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Le chef d’oeuvre de Julien Gracq à l’épreuve de la géographie

A la recherche du Rivage des Syrtes

vendredi 30 novembre 2012, par Philippe Arnaud

Le Rivage des Syrtes, écrit par Julien Gracq et publié en 1951, relate l’histoire, à une époque indéterminée, d’un « observateur » (il faut comprendre que c’est un espion), Aldo, au service d’un Etat fictif, la Seigneurie d’Orsenna, en poste le long d’une mer riveraine [1].

La mer des Syrtes sépare la Seigneurie d’un Etat lointain, le Farghestan, vis-à-vis duquel elle se trouve dans une situation équivoque. Bien que les deux Etats ne se soient pas affrontés depuis des siècles, leurs dernières relations, qui furent belliqueuses, n’ont jamais débouché sur un traité de paix. Et depuis, les anciens adversaires laissent planer une ambiguïté menaçante sur la nature de leurs rapports. On pressent qu’il ne suffirait que d’une maladresse, que d’une provocation, pour que l’hostilité latente se transforme en hostilité ouverte.

Et c’est ce qui advient : Aldo, aiguillonné par la curiosité, poussé par la tentation, franchit la frontière maritime et se risque jusqu’au port de la capitale… où il est reçu à coups de canon. Le roman se termine sur cet événement qui, on l’apprend par la suite, débouche sur une guerre au cours de laquelle sombrera la Seigneurie.

Bien entendu, Le Rivage des Syrtes, ce n’est pas seulement cela. C’est aussi une écriture somptueuse. Un roman de l’attente. Un roman dans l’atmosphère du temps, sa publication n’ayant suivi que de quelques années la traduction, en français, de celle du Désert des Tartares, de Dino Buzzati, auquel on l’a parfois — mais à tort — apparenté.

C’est par pure fantaisie que nous nous demanderons où pourrait bien se situer cette mystérieuse Seigneurie… ou bien à quelles sources l’auteur, historien et géographe de formation et de métier, est allé puiser les cadres de son roman.

La Seigneurie d’Orsenna évoque d’abord l’Italie

Tout d’abord, par ses noms (San Domenico, Zenta, p. 555), mais également par ses prénoms (Orlando, p. 559),… et plus encore lorsqu’il est fait mention à la Sérénissime République de Venise, par exemple :

P. 555 : « la maison des champs au bord de la Zenta ».

A quoi fait penser ce nom ? A l’Adda, fleuve de Lombardie de la rive gauche du Pô. Ou à la Brenta, fleuve des Dolomites, qui se jette dans l’Adriatique, près de Chioggia, donc près de Venise, après avoir traversé la Vénétie, ce qui confirme le cadre italianisant suggéré au début.

Ou bien :

P. 555 : « les bénéfices fabuleux de son commerce avec l’Orient ».

Allusion supplémentaire au commerce vénitien avec le Proche et le Moyen-Orient.

Ou bien encore :

P. 556 : « les dômes et les toits d’Orsenna ».

L’évocation de dômes rappelle l’image de villes de l’Europe baroque (Rome, Vienne, Prague, Venise… ), où ce type de construction, civile ou religieuse, marque le paysage urbain.

Poursuivons :

P. 650 : « Le domaine d’Ortello refuse de renouveler l’engagement de nos hommes. »

Il existe une île de Torcello, au nord-est de la lagune de Venise, île à caractère rural, comptant quelques dizaines d’habitants, progressivement abandonnée au cours des siècles.

Et il s’agit même d’une République de Venise dont l’histoire est centrée sur les événements de la fin du Moyen Age et des débuts des Temps modernes (ceux-ci, par convention, allant du début du XVIe siècle à la chute de Napoléon Ier).

On le perçoit dans les passages suivants :

P. 555 : « Les succès de ses armes contre les Infidèles. »

L’Infidèle était le nom donné aux musulmans au Moyen Age. Surtout, ce nom rappelle la longue suite de guerres menées par Venise contre les Turcs du XVe au XVIIe siècle : les deux sièges de Scutari (Shkodër, en Albanais) soutenus victorieusement, en 1474 et 1478, contre des troupes turques supérieures en nombre ; le siège de Saint-Georges, capitale de l’île de Céphalonie, cette fois-ci prise d’assaut par les Vénitiens (et les Espagnols) ; la bataille de Lépante, en 1571, coup d’arrêt définitif à l’expansion ottomane en Méditerranée ; enfin, de 1683 à 1687, toutes les reconquêtes de Francesco Morosini : Pylos, Méthoni (on reviendra sur Méthoni), Argos, Nauplie, Patras, Lépante, Corinthe et Athènes, dans le cours de la guerre de la Sainte Ligue (1683-1699) menée à la suite de la victoire de Vienne de 1683 [2].

P. 576 : « … c’était un grand drapeau de soie rouge, tombant à plis rigides de toute sa longueur contre le mur : la bannière de saint Jude — l’emblème d’Orsenna — qui avait flotté à la poupe de la galère amirale lors des combats du Farghestan ».

Plusieurs remarques. D’abord, comme le dit la note de la Pléiade (p. 1370), cette « bannière de saint Jude renvoie au souvenir d’un autre drapeau qui avait flotté sur une grande victoire navale : celui de la galère amirale de don Juan d’Autriche, à la bataille de Lépante, en 1571… ». La bannière de Venise (celle de saint Marc) représente un lion d’or sur fond rouge (de même qu’est rouge, frappé d’une croix blanche, l’étendard de l’ordre de Malte, qui avait aussi participé à cette fameuse bataille de Lépante).

Ensuite, les souvenirs historiques de Julien Gracq semblent même s’être concentrés sur les XVIIe et XVIIIe siècles, quitte à emprunter leurs éléments hors de la Sérénissime :

P. 560 : « une expédition de représailles, qui parut devant la côte ennemie et bombarda ses ports sans ménagement ».

Trois épisodes historiques peuvent faire penser à cela : en 1681, la poursuite des pirates tripolitains, par Duquesne, jusque dans la rade de Chios, suivie, en 1682 et 1683, des deux bombardements d’Alger par le même Duquesne. Les trois siècles correspondent à peu près (270 ans) au laps de temps écoulé entre ces événements et la date de parution du Rivage des Syrtes (1951).

