà l’image du héros récompensé après s’être distingué de quelque manière que ce fût au coeur de la nation ! Certes, il y a les vrais, les purs ; ceux qui donneraient leur vie pour que vive la Liberté ! Ils ne sont pas forcément là où on les attend ! et où ils sont...

  • permalien Caligula :
    18 novembre 2012 @18h00   « »

    Les héros sont toujours là, ils ont simplement changés de statut ; ils sont maintenant civils. Dans une société tournée vers la paix (même si les budjets alloués aux militaires sont globalement en augmentation ; sauf peut-etre en europe) peut-on encore s’ identifier à un soldat ?
    Les journalistes l’ ont bien compris, il est beaucoup plus simple de porter aux nues un (ou une) inconnue, résidant dans un pays civilisé, voire même un quartier défavorisé ; que d’ envoyer un reporter en zone dangereuse. Je ne parle pas ici du Monde Diplomatique (longue vie à lui) mais des médias généralistes qui ne font que survoler les conflits ; et s’ y interessent jusqu’ au prochain événement qui pourra leur rapporter des parts d’ audience (ou des lecteurs ou autres surfers). On nous dit qu’ il y a une crise des vocations chez les médecins, quid des journalistes ?
    Il n’ y a plus un héros, mais des héros : des héros de la débrouille ; des héros économiques ; des héros télévisuels ; des victimes qui sont devenues des héros (du côté du gard) ; et enfin des héros de tous les jours.
    Finalement, chacun peut choisir le sien ; pour ma part, j’ ai fait de la rédaction du Monde Diplomatique et de tout ses intervenant, mon héroïne ! Vivement le mois de décembre, je commence à ressentir un manque.
    Merci pour tout.

  • permalien Karl Ausewitz :
    18 novembre 2012 @23h09   « »

    Je crois que l’absence de héros que nous observons aujourd’hui tient essentiellement aux types de guerres qui sont actuellement menées : guerre électroniques, asymétriques (pour le point de vue technique), mais aussi et surtout guerres lointaines pour la sauvegarde d’interêts de plus en plus flous.

    Ainsi, s’il est admis qu’il n’y a nulle gloire à abattre des talibans au moyen d’un drone, télécommandé depuis Washington, je me demande aussi si ce n’est pas le peu d’intéret que portent les Français pour ces guerres lointaines et surtout, bien loin d’être manichéenne (qu’il y a-t-il de vraiment héroique à défendre un pourri comme Kharzai ?, peut on se réjouir sans limites de l’instauration de la charia en Libye ?) qui porte un coup fatal à l’image du héros Français. A la différence des précédents conflits asymétriques ou coloniaux, l’Etat ne peut plus non plus compter sur la propagande pour répandre l’image de guerrier civilisateurs ou héros de l’unité nationale.

  • permalien gascoin paul :
    20 novembre 2012 @23h28   « »

    l’ anthropocentrisme est l’ origine de l’ auto fascination de la race humaine pour elle même, usurpation de la détention du savoir par la seule gnose au détriment de la gnomique, l’ iconographie a volé le rôle vital des entités universellement divinisées, air, eau, soleil, végétal, animal, toutes égales à l’ origine et désacralisées au profil de l’ homme, affairé à saccager les images profanées, païennes pour la gloire de sa propre image, symptôme pathognomonique d’ une aspiration animale focalisée sur le pouvoir de domination / séduction optimisé par la fabrication de personnages aux mythologies prompts à justifier la conquête par la soumission des civilisations dîtes sauvages au motif que l’ impérialisme est la logique non négociable dont la crédibilité est définie par la supériorité de la beauté, conflit abstrait de l’ esthétisme déifié

  • permalien saiahcamille :
    21 novembre 2012 @12h40   « »

    Monsieur,

    Etudiants à Paris I dans le master 2 "Etudes Africaines-sciences politiques", et nous nous permettons de vous contacter, car nous travaillons sur les nouveaux accords de défense entre certains pays africains, notamment la Côte d’Ivoire, et la France. Ce travail s’inscrit dans le cadre du séminaire, "Politique de coopération" de P.Marchesin.

    Votre article "France-Afrique : des accords militaires « nouvelle génération »", de Juin 2009, nous a assurément aidé.

    Ainsi nous vous sollicitons car nous pensons que vos connaissances nous seraient assurément utiles dans notre analyse. Serait-il possible de vous rencontrer afin de pouvoir nous entretenir à ce sujet ?

    Nous vous serions très reconnaissants de pouvoir nous accorder un entretien malgré, nous en sommes conscient, votre emploi du temps chargé.

    Veuillez recevoir, Monsieur, l’expression de nos sincères remerciements.

    Camille Saiah, Rodolphe Demeestère, Anaïs Aïdara

  • permalien SadcitizenShanaa :
    22 novembre 2012 @18h27   «

    Les "héros" ce sont les gens ordinaires ! Tous les jours, ils inventent des horizons, de la solidarité, de la vie, font des mômes, s’en occupent, leur inventent des histoires ! Et ce, malgré le processus de déshumanisation et la paranoia ambiante !

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