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La « fabrique des héros » en panne (2)

Transfert de cendres

Grâce à plusieurs milliers de pétitionnaires, les cendres du général Marcel Bigeard, une des ex-grandes gloires militaires françaises, n’ont pas été transférées aux Invalides, aux côtés de l’empereur Napoléon, comme il avait été imaginé par l’ancien ministre de la défense de Nicolas Sarkozy, Gérard Longuet. De leur côté, les autorités vietnamiennes n’avaient pas accepté que ses cendres soient dispersées sur la cuvette de Dien Bien Phu, comme le général en avait émis le souhait dans ses dernières volontés. Finalement, deux ans et demi après la mort de cette « grande gueule » de la Muette, ses restes sont installés, en principe définitivement, au Mémorial des guerres en Indochine, à Fréjus : la cérémonie de transfert, effectuée à la demande de la famille et de la fondation Bigeard, a été présidée ce mardi 20 novembre par le ministre socialiste de la défense, Jean-Yves Le Drian, alors qu’à Toulon, la Ligue des Droits de l’Homme rappellait « le rôle funeste joué par le général Bigeard en Algérie ».

par Philippe Leymarie, 22 novembre 2012

Les militaires reconnaissent volontiers qu’ils ne sont pas propriétaires d’une geste héroïque d’ailleurs marginalisée à une époque où l’on valorise plutôt le statut de victime. Une évolution qui remonte à la guerre de 14-18 : la condition inhumaine du « poilu » des tranchées, les gazés, les « gueules cassées ». Le « soldat inconnu » est-il lui-même un héros sans nom, ou la victime anonyme, érigée en symbole, d’une indistincte boucherie ?

Mais ce « glissement sémantique du héros vers la victime » n’a fait que s’amplifier, raconte dans La Guerre en face le journaliste Jean-Paul Mari, reporter de guerre au Nouvel Observateur, pour qui il n’y a plus ce « récit de la guerre » par ceux qui en revenaient : « De l’Algérie, on retient plutôt les ravages de la torture que la geste du vaillant “para” : aux anciens d’Algérie, qui ont mené une “guerre sale” qui n’a pas dit son nom (les “évènements”…), et qui l’ont perdue, on a dit à leur retour : “Taisez-vous !”. »

Overdose de monuments

Auteur d’un documentaire télé en hommage aux soldats oubliés, coproduit avec l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD) et l’institut national de l’audiovisuel (INA), (1) le cinéaste Patrick Barberis estime qu’il y a eu « un trop plein de héros en 14-18, overdose de monuments et décorations »… Qu’ensuite, les héros de 1940 sont devenus les salauds de 1944… Que les guerres coloniales – Indochine, Algérie – n’ont pas été comprises, cette dernière se terminant au surplus par un putsch qu’on a mélangé à la torture et aux barbouzes… Puis, que les « opex » – surtout sur des terrains africains – ont été quasi-clandestines… Rappelant qu’il défilait lui-même, avec beaucoup d’autres, pour « la paix au Vietnam », le cinéaste estime que les nationalistes « savaient mettre en avant leurs héros ». Il recommande en tout cas de « sortir de l’endogamie des militaires se célébrant eux-mêmes ».

Petit Panthéon

Mais « tout le monde ne peut être un héros », soulignait le général Jean-René Bachelet, lors d’une journée d’études organisée le 27 avril 2011 aux Invalides, à Paris : il faut « quelque chose en plus ». Le « voyage du héros » comporte une douzaine d’étapes : beau, charismatique, courageux, etc. En outre, « pas de héros sans des actes héroïques », et donc sans une collecte, un récit, des témoins, une volonté de transmettre. Des images de jeunes résistants sont restées (Guy Moquet, Tom Morel et d’autres). De Gaulle, avec ses « Compagnons de la Libération », n’avait-il pas créé une sorte de « corps des héros »  ?

Mais il y a de moins en moins de récits, de « légendes » : on est prié de se contenter des reportages de Paris Match, le plus souvent orientés politiquement, et arrangés avec les services de « com » des armées ou les desiderata du gouvernement. Quels héros pour le Liban, la Bosnie, la Côte d’Ivoire ? Dans les rangs des militaires, on se raconte parfois les exploits et les décorations de certains soldats ordinaires ayant réalisé des choses extraordinaires.