P. 562 : « Il y en a soixante-douze, m’avait confirmé le chef du département du Sud, comme on dénombre les canons d’une flotte de haut bord. »

Au XVIIIe siècle, on normalisa, durant un temps, la construction des navires de guerre, autour d’un type, celui du vaisseau à soixante-quatorze canons (deux de plus que l’allusion ci-dessus), et l’un de ces vaisseaux, construit en 1749, s’appelait… le Redoutable ! C’est-à-dire le nom de l’aviso sur lequel, dans la suite du récit, Aldo (le héros du roman) entreprendra son expédition.

Ainsi, le traître Piero Aldobrandi semble être le mélange de deux grands chefs militaires du XVIIe siècle, de l’époque de Louis XIII et des débuts de Louis XIV, également célèbres comme traîtres :

P. 645 : « C’était le portrait de Piero Aldobrandi, transfuge d’Orsenna, qui soutint contre ses forces le siège des forteresses farghiennes de Rhages […] Piero Aldobrandi, sans casque, portait la cuirasse noire, le bâton et l’écharpe rouge de commandement. »

La période où les chefs de guerre portent ces trois attributs — et où ils sont ainsi portraiturés — est le XVIIe siècle et, plus particulièrement la première moitié (au sens large), allant de l’édit de Nantes à la paix des Pyrénées, et tournant autour de la guerre de Trente Ans.

Et, de fait, on trouve nombre de portraits de chefs de guerre arborant cuirasse, écharpe et bâton de commandement, ne serait-ce que Wallenstein, le Grand Condé ou Spinola (sur le tableau de Velázquez), qui sont parmi les plus célèbres. Deux d’entre eux furent même des « traîtres » (comme l’est Piero Aldobrandi) : Wallenstein et le Grand Condé.

Wallenstein le premier, qui, lors du soulèvement de Bohême, était colonel en Moravie et passa dans le camp habsbourgeois dans un scénario digne du Far West : le 30 avril 1619, à Olmutz, il poignarda l’un de ses subordonnés, s’empara de la caisse de guerre morave, contenant 96 000 thalers, et donna l’ordre à ses troupes de rallier Vienne. La défection fut un demi-succès, les cavaliers de Thurn rattrapèrent les fantassins et les persuadèrent de faire demi-tour. Mais ils ne purent mettre la main sur Wallenstein, qui était loin devant avec ses chariots d’argent. Il fut aussi « traître » (du moins suspecté de traîtrise) lorsque, dans les années 1633-1634, il laissa ses collaborateurs, parmi lesquels Terzka et Kinsky, négocier avec le Parti protestant, y compris avec les Suédois, avec les exilés de Bohême, avec les Français.

Portrait supposé de Piero Aldobrandi

Le Grand Condé ensuite, d’une façon bien plus proche de Piero Aldobrandi, lorsque, après ses succès de Rocroi et de Lens (sur les Espagnols), il se mit au service de ces mêmes Espagnols et combattit son pays à la bataille des Dunes. Comme Aldobrandi, Condé est le représentant d’une de ces grandes familles (comme le duc de Bourbon, plus d’un siècle auparavant, mort lors du siège de Rome), qui se mirent au service de l’ennemi.

Mais, par d’autres aspects, le siège de la Seigneurie est déporté plus à l’est, dans les contrées slaves, vers Trieste ou Ljubljana, contrées où Venise exerça son influence politique et culturelle :

P. 563 : « Nous traversions maintenant le pays boisé et montueux qui ferme au sud les campagnes d’Orsenna. Le pavé romain romain pointait par places au travers de ces routes étroites... »

Si c’est une évocation de Venise, cette description ne se justifie pas : vers le sud, du côté de l’Adriatique, le pays est plat et cultivé, au moins jusqu’à Rimini. En revanche, il existe, non loin de Venise, une contrée effectivement boisée et montueuse (les forêts couvrent la moitié du territoire), la Slovénie. L’allusion à la vigne peut évoquer le vignoble de Cvicek, en direction de Zagreb. Quant à l’allusion au pavé romain que Gracq fait dans son ouvrage, elle ne peut guère être exploitée, les Romains ayant tracé des voies un peu partout dans leur empire. Néanmoins, une de ces voies allait d’Emona (nom antique de Ljubljana) à Sirmium (Stremska Mitrovica) en Serbie, au nord-ouest de Belgrade. On se dirige vers le sud-est, c’est-à-dire vers les anciens territoires ottomans : la direction est la bonne.

C’est ce que confirme cette autre évocation sur le paysage :

P. 816 : « Vers le nord, l’horizon déjà indistinct se fermait sur les hautes forêts où sinuait la frontière. »

A Ljubljana, la frontière autrichienne est à 36 kilomètres à vol d’oiseau vers le nord. De part et d’autre de la colline du château s’élèvent deux hauteurs à environ 400 mètres. La rivière Ljubljanica étant à 280 mètres, la dénivellation est donc de 120 mètres, ce qui permet, en théorie, selon les mêmes bases que ci-dessus, de voir jusqu’à la frontière — à supposer qu’il n’y ait que des plaines jusqu’à cette frontière —, ce qui n’est pas le cas. En revanche, le nord de la capitale est effectivement boisé, comme l’est un peu plus de la moitié du pays.

La mer des Syrtes et la Méditerranée

Quant à la mer des Syrtes, par maintes références, parfois éloignées de Venise, elle évoque aussi la Méditerranée. Soit par des noms :

P. 558 : « la mer des Syrtes ».

Première indication géographique, qui renvoie aux golfes de Libye et de Tunisie.

« Les Arabes envahirent la région ».

On se trouve toujours en Méditerranée, les Arabes ayant envahi la plupart des îles méditerranéennes, de la Crète aux Baléares.

Soit par l’évocation d’édifices militaires bâtis non loin de cette mer :

P. 563 : « ... passés les remparts de la vieille forteresse normande ».

En dehors de la Sicile, les Normands ont bâti des forteresses dans le sud de la péninsule italienne, à partir de l’actuelle province de Molise, riveraine de l’Adriatique, en Italie méridionale, donc précisément sur la route de villes comme Cosenza ou Potenza.

Ou de points fortifiés établis en Méditerranée, mais plutôt sur la côte du Maghreb, et davantage occupés par un pays comme l’Espagne :

P. 692 : « … le secrétaire du conseil des Présides ».

Les présides étaient des points fortifiés installés au XVIe siècle, sur la côte barbaresque ou sur des îlots à proximité de cette côte, et servant soit à surveiller les Barbaresques, soit à établir une tête de pont en vue d’une éventuelle conquête. Ceuta et Melilla, sur la côte marocaine, sont des vestiges de ces anciens présides. Leur existence signale une volonté d’hostilité à l’égard de la puissance située de l’autre côté de la mer.

