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La Caraïbe, un territoire à géométrie variable

vendredi 23 novembre 2012, par Romain Cruse

A la confluence des trois Amériques, la Caraïbe en tant que territoire est issue d’un long processus de construction historique. Pourtant, ses limites restent de nos jours encore floues et varient selon les perceptions locales insulaires.

L’étymologie du nom donné à cette région est porteuse d’enseignements, elle est le soubassement des multiples perceptions que les habitants de la Caraïbe ont de leur territoire.

Le terme lui-même fût inventé par les Européens, et non par les Caribéens. C’est donc un exonyme, c’est-à-dire un nom qui nous a été imposé de « l’extérieur ». Le mot Caraïbe dérive de « Karib », le nom donné par les colons européens à l’un des derniers peuples « premiers » ayant survécu au génocide amérindien, témoin de la disparition quasi complète des trois millions d’habitants pré-colombiens des îles caribéennes.

Dans le langage de ce peuple, qui se nommait lui-même peuple Kalinago, le terme « karibna » désignait un homme, une personne. Dans le langage des autres peuples amérindiens de la Caraïbe, le terme désignait le peuple Kalinago et signifiait « brave, courageux ». Un langage créole se forma inévitablement pour permettre la communication entre les européens et les derniers kalinagos réfugiés dans les îles montagneuses de la Dominique et Saint-Vincent : le « baragouin ». De là et de leur contact précoce avec les autres peuples de la région (les Taïnos des Grandes Antilles notamment), les européens en vinrent à désigner les kalinagos par le terme de « karibna », puis de « karib ». Ils cherchèrent très tôt à présenter les kalinagos comme des cannibales, ce qui leur aurait donné la justification morale pour tenter de les « civiliser »... par la mise en esclavage.

C’est à partir de la racine « karibna » que naquit le terme « cannibale ». L’ensemble des toponymes utilisés de manière secondaire pour décrire cette région vient de la même origine. Le terme « Antilles », lui, dérive probablement de « Antillia », une île légendaire du Moyen Age — comme l’Atlantide — qu’on voit apparaître sur les cartes de navigation européenne à partir de 1424.

D’autres ont avancé l’hypothèse d’une étymologie latine désignant les « îles d’avant » (le continent). La dernière terminologie répandue, particulièrement dans le monde anglophone, est celle des « Indes Occidentales », rappelant l’erreur magistrale de navigation des premiers colons européens : lorsque Christophe Colomb débarque sur une petite île des actuelles Bahamas en 1492, il est certain de se trouver au Japon, à la porte des Indes... soit aux antipodes de sa localisation réelle. Ceci n’a rien d’étonnant quand on sait que Colomb lui-même affirmait dans son journal de bord que ses navigateurs, lorsqu’ils ont perdu la terre de vue depuis quelques jours, n’ont plus aucune idée de l’endroit où ils se trouvent.

Un territoire à géométrie variable

Si l’étymologie du terme « Caraïbe » trouve différentes origines, chacune élaborée historiquement par les peuples qui y ont vécu, les contours territoriaux de la Caraïbe semblent encore plus fluctuants.

Si n’importe qui ou presque peut pointer la région sur une carte, bien peu sont en effet capables de la délimiter. Si l’on ne prend en compte que les pourtours de la mer des Caraïbes, des îles comme par exemple la Barbade et les Bahamas en sont exclues, bien qu’étant des destinations caribéennes phares de l’industrie touristique.

Et que faire de ces pays de l’isthme centre-américain qui tournent le dos à la mer des Caraïbes, en s’ouvrant sur le Pacifique à travers leurs capitales et leurs ville-ports ? Que dire, à l’inverse, du Guyana, de la Guyane ou du Suriname, petits territoires continentaux d’Amérique du Sud complètement excentrés à l’est de la mer des Caraïbes, où une population métissée à large descendance africaine parle pourtant différents langages créoles typiquement caribéens ?

Une définition géographique bien trop limitée

La Caraïbe est avant tout une région marquée par une histoire particulière, celle de l’esclavage et des plantations de canne à sucre. C’est, selon un auteur portoricain, l’ « afro-amérique centrale », une région localisée à la fois au croisement de l’histoire et de la géographie. Une région située entre les deux Amériques, en position centrale, caractérisée par la domination de descendants de travailleurs forcés amenés d’Afrique et plus tard d’Asie. Cette mise en relation contrainte créera un attribut essentiel de la Caraïbe : la créolisation.