Il existe en milieu militaire, souligne André Thiéblemont en éditorial de la revue Inflexions (n°16), « des espaces où, contre l’air du temps, se bricole l’héroïsation de personnages épiques ou tragiques du passé récent ». Il fait notamment allusion aux noms choisis pour baptiser des promotions d’élèves-officiers des écoles de St-Cyr – Coëtquidan, sorte de petit « Panthéon », mais à l’usage exclusif des militaires.

Tragique de la guerre

Mais faut-il que le destin du héros soit toujours tragique, s’interroge le médecin-psychiatre militaire Patrick Clervoy, qui remarque tout de même qu’il « ne fait pas bon être héros et vivant », l’intéressé devenant « un objet donné aux autres – au pouvoir qui l’utilise, et aux foules qui le consomment ». D’autres estiment que le cycle actuel de « fin du tragique » entamé dans les années 1960, pourrait prendre fin, permettant de « retrouver un récit » : il y aurait une demande nouvelle de sens. Et il y a déjà un intérêt plus grand pour les armées et les questions de défense dans les medias, font-ils remarquer, alors que les jeunes officiers à nouveau embarqués dans les « vraies » guerres (comme l’Afghanistan ou la Libye) depuis une dizaine d’années forment une nouvelle génération de chefs, avec un autre regard sur les hommes au combat que les officiers supérieurs actuels, qui ont rarement connu le tragique de la guerre.

Car ce débat sur les héros se double d’une interrogation sur le degré d’acceptation du sacrifice suprême par le soldat. Certes, la mort est son métier : c’en est au moins une des facettes, même si c’est de moins en moins le cas. Mais encore faut-il qu’il ait le sentiment, mieux la certitude, que ces risques ultimes ont une raison d’être, sont endossés par sa hiérarchie (en laquelle il doit avoir une absolue confiance), par la nation (en tant qu’Etat) et la société.

Esprit de sacrifice

Ou alors, que l’obéissance, quoiqu’il en coûte et jusqu’à la mort éventuelle, est une motivation qui se suffit à elle-même. Ainsi, l’Association de défense des droits des militaires (ADEFDROMIL) se demandait si on devait faire l’éloge des batailles de Camerone et Sidi Brahim, devenus fêtes traditionnelles des légionnaires et des chasseurs alpins – des combats qui ont en commun le fait d’avoir opposé un petit nombre de Français à un ennemi en surnombre, dans un combat perdu d’avance et sans conséquence stratégique. « Ce que l’on voudrait célébrer dans ces évènements, c’est le courage et l’abnégation des hommes. Mais l’armée exalte également l’esprit d’un sacrifice suprême inutile, faisant indirectement l’éloge d’un commandement irresponsable ».

Le statut général des militaires datant de 1972 citait, dès son article 1, au titre des valeurs fondatrices de l’état militaire, l’esprit de sacrifice. A la refonte du texte, en 2003, on avait éliminé cette référence, suscitant de vives réactions chez certains cadres de l’armée de terre et dans des associations d’anciens ; la majorité « patriote » à l’assemblée nationale avait rétabli l’ancienne formulation.
Patrick Le Gal, alors évêque aux armées, écrivait en 2006, que « la mystique de l’esprit de sacrifice par laquelle on a cherché à donner du sens, malgré tout, à la mort au combat de milliers de jeunes combattants, doit sûrement être revue et corrigée, ne serait-ce qu’en raison des ambiguïtés de la “théologie” qui la sous-tend ».

La fin des hécatombes, la laïcité, la professionnalisation des armées avaient eu raison de la formule. Pour autant, affirmait le prélat catholique, « la simple notion de disponibilité ou d’esprit de service paraît trop faible pour caractériser les exigences du métier des armes », de plus en plus tourné vers la défense de la paix, mais avec toujours « l’ombre de la mort ».

Philippe Leymarie

(1) Diffusé sur France 2 dans l’émission Infrarouge, le 3 mars 2011.

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