Les Présides peuvent également se référer à une ville célèbre, établie tout près de la côte adriatique, c’est-à-dire sur la mer qui baigne également Venise.

P. 704 : « Maremma avait épousé Saint-Vital (la cathédrale) devant Dieu et Saint-Damase de la main gauche. »

La plus célèbre des églises appelées Saint-Vital se trouve à Ravenne, ville qui, comme Maremma, se situe au bord d’une mer jadis infestée de pirates, mer menacée par les Turcs — comme la mer des Syrtes est menacée par le Farghestan —, et occupée sur une portion notable de son pourtour par Venise, comme la mer des Syrtes est bordée par la Seigneurie d’Orsenna.

Les origines du Farghestan

Comment, maintenant, est évoqué l’Empire ottoman, qui, de façon manifeste, a servi de modèle au Farghestan, ennemi séculaire de la Seigneurie d’Orsenna, comme le furent les Ottomans de la République sérénissime ? D’abord, par des références à l’Asie centrale, berceau des Ottomans, voire à l’Asie orientale :

P. 560 : « le Farghestan, qui fait face aux territoires d’Orsen, par-delà la mer des Syrtes ».

Indication de lieux qui évoquent l’Asie centrale : Afghanistan, Kazakhstan, Kirghizstan, Pakistan, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan, Hayastan, Daghestan, Kurdistan, Turkestan, Tatarstan, Waziristan… La séparation opérée par la mer évoque aussi la Méditerranée, ligne de partage entre les mondes chrétien et musulman depuis le Moyen Age, lieu d’affrontements à grande échelle (croisades, poussée ottomane), mais aussi à moindre échelle (la piraterie, dont il est question quelques lignes plus loin) entre ces deux mondes.

P. 560 : « … en dernier lieu l’invasion mongole ».

Cette indication vaut moins pour la date (les invasions mongoles en Asie centrale et Europe de l’Est eurent lieu au XIIIe siècle) que pour une localisation qui indique, précisément, l’est de l’Europe et l’Asie centrale.

Ou de territoires conquis par cet Empire ottoman, comme les territoires arabes :

P. 560 : « Le raffinement extrême de l’Orient côtoie la sauvagerie des nomades. »

Evocation mêlée du monde arabe, partagé entre les splendeurs des califats et les razzias des nomades.

Ou bien, des péripéties (faites de longues périodes de déclin et de courtes périodes de regain) qui marquèrent l’histoire de l’Empire ottoman, notamment à partir du XVIIe siècle :

P. 560 : « … tantôt le pays, en proie aux dissensions, s’affaisse sur lui-même (…) tantôt une vague mystique, née dans le creux de ses déserts, fond ensemble toutes les passions, pour faire un moment du Farghestan une torche aux mains d’un conquérant ambitieux ».

Hormis la raison invoquée (la vague mystique), cette alternance entre périodes de déclin et d’expansion rappelle l’Empire ottoman à certaines de ses périodes, notamment au XVIIe siècle, à l’époque des Köprülü et de Kara Mustapha ou, plus récemment (ce que Gracq connut dans ses jeunes années), la reprise en main de la Turquie après la première guerre mondiale, par Mustapha Kemal Atatürk.

Ou bien encore, plus poétiquement, comme un univers lointain, tel que pouvaient se le représenter les voyageurs du Moyen Age ou des Temps modernes, tels que Marco Polo, Ruysbroeck ou Jean de Plan Carpin :

P. 577 : « … s’étendaient les espaces inconnus du Farghestan, serrés comme une Terre sainte à l’ombre du volcan Tängri, ses ports de Rhages et de Trangées, et sa ceinture de villes, dont les syllabes obsédantes nouaient, en guirlandes, leurs anneaux à travers ma mémoire : Gerrha, Myrphée, Urgasonte, Amicto, Salmanoé, Dyrceta ».

Aux notes correspondantes, p. 1371 et 1372, le rédacteur donne des interprétations possibles de ces noms, sauf pour « Urgasonte » et « Trangées », ce dernier nom étant considéré comme une invention de Gracq. Essayons d’en proposer une interprétation.

Pour « Urgasonte », on peut à la fois considérer la première syllabe « ur » et les deux dernières « onte ». Le « ur » évoque à la fois une très ancienne ville de Mésopotamie, et, en allemand, un préfixe signifiant « très vieux » : uralt, vieux comme le monde ; Ureltern, ancêtres ; Urvater, premier père, etc. Dans les Lettrines (p. 186 du tome II de la Pléiade), Gracq évoque l’Urwald à propos d’une forêt située sur la route de Lacaune (Tarn), à Saint-Pons-de-Thomières (Hérault). Il l’évoque pour décrire une forêt obscure, étouffante, mortuaire.

Les deux dernières syllabes en « onte » évoquent, tout à la fois, Sélinonte (ville du sud de la Sicile, colonie de Mégare, comme Byzance), non loin de Marsala évoquée plus haut, et également Pessinonte, ville de Galatie (c’est-à-dire d’Asie mineure, actuellement Turquie et, jusqu’en 1918, centre principal du peuplement ottoman). On retombe bien chez « l’ennemi héréditaire » suggéré.

Pour « Trangées », le « tran », peut évoquer un « trans », c’est-à-dire un « au-delà de », comme Transdanubie, Transleithanie, Transbaïkalie, c’est-à-dire quelque chose de lointain par rapport au lieu d’où écrit le scripteur, considéré comme référence. Quant au « gées » final, il peut évoquer le [« terre », en grec], qui entre dans la composition d’apogée, périgée, hypogée, etc., et qu’on pourrait interpréter, ici, comme « au-delà de la Terre », autrement dit, très loin.

Les affrontements entre l’Empire ottoman et le monde chrétien, toutefois, n’eurent pas seulement lieu en Méditerranée (avec Venise, l’Espagne ou l’ordre de Malte comme principaux belligérants). Ils se déroulèrent également en Europe centrale et balkanique (avec la maison de Habsbourg et le Saint Empire comme belligérants), comme évoqué dans les passages suivants :

P. 555 : « la maison des champs au bord de la Zenta ».

Zenta est également le nom d’une ville de Serbie, riveraine de la Tisza (affluent du Danube), près de laquelle, le 11 septembre 1697, le prince Eugène de Savoie (général autrichien d’origine italienne) écrasa l’armée turque du grand vizir Ali Köprülü, qui y trouva la mort. Indirectement, on retrouve donc l’Italie (à travers l’évocation du prince Eugène) et l’ennemi inexpiable (Farghestan / Turquie) à travers l’évocation de cette bataille.