Il s’agit, d’après les martiniquais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, d’une forme particulière de métissage dont les résultats sont totalement imprévisibles et chaotiques. Cette créolisation touche toutes les facettes des cultures caribéennes : langues (créoles jamaïcain, haïtien, guadeloupéen), croyances (vaudou haïtien, santeria cubaine, cultes baptistes, cultes rasta), etc.

Les universitaires caribéens proposent donc des définitions plus précises de la Caraïbe, pour permettre à tous de comprendre ce que sont les « différentes Caraïbes » : la Caraïbe insulaire (qui regroupe, en plus des îles, des territoires insularisés par d’autres facteurs que la mer, comme c’est le cas des Guyanes ou du Bélize), la Grande Caraïbe (qui englobe toute l’Amérique Centrale et le Nord de l’Amérique du Sud), les « Indes occidentales (West Indies) [1] », la Caraïbe du CARICOM [2], la Caraïbe de l’ACS [3], ...

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Cartographie : Dominique Augier, 2012.
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Cartographie : Do. Au.

Une mosaïque identitaire

Comment les Caribéens aiment-ils se définir ? Quelle perception ont-ils d’eux-même ? Autrement dit, quel est leur sentiment d’appartenance ? Les Cubains, par exemple, se définissent largement comme des « Latinos » et non pas comme des Caribéens – exception faite de ceux originaires de Santiago de Cuba, une ville où la population d’origine africaine est beaucoup plus importante. A l’autre bout de la chaîne de volcans, les jeunes de Martinique et de Guadeloupe ont développé une identité particulière qu’ils nomment « antillaise ». Les Antillais sont, selon leur perception propre, les habitants de Martinique et de Guadeloupe. Opposant cette identité à celle des autres îles de l’archipel, ceci leur donne une place à part dans cet ensemble, à mi-chemin entre la France et la Caraïbe. Pourtant, lorsque l’on demande à des étudiants d’entourer sur une carte la Caraïbe, Cubains comme Martiniquais et Guadeloupéens s’incluent dans cet ensemble.

C’est un des nombreux paradoxes de la perception qu’ont les Caribéens de leur région. Les perceptions des limites de la Caraïbe varient considérablement. Le Guyana et le Belize tendent par exemple à être beaucoup plus rattachés à l’espace caribéen par les anglophones (particulièrement pour les habitants de Trinidad et Tobago) qui sont leurs voisins les plus proches.

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Cartographie : Romain Cruse, 2012.
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Cartographie : Ro. Cr. 2012.
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Cartographie : Ro. Cr. 2012.
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Cartographie : Ro. Cr. 2012.

Ces cartes représentent les perceptions individuelles des étudiants superposées en transparence. L’intensité de la couleur est ainsi proportionnelle au nombre d’étudiants ayant entouré cette région. L’un des intérêts de cette représentation est de montrer que les limites de la région sont, y compris pour ses habitants, floues et fluctuantes. Ces cartes ne sont cependant que des esquisses.

Les échantillons sélectionnés dans chaque territoire sont trop limités pour en tirer des conclusions scientifiques. L’objectif est avant tout de poursuivre une réflexion que nous menons actuellement à travers « l’Atlas en ligne de la région Caraïbe ». L’originalité de cet atlas réside dans sa production collective, collaborative, aujourd’hui l’œuvre d’universitaires qui viennent de toute la région : de nouveaux contributeurs sont chaleureusement bienvenus !

Notes

[1] Désigne uniquement les îles anglophones de la Caraïbe.

[2] « Caribbean Community » : association régionale qui regroupe quinze États caribéens, principalement insulaires.

[3] « Association of Caribbean States » : association de vingt-cinq États bordés par la mer des Caraïbes.

10 commentaires sur « La Caraïbe, un territoire à géométrie variable »

  • permalien pierre michelon :
    23 novembre 2012 @12h38   »
    Pour prolonger...