P. 570 : « Vers le large, un chenal bordé de vasières grises sinuait entre les étendues de joncs et accédait à la mer libre par un pertuis entretenu à travers la flèche des lagunes. »

Le chenal et les vasières peuvent évoquer un lieu totalement différent, celui du lac de Neusiedl, situé à la frontière entre l’Autriche et la Hongrie. Ce lac, long de 36 kilomètres du nord au sud, et large de 6 à 12 kilomètres d’est en ouest, très peu profond (1,80 mètre), est presque totalement entouré de roseaux. A l’est, avec le Seewinkel (portion de l’Autriche enserrée entre la Hongrie et le lac), il ouvre sur la plaine hongroise. Par deux fois, il s’est trouvé dans une zone frontière. Une première fois lors de la période de l’occupation ottomane de la Hongrie (1526-1699), une seconde fois lors de la partition en deux de l’Europe à l’époque communiste (1947-1991). Les habitants de la rive occidentale du lac (à Rust ou à Mörbisch) pouvaient donc, à cette époque, sentir une menace diffuse émanant de l’est. Qui se concrétisa à plusieurs reprises à l’époque ottomane.

P. 571 : « Le surplus [des équipages] se disséminait ordinairement dans les rares fermes fortifiées qui subsistent dans l’arrière-pays des Syrtes. »

Ce statut hybride des soldats, employés à des tâches agricoles, lorsque la pression de l’ennemi ne s’exerçait pas, rappelle les confins militaires institués par les Habsbourg dans la zone frontalière avec l’Empire ottoman. Ces zones étaient peuplées de Serbes qui, en échange de concessions de terres par l’empereur, s’engageaient à prendre les armes en cas d’incursion ottomane. Cela donne une raison de plus de situer l’action du rivage des Syrtes « quelque part » dans la péninsule balkanique ou sur ses marges.

On peut maintenant, en situant Orsenna, la capitale de la Seigneurie, soit à Venise, soit à Ljubljana, essayer de localiser l’Amirauté, sur le rivage des Syrtes, puis, de là, l’île de Vezzano, le Tängri et la ville de Rhages, capitale du Farghestan.

L’itinéraire d’Aldo

La première question est celle de la distance parcourue entre la capitale et l’Amirauté, qui devrait nous fournir un point d’aboutissement.

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Vue de l’Amirauté (d’après un croquis du XIXe siècle)

Mais, d’abord, cette distance, avec quel véhicule est-elle parcourue ? Est-ce un de ces engins « à propulsion secrète » [3] dont Gracq évoque, avec humour, l’existence dans la fiche signalétique de ses personnages ? Même si le roman se présente comme une uchronie, où, précisément, les détails techniques sont bannis, rien ne contredit l’idée que la date de l’action ait pu être contemporaine de son écriture en 1951. Le véhicule, qui transporte Aldo de la capitale d’Orsenna à la base navale des Syrtes, pourrait ainsi être une automobile se déplaçant sur des routes carrossables.

Pendant combien de temps cette automobile roule-t-elle ? Le départ a lieu « au petit matin » (p. 559) d’une journée d’automne, comme on le découvre plus loin, « dans l’air doré de cette fin d’automne » (p. 572). Prenons le lever du soleil, le plus près possible de l’équinoxe d’automne, qui a lieu, à Ljubljana, un peu avant 7 heures (c’est à peu près la même chose pour Venise). Aldo roule toute la journée, puisqu’il dit : « La nuit monta de l’est et s’éleva sur nous comme un ciel d’orage » (p. 564). Il roule également toute la nuit, puisqu’il poursuit : « J’attendais le matin, offert déjà de tous mes yeux aveugles… » (p. 565 ), et ce matin survient, puisqu’il dit : « Il se leva derrière la broussaille pluvieuse… » A ce moment du récit, il a roulé à peu près vingt-quatre heures, et, apparemment, sans arrêt notable. Ensuite, il précise : « Nous roulâmes de longues heures… » (p. 566). Mais que sont, au juste, de longues heures ? Il arrive à l’Amirauté, est accueilli par Marino, qui lui fait visiter la forteresse et, déjà, la nuit tombe. Plaçons-nous le même jour : le soleil se couche vers 19 heures. Supposons que le ciel s’assombrisse vers 18 heures, plaçons deux heures de prise de contact et de visite. Aldo serait donc arrivé vers les 16 heures, donc aurait effectué un parcours de trente-trois heures.

Quelle distance couvre-t-on en trente-trois heures ? Au lieu d’essayer d’imaginer une vitesse moyenne, avec des arrêts, prenons le problème dans l’autre sens : fixons des points d’aboutissement et voyons comment cela « colle » avec diverses hypothèses que l’on examinera par la suite.

Premier point d’aboutissement :

En partant de Venise, une arrivée à Marsala, à la pointe occidentale de la Sicile, distance : 1 700 kilomètres. En passant par Padoue, Ferrare, Bologne, Florence, Sienne, Rome, Naples, Salerne, Cosenza, Reggio et Palerme. Imaginons un total de pauses de cinq heures (repas, détente des jambes, refroidissement du moteur, reprise de carburant), le trajet serait de vingt-huit heures et la vitesse moyenne d’à peu près 60 kilomètres/heure.

Pourquoi Marsala ? Parce que c’est la pointe quasi continentale de l’Europe la plus proche de l’Infidèle (en l’occurrence le cap Bon, en Tunisie, et que cette zone, en particulier au XVIe siècle — expédition de Charles Quint contre Tunis, siège de Malte — fut l’un des lieux d’affrontements privilégiés entre chrétienté et islam).

Cette hypothèse a, en sa faveur (peut-être pour brouiller les pistes ?), la notation suivante :

P. 563 : « Nous atteignîmes Mercanza. »

Il n’y a pas de ville italienne de ce nom. En revanche, il existe une Cosenza en Calabre, une Faenza en Emilie-Romagne (près de Ravenne), une Potenza dans le Basilicate. Ces trois villes (recensées sur un site de villes de plus de 25 000 habitants, donc susceptibles d’éveiller une image dans l’esprit) sont toutes les trois situées au sud de Venise, et même, pour Cosenza et Potenza, très au sud. Faenza, quant à elle, est située à 200 kilomètres de Venise. Elle peut avoir inspiré le nom de Mercanza, en tant qu’elle trouve sa place sur un itinéraire de Venise à Marsala et qu’Aldo l’atteint dans la première partie de son voyage

Cette première hypothèse ne semble pas devoir être retenue, en ce que le trajet jusqu’au continent africain est trop court, comme on le verra plus loin, pour « coller » avec la durée du trajet du Redoutable.

Deuxième point d’aboutissement :

En partant de Ljubljana, une arrivée à Méthoni à la pointe ouest du Péloponnèse, distance 1 914 kilomètres. Cette distance, toutefois, a été allongée, en ce qu’elle ne suit pas toujours la côte (notamment en Albanie et en Epire grecque) et qu’elle passe à travers des montagnes (d’où de nombreux lacets). Dans l’hypothèse d’une route longeant la côte dans un pays plat, cette distance se rapproche de la précédente. Auquel cas, on retombe sur la même vitesse.

Pourquoi Méthoni ? Parce que c’était, à l’entrée de la mer Ionienne (et, plus loin, de l’Adriatique), un des points d’observation de la circulation des navires à Venise — à l’époque où ceux-ci ne s’écartaient guère de la côte —, point qui faisait partie d’une chaîne, s’alignant sur la bordure balkanique de l’Adriatique, et qu’il y a là un ancien fort vénitien, qui évoque l’Amirauté. Autre explication : en traversant la mer Ionienne, presque à la même latitude, on trouve en face le mont Etna, non loin de la mer, dont la situation n’est pas loin d’évoquer celle du Tängri.

Cette deuxième hypothèse a, pour elle, deux éléments séduisants : d’une part, la situation de Méthoni, l’un des yeux de la Sérénissime (comme l’Amirauté) ; d’autre part, la présence, de l’autre côté de la mer, d’un grand volcan, l’Etna, avec une grande ville portuaire à son pied (Catane), qui peut très bien évoquer Rhages.

Distance entre la côte d’Orsenna et la côte farghienne

Cette distance se réfère à la largeur de la mer des Syrtes. Elle nous donnera une idée de la localisation de Rhages, capitale du Farghestan. De quels éléments pouvons-nous disposer pour effectuer cette évaluation ?

— 1. La durée du parcours de la terre ferme d’Orsenna à l’île de Vezzano.

— 2. La durée du parcours de l’île de Vezzano à Rhages, capitale du Farghestan.

— 3. La vitesse du Redoutable, qui nous permet de déduire la largeur de la mer des Syrtes.

Tout ce parcours est supposé être effectué en ligne droite, ce que confirme d’ailleurs le récit, qui ne mentionne pas de changement de direction à partir du moment où le navire a viré au droit de Maremma.

Distance de la terre ferme à Vezzano

Sur cette distance, le récit de Gracq est contradictoire. L’auteur dit, en effet, p. 677 : « Au temps où la piraterie battait son plein dans ces parages, Vezzano avait joué, pour les écumeurs de mer, le rôle d’un port d’attache et d’un entrepôt fortifié (…) La proximité du continent l’avait servi encore davantage en permettant d’acheminer, de nuit, sur de simples barques, les marchandises jusqu’aux grèves d’échouage de la côte. »

Cet extrait inviterait donc à imaginer une proximité du littoral, telle qu’on puisse se rendre en barque de Vezzano au continent sans être chahuté par la houle. L’île de Sapientza, au large de Méthoni (qui cadrerait avec la deuxième hypothèse), est à 1,5 kilomètre du rivage. L’île de Schiza, sa voisine, à 3,5 kilomètres. C’est le maximum qu’on puisse imaginer pour effectuer un trajet en barque lorsqu’on n’est pas couvert des vents du large et de la houle par une grande île, comme le sont les îles grecques du Dodécanèse (Vezzano est censé être un « îlot minuscule »).

Mais, d’autre part, les deux passages où est évoqué le trajet du continent à Maremma offrent une tout autre interprétation. Lorsqu’Aldo rejoint Vanessa à Maremma pour l’escapade à Vezzano (p. 668 à 686), on se trouve au matin, sans doute en automne (ce qu’évoque ce passage : « Le calme des plaines grises, toujours moites de brume au matin, ressemblait à ces aubes d’été languides… », confirmé par cet autre détail : « La chaleur ambrée et plus recueillie de l’arrière-automne » [p. 679], et chapitre suivant, qui se situe à Noël). Imaginons une arrivée d’Aldo vers 8 h 30 ou 9 heures. Le départ pourrait se situer vers 9 h 30 ou 10 heures. La traversée doit prendre au moins plusieurs heures pour justifier les moments d’abandon et de rêverie des p. 679-680. Combien d’heures ? On ne le sait pas avec précision. Il faut se reporter à la seconde expédition vers Vezzano, celle qui dépasse l’île, pour aller vers Rhages.

La croisière avec le Redoutable a lieu le surlendemain de Noël. Le lendemain, Aldo part dans le domaine d’Ortello et il revient lorsque « le soleil baissait déjà ». Si on situe Maremma dans le sud des Balkans (voire en Grèce), le coucher du soleil, le 26 décembre, est à 17 h 12 à Athènes. Le soleil qui « baisse déjà » (p. 722) peut être évalué une heure auparavant. Admettons que la « longue course » pour aller de l’Amirauté à Ortello représente une heure trente de trajet. Au pas d’un cheval, cela fait un trajet d’une dizaine de kilomètres. Aldo revient donc vers 17 h 40 ou 17 h 45. Imaginons le repas une heure plus tard : 18 h 45 et accordons-lui une demi-heure (les militaires ne traînent pas et le repas est silencieux). Comptons encore deux heures avant le départ effectif : 21 h 15 ou 21 h 30 au plus tard. Compte tenu du temps mis à franchir les passes, comptons encore une heure trente — bien pesée — avant que le Redoutable n’arrive à la hauteur de Maremma (jusqu’à ce moment, il longe la côte peut-être à 500 ou 1 000 mètres). Vers 23 heures, il pique vers la haute mer.

Vers quelle heure arrive-t-il à la hauteur de Vezzano ? On a une indication, lorsqu’Aldo dit : « Je vis se découper faiblement sur l’horizon une haute dent noire : nous étions en vue de Vezzano » (p. 731). A Athènes, le 26 décembre, le soleil se lève à 7 h 39. Là encore, supposons un début de lueur trois quarts d’heure auparavant (pour distinguer l’île au loin) et un passage au droit de l’île vers le lever du soleil (il est dit que « les cris des oiseaux de mer, volant toujours en nuées épaisses autour de Vezzano, creusaient l’aube… » (p. 732)). L’aube étant le moment de la journée qui précède juste le lever du soleil, l’arrivée vers Vezzano se situe vers 7 h 30. Le Redoutable a donc navigué, perpendiculairement à la côte d’Orsenna, durant huit heures et demie.