    Pour prolonger cet article, je me permets de vous suggérer "Guyane, Guyanes" du géographe Emmanuel Lézy, dans lequel vous trouverez plein d’indications sur l’évolution et la pluralité de la toponymie du plateau, le nom Guyane est lui aussi incertain, "pays aux milles eaux", ou "pays sans nom". Il revient aussi sur quelques mythes, les cannibales, les amazones, l’eldorado. Et pleins d’autres choses, le livre est très complet, votre article m’y a fait penser. Bonne continuation

  • permalien Ph. Arnaud :
    23 novembre 2012 @13h24   « »

    - Ce qui est fascinant, dans cette étude, c’est la vision différente de la notion de "Caraïbe" que l’on a selon son origine, et l’extension de cette aire caraïbe au continent américain lui-même.

    - Cette notion n’est pas sans faire penser à celle du monde hellénique, qui peut, selon les cas, se limiter à la simple extrémité de la péninsule balkanique, soit englober toutes les îles de la Méditerranée orientale (y compris Chypre), et, plus loin, la côte occidentale de l’Anatolie, Constantinople - voire (pourquoi pas ?), l’ensemble du monde orthodoxe...

    - Juste deux observations :

    - Le terme "baragouin" est-il lié à la Caraïbe ? Le dictionnaire historique Robert de la langue française renvoie au breton. Avez-vous un éclaircissement à ce sujet ?

    - N’y a-t-il pas eu une coquille à propos de la date du débarquement de Christophe Colomb ?

  • permalien L’équipe du Monde diplomatique :
    23 novembre 2012 @14h06   « »

    @Ph. Arnaud

    C’est rectifié, merci de votre vigilance.

  • permalien Ph. Arnaud :
    23 novembre 2012 @14h27   « »

    A tous, et à l’auteur

    - Ce qu’on peut se demander, c’est si, au lieu de cette poussière d’îles et de souverainetés, partagées entre les Espagnols, les Anglais, les Français, les Néerlandais, il n’aurait pas pu se constituer un Etat englobant soit la totalité des îles, soit les îles et une portion du continent.

    - Après tout, un tel exemple existe, comme je l’ai dit, pour la Grèce, qui comporte des portions continentales et des portions insulaires assez importantes (comme la Crète et même Chypre, si l’on inclut cette île dans l’aire hellénique plutôt que dans l’Etat grec).

    - Un autre exemple est celui des Philippines et de l’Indonésie, qui, malgré la fragilité liée à la géographie, a réussi à tenir le coup depuis 1945. Un plus petit exemple est celui du Danemark, où les îles sont largement aussi importantes que le continent - après tout, Copenhague est sur l’une de ces îles.

    - On peut rêver et imaginer où se serait située la capitale de cet Etat : à l’emplacement de La Havane ? De Miami ? De Trinidad ? Et quel aurait été son rôle ? Aurait-il été celui d’un intermédiaire ? Et avec quelles ressources ?

    [Question de forme : le nom de l’auteur est-il Romain Cruse (comme il est dit au début) ou Romain Cruze (comme on le voit sous une carte) ?].

  • permalien Philippe Rekacewicz :
    23 novembre 2012 @17h57   « »

    @Ph. Arnaud

    Romain Cruse, c’est aussi corrigé.

  • permalien Benj :
    23 novembre 2012 @18h28   « »

    Je ne suis pas sûr que le terme antillais ne s’applique qu’aux habitants de Martinique et de Guadeloupe : ne parle-t-on pas de Petites Antilles et de Grandes Antilles ? Pour moi les Antilles sont simplement l’équivalent des West Indies des anglo-saxons, et antillais de West Indian.

  • permalien Ph. Arnaud :
    23 novembre 2012 @18h54   « »

    A tous

    - Ce qui est curieux, lorsqu’on regarde les perceptions de la Caraïbe par des étudiants de divers pays (Cuba, Guadeloupe, Jamaïque, Trinidad), c’est que les cartes font beaucoup penser aux cartes qui décrivent les cyclones tropicaux.

    - Comme pour les cyclones, les zones de perceptions dessinent des aires ressemblant aux lignes isobares, la zone la plus foncée correspondant, dans le domaine météorologique, à la zone de plus basse pression, entourée des zones plus claires, à pression plus élevée.