Distance de Vezzano à Rhages

Combien de temps dure le reste de ce trajet ? Après avoir doublé Vezzano, le Redoutable poursuit sa route toute la journée. Il est question de « la nuit tombante » (p. 739). Puis, on apprend que « le bateau fonçait maintenant dans la nuit épaisse » (p. 740). Puis, quelques lignes plus loin, toujours à la p. 740, Fabrizio, l’un des officiers compagnons d’Aldo, dit « deux heures encore ». Rassemblons ces éléments.

A la latitude d’Athènes (en supposant une identification Amirauté/Méthoni), le soleil se couche vers 17 h 13. Si entre l’évocation de « la nuit tombante » et celle du bateau qui « fonçait maintenant dans la nuit épaisse », il s’est écoulé environ une heure trente, Fabrizio fait sa réflexion vers 18 h 43. Arrondissons à 19 heures. Les deux heures supplémentaires nous amènent à 21 heures. Donc, depuis l’île de Vezzano, le navire a navigué douze heures et demie, soit, depuis le départ de la côte d’Orsenna, au droit de Maremma, un total de vingt-deux heures.

Distance de Maremma à Rhages

Si on admet que Le Rivage des Syrtes, paru en 1951, a été conçu dans les années d’après-guerre et qu’il témoigne donc, implicitement, de la technologie de cette époque, les avisos construits avant la guerre (et qui ont continué à naviguer jusque dans les années 1950) filaient à la vitesse de 15 à 17 nœuds. Prenons 16 comme moyenne. La distance franchie (ou la largeur de la mer des Syrtes) serait donc de 16 x 22 = 352 miles, soit 648 kilomètres.

A quoi correspond cette distance ?

A partir de Méthoni, en allant vers l’ouest, cette distance nous mène environ aux environs de Catane, qui peut représenter Rhages, l’Etna figurant le Tängri est. A vol d’oiseau, la mer Ionienne est, ici, large d’environ 625 kilomètres. L’ordre de grandeur correspond, mais la direction, symboliquement, est à l’opposé de celle d’où (si l’on identifie la Seigneurie à Venise et le Farghestan à l’Empire ottoman) surgirait l’ennemi, c’est-à-dire l’est.

Toujours à partir de Méthoni, en allant vers le sud, cette distance — certes pas uniquement en ligne droite — nous mène au sud de Benghazi, ce qui, symboliquement, correspond à deux égards. D’abord, parce qu’il s’agit du côté des Barbaresques (que combattit Venise) qui, nominalement, appartint à l’Empire ottoman, ensuite, parce que cette portion de côte de l’Afrique du Nord s’appelle… le golfe de Syrte.

En imaginant donc une rotation de 90° de Catane et de l’Etna en direction du sud, on aurait un très présentable Farghestan, séparé de la Seigneurie d’Orsenna par toute la largeur symbolique de la Méditerranée, mer limite de l’affrontement séculaire entre islam et chrétienté.

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Représentation des résultats de « l’enquête littéraire »
Cartographie : Philippe Arnaud

Mais cette rotation n’appartient-elle pas à la fantaisie de tout auteur, et singulièrement de Julien Gracq, qui a si poétiquement transposé la forêt des Ardennes dans Un balcon en forêt ou la presqu’île de Guérande dans La Presqu’île ?

A la fin du roman, un détail confirmerait cette localisation du Farghestan au sud :

P. 836 et 837 : « La pièce était un rapport de police en provenance d’Engaddi, une misérable bourgade de l’intérieur des Syrtes qui ravitaillait les caravaniers de l’extrême sud. Le rapport était bref et précis. Il signalait qu’une caravane venant d’arriver à Engaddi avait eu contact au point d’eau de Sarepta démonté de nomades ghazanides (…) une armée farghienne d’un effectif mal déterminé, mais "nombreuse", les suivait à quelques étapes, contournant la mer des Syrtes par l’est en direction de la frontière. »

Comme le précise la note de la p. 1381, Engaddi évoque l’Ein Gedi, localité juive de la rive occidentale de la mer Morte ; Sarepta, un port de l’Antiquité situé entre Sidon et Tyr ; et les Ghazanides ou Ghaznavides, une dynastie qui régna sur l’Afghanistan et une partie de l’Inde du Xe au XIIe siècle.

Le contournement de la mer des Syrtes « par l’est » laisse supposer que la majeure partie du Farghestan est située au sud par rapport à la Seigneurie d’Orsenna — comme le monde musulman —, donc au sud de la Méditerranée. Un contournement par l’est peut évoquer un départ de l’Afrique du Nord orientale (Libye et Egypte) pour une attaque passant par la Palestine et la Syrie, puis l’Asie mineure, franchirait les Balkans, pour s’en prendre aux possessions chrétiennes d’Europe centrale. Comme le firent les Ottomans pour Vienne en 1529 et 1683.

Pour aller plus loin

Les Œuvres complètes de Julien Gracq ont été publiées par José Corti (60, rue Monsieur-le-Prince, 75006 Paris). Ces œuvres ont aussi été publiées dans la Pléiade (Gallimard), en deux tomes, et l’édition en a été assurée par Bernhild Boie. La bibliothèque universitaire d’Angers abrite le fonds Julien Gracq.

Sur Julien Gracq, signalons :

— L’article « Julien Gracq, un écrivain-géographe (1/3) : des mots et des paysages »

— Les Cahiers de L’Herne, « Julien Gracq », 1972.

— La Revue 303 (publication d’une association de la région Pays de Loire), « Julien Gracq », 2006.

Enfin, pour les mal-voyants ou ceux ou celles qui veulent se cultiver ou rêver tout en conduisant, il existe des livres audio :

— Un balcon en forêt et Le Rivage des Syrtes, livres audio publiés par Autrement dit, 2007 et 2009.

— Des textes lus par Julien Gracq, livre audio intitulé Œuvres, publié par Des femmes.

— Au château d’Argol, livre audio publié par Brumes de mars.

— « Julien Gracq, un écrivain-géographe : des mots et des paysages » par Daniel Oster sur le site des "Cafés géographiques".

Notes

[1] Toutes les références de cet article sont tirées du tome premier des Œuvres complètes de Julien Gracq, Gallimard, « La Pléiade », Paris, 1989.

[2] Source : Lexikon der Schlachten, Verlag Styria, 1984.

[3] Lettrines, Pléiade, tome 2, p. 153

33 commentaires sur « A la recherche du Rivage des Syrtes »

  • permalien tiffauges :
    30 novembre 2012 @18h11   »

    Quel beau travail !
    Je me suis toujours demandé ce que devait au rivage des syrtes la chanson de Nino Ferrer intitulée "le sud".

    « Un jour ou l’autre , il faudra qu’il y ait la guerre, on le sait bien.
    On n’aime pas ça , mais on ne sait pas quoi faire, on dit c’est le destin.
    tant pis pour le sud, c’était pourtant bien... »

    Dans le roman , on est tout aussi exaspéré que le héros face à la situation, sa décision de manoeuvrer le bateau comme une déclaration des hostilités apparaît comme une délivrance ; sensation très bizarre.

  • permalien Ph. Arnaud :
    30 novembre 2012 @18h49   « »

    Merci, Tiffauges !

    - J’ai toujours eu plaisir, au cours de ma vie, à rencontrer des amateurs de Gracq, et à deviser avec eux, interminablement.

    - Je viens d’ailleurs de découvrir qu’on a publié, récemment, un cahier de guerre de l’auteur (je ne sais d’ailleurs plus s’il est de Gracq ou du lieutenant Poirier).

    Cordialement

  • permalien dominique :
    30 novembre 2012 @19h54   « »

    Enfin je sais où se trouve le Rivage des Syrtes !
    Et je découvre plein de détails qui m’avait échappé à la première lecture du livre.
    Merci Philippe

  • permalien BM :
    30 novembre 2012 @22h02   « »

    la bataille de Lépante, en 1571, coup d’arrêt définitif à l’expansion ottomane en Méditerranée

    Ah bon. Et la conquête de Chypre par les Turcs cette même année 1571 ?

    Plus généralement, la bataille de Lépante n’est généralement citée que par les partisans d’un catholicisme ultra.

    Condé est le représentant d’une de ces grandes familles (comme le duc de Bourbon, plus d’un siècle auparavant, mort lors du siège de Rome), qui se mirent au service de l’ennemi.

    Le "Grand" Condé n’était pas simplement né dans une "grande famille", il ne s’agissait ni plus ni moins que de la famille royale capétienne (dont les Condé ne sont qu’une branche cadette). Les Bourbons aussi étaient une branche cadette de la famille royale capétienne avant leur accession au trône en 1589 (avec Henri IV).

    Au-delà de ces points de détail somme toute mineurs, pas un mot sur le livre qui a servi de modèle à Julien Gracq : Sur les falaises de marbre, d’Ernst Jünger. D’ailleurs, l’influence du livre de Jünger dans la littérature contemporaine est sans doute très fortement sous-estimée : les sagas de Tolkien en sont issues, ainsi que du coup tout le sous-genre contemporain appelé (un anglicisme, oeuf corse !) "Fantasy".

  • permalien Ph. Arnaud :
    1er décembre 2012 @11h26   « »

    A BM

    1. La conquête de Chypre n’eut aucune importance. Cette île se situe dans le bassin oriental de la Méditerranée, déjà cerné (si je puis dire…) par les conquêtes de l’empire ottoman à l’époque de Lépante [cf. Grosser Historischer Weltatlas, 1976, tome III, p. 126]. Stratégiquement, son passage aux mains ottomanes était donc sans signification.

    2. La bataille de Lépante, en revanche, fut significative. Elle le fut en ce que, à l’époque, l’empire ottoman n’était pas encore entré dans sa phase de déclin militaire et stratégique, qui n’intervint qu’à partir de la défaite du Kahlenberg, en 1683 [Et de la subséquente guerre de la Sainte Ligue]. L’empire était encore très fort, comme l’avait prouvé, cinq ans plus tôt, le siège de Malte. La défaite de Lépante aurait ouvert aux Ottomans le bassin occidental de la Méditerranée.

    - [C’est, en tout cas, le point de vue de Fernand Braudel – La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, 1966, tome 2, pages 396 à 398. C’est aussi ce que dit le Lexikon der Schlachten – Styria Verlag, 1984, p. 127 : „Bei dieser Schlacht, wurden zum letzten Mal Ruderschiffe verwendet ; sie beendete die türkische Seevorherrschaft im Mittelmeer“.]

    3. Je n’attache à cette bataille aucune signification idéologique et, en particulier pas celle que vous me prêtez ! Je me place juste du point de vue de Julien Gracq allant puiser auprès de l’historien Louis Poirier les éléments nourrissant sa fiction.

    4. Je n’avais rien à dire sur Les falaises de marbre, pour deux raisons. D’abord parce que ce n’était pas le sujet : je n’ai abordé qu’un aspect limité du Rivage des Syrtes, aspect dans lequel Jünger n’avait rien à faire. Ensuite parce que Gracq, par sa formation, par son éducation, par son tempérament, par son milieu, par ses lectures, avait des bases assez assurées et une personnalité assez forte, pour écrire une œuvre originale, sans aller quêter son inspiration chez Jünger.

    - Dans les nombreuses références qu’il fait à Jünger au cours de son oeuvre, Gracq dit : "J’ai en effet, une grande admiration pour Jünger, particulièrement pour les Falaises de marbre, le seul livre de lui que j’ai connu pendant de longues années [...] "Il est probable que je lui dois quelque chose". [Oeuvres complètes, Pléiade, tome II, p. 1254].

    - "Il est probable que je lui dois quelque chose", certes ! Mais pas plus qu’à Stendhal, à Breton, à Nerval ou à la multitude d’auteurs qui formaient le fond de l’immense mémoire de Gracq, et pas plus dans Le Rivage des Syrtes que, par exemple, dans Un balcon en Forêt ou telle ou telle notation des Lettrines I ou II...

    - Cela dit, merci tout de même pour avoir lu mon "papier" et vous y être intéressé. [Et, notation importante : j’aime aussi beaucoup Sur les falaises de marbre...].

  • permalien Nathan :
    1er décembre 2012 @13h09   « »

    La prose boursouflée et le style enfariné de Gracq me sortent par les oreilles. Je ne comprends pas pourquoi cet auteur jouit d’un tel culte.

  • permalien Ph. Arnaud :
    1er décembre 2012 @14h16   « »

    Nathan

    - Vous dites : "La prose boursouflée et le style enfariné de Gracq me sortent par les oreilles. Je ne comprends pas pourquoi cet auteur jouit d’un tel culte."