    - Comme pour les cyclones, l’axe des perceptions suit un trajet orienté sud-est/nord-ouest, le long de la côte nord de l’Amérique du Sud. Il n’y manque même pas, au nord, le léger pseudopode orienté sud/nord (sur les quatre cartes), qui longe la côte orientale de la Floride, et qui dessine l’inflexion du cyclone après Cuba. [Comme on le voit d’ailleurs sur la carte de l’ouvrage - déjà vieux de P. Estienne et A. Godard (Climatologie, Armand Colin, 1970, p. 304].

    - Ce qui attire l’oeil, c’est que les zones de perception les plus foncées (Cuba, Porto Rico, Saint-Domingue/Haïti), c’est-à-dire celles qui recueillent l’accord de tous pour être rangées dans la définition "Caraïbes", sont également celles où les cyclones se déchaînent le plus fortement.

    - Et si la Caraïbe, c’était, d’abord, le pays du Vent ? Comme le dit le poème - de même nom - de ce "Caribéen" que fut Saint-John Perse :

    - "C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,
    De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte..."

  • permalien lisset :
    23 novembre 2012 @22h32   « »

    Bonjour
    Des petits mots, pour vous remercier par rapport à votre article très complet, très intéressant et précis. Effectivement nous les antillais ou caraïbiens avons chacun une vision differente du caraïbe.Cependant, même si entre nous il existe un éventail linguistique nous avons tous un grand sens d’appartenace à notre région.
    Merci
    Lisset

  • permalien Romain Cruse :
    26 novembre 2012 @13h07   « »

    Bonjour à toutes et tous et merci pour vos messages.

    @ Ph Arnaud
    Le terme "baragouin" (différentes orthographes) est décrit par P. Chamoiseau et R. Confiant (Lettres Créoles) comme langue de contact entre amérindiens Kalinagos (dits Caribs) et Français, et ainsi comme l’ancêtre du langage créole contemporain. Ceci dit il est possible, et même probable, que ce terme ait été repris d’une langue française comme le Breton, qui est une des composante de la créolisation linguistique.

    @ Benj
    En français le terme "Antillais" s’applique comme vous le notez à l’ensemble des habitants des îles de la Caraïbe. Je note juste dans cet article que d’après une étude que nous avons menée récemment les jeunes habitants de Martinique et de Guadeloupe tendent à se définir non pas comme "Caribéens" mais comme "Antillais". Le premier terme est pour eux réservé à la Caraïbe (dont ils s’excluent) et le second (Antillais) est réservé aux habitants des îles françaises. Ceci se retrouve dans quelques dénominations : le journal "France - Antilles", "l’Université des Antilles et de la Guyane"... L’Antillais est dans cette perception à mi chemin entre la France et la Caraïbe, un sentiment d’appartenance à part. Je remarque d’ailleurs dans les cours que je donneen Martinique que les étudiants des autres îles de la Caraïbe (Haïti, Trinidad, etc.) ne considèrent pas leurs camarades Martiniquais comme des "Caribéens". Les Dominicais et les St Luciens les appellent par exemple les "French". Long débat...

    @ Ph Arnaud (3)
    Le pays du vent, idée intéressante. La ceinture tropicale est cependant plus étendue : http://en.wikipedia.org/wiki/File:A...

  • permalien Ph. Arnaud :
    28 novembre 2012 @19h59   «

    A Romain Cruse

    - Ce que votre carte des vents montre, c’est, effectivement, que la carte des vents est plus large que la zone caraïbe. Néanmoins, tout se passe comme si les vents étaient les plus violents à l’endroit où ils changent de direction (de sud-est/nord-ouest à sud-ouest/nord-est), soit dans la partie ouest du golfe du Mexique.

    - Ce phénomène me rappelle celui qui se passe dans la chaîne alpine : c’est quand celle-ci passe de la direction est-ouest (c’est-à-dire de Vienne en Autriche à la Savoie et Haute-Savoie françaises) à une direction nord-sud (de ces deux départements jusqu’à Nice) qu’elle présente ses plus hauts sommets - aux confins des frontières françaises, suisses et italiennes.

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