    - Pour la même raison que vous idolâtrez tels ou tels auteurs que, moi, je place en deuxième ou troisième catégorie...

  • permalien anacelse :
    2 décembre 2012 @12h29   « »

    A propos du roman de Junger : "Julien Gracq a livré un texte dans lequel il commente sa lecture du récit. Pour lui : « Ce n’est pas une explication de notre époque. [Ce] n’est pas non plus un livre à clé où on [pourrait], comme certains ont été tentés de le faire, mettre des noms sur les figures inquiétantes ou imposantes qui se lèvent de ces pages. Avec plus de vérité, on pourrait l’appeler un ouvrage symbolique, et ce serait seulement à condition d’admettre que les symboles ne peuvent s’y lire qu’en énigme et à travers un miroir. »" Wikipedia.

    Personnellement, je ne vois pas l’intérêt de cette enquête qui s’enivre de chiffres, longueurs et durées des trajets, il ne manque que les péages et l’essence par rapport à viamichelin.
    De plus, être bardé de certitudes et d’arrogance benoite vis-à-vis des contradicteurs " chypriotes" ne stimule pas la compréhension ou l’adhésion aux thèses (?) de Philippe Arnaud.
    Qu’importe les lieux du "Rivage" baignés de poésie, ne les rendons pas terre-à-terre ! Ne lisons pas Gracq avec Google Earth. Mais relisons le encore et encore avec notre intelligence et notre émotion. Ce qui dépayse n’a pas besoin de GPS.

  • permalien Ph. Arnaud :
    2 décembre 2012 @15h03   « »

    Anacelse

    - J’ai pris bonne note de vos observations et, à défaut de vous convaincre, je vais tout de même tenter de préciser mon intention.

    - Je ne lis pas seulement (ni même principalement) Gracq avec les yeux de Goggle Earth ou de Via Michelin. Je le lis d’abord pour sa prose. Jadis, je recopiais de longs passages du Rivage des Syrtes, par exemple l’arrivée du Redoutable devant Rhages ou la description de la Seigneurie au moment où Aldo est convoqué par le vieux Danielo. [Il y a là une phrase longue de plus d’une page, sans doute la plus longue du roman].

    - Je recopiais Gracq à la manière dont un pianiste interprète une partition, en subvocalisant les phrases à mesure que je les écrivais. Et je les écoutais non comme des mots, mais comme de la musique - qu’ils sont. [C’est la raison, d’ailleurs, pour laquelle j’ai signalé les livres audio]. Il m’arrive aussi, aujourd’hui, de tirer ses textes sur imprimante, en choisissant les plus belles polices de caractères pour qu’à la beauté des mots se joigne la beauté des lettres].

    - [Et je n’écris pas ces pages sans penser à ce que Gracq dit des hauts plateaux du sud du Massif central, "qui mêlent indissolublement sentiment d’altitude et sentiment d’élévation"].

    - Je n’ai pas cherché à rendre "terre-à-terre" les lieux (réels ou imaginaires) décrits par Gracq. Bien au contraire ! J’ai voyagé souvent avec les Carnets du grand chemin, avec les Lettrines, en voyant - ou en revoyant - les paysages décrits avec les yeux de Gracq. [Ce que les nimbait d’une tout autre atmosphère]. Et c’est parce qu’un jour, à Ljubljana, à Trieste ou à Méthoni, il m’est arrivé de songer au Rivage des Syrtes que j’ai eu l’idée de ce texte.

    - J’en ai eu aussi l’idée en lisant les notes consacrées par Bernhild Boie à La Presqu’île, où figure une carte dans laquelle sont indiqués, en caractères droits et italiques, lieux réels et lieux fictifs (Pléiade, tome II, p. 1429), de façon encore plus précise que dans ma propre étude. Rechercher les lieux réels dont s’est inspiré Gracq pour ses récits ne les dépoétise pas. Bien au contraire, pour moi [et je souligne bien] la poésie naît de l’écart entre les deux.

    - En ce qui concerne, enfin, le ton un peu vif adopté à l’égard de mon contradicteur "chypriote", j’avoue l’avoir fait à raison d’une atmosphère de défi... qui ne s’y trouvait peut-être pas. [J’ai essayé (peut-être sans y parvenir...) de rattraper le coup en disant le plaisir renouvelé que je prends à lire et relire Les Falaises de marbre, dont la fin, effectivement, n’est pas sans évoquer celle du Seigneur des anneaux.]

  • permalien anacelse :
    2 décembre 2012 @19h40   « »

    Je ne cherchais pas à vous blesser, si cela a été le cas, je le regrette. Mais je persiste à penser qu’ajouter de la réalité chiffrée et localisée réifie, rigidifie, sclérose la prose de Julien Gracq qui se suffit à elle-même et n’a pas besoin d’assistance, même pavée de bonnes intentions comme ... Sa métrique ne mérite pas d’être métrée.
    Pour ma part, je clos là ce pseudo dialogue, votre dialogue avec mon pseudo.

  • permalien Bénédicte Tratnjek :
    3 décembre 2012 @18h33   « »

    Bonjour,

    Je suis étonnée de ne pas voir en bibliographie des travaux de géographes sur Julien Gracq, qui me semblent "fondateurs" de la réflexion sur la géographie dans les romans de Gracq.

    Je me permets donc d’ajouter deux références qui me paraissent manquer dans la bibliographie :

    - Jean-Louis Tissier, 1981, "De l’esprit géographique dans l’oeuvre de Julien Gracq", L’Espace géographique, vol. 10, n°1/1981, pp. 50-59.
    http://www.persee.fr/web/revues/hom...
    Cet article est issu de plusieurs entretiens de Jean-Louis Tissier avec Julien Gracq lui-même : s’il n’évoque pas seulement Le Rivage des Syrtes, il confronte ce roman à d’autres oeuvres de Julien Gracq. Ce dernier a même fait éditer cet article dans l’édition de ses oeuvres dans La Pléiade, c’est dire l’importance de ce texte.

    - Yves Lacoste, "Julien Gracq, une écrivain géographe : Le Rivage des Syrtes, un roman géopolitique", Hérodote, n°44, janvier/mars 1987.
    http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bp...
    Yves Lacoste et Erik Orsenna avaient d’ailleurs animé un café géographique sur "Julien Gracq et la géographie", revenant notamment sur Le Rivage des Syrtes : http://www.cafe-geo.net/article.php...

    Et d’ajouter également un ouvrage, celui de Marc Brosseau : Des romans-géographes, L’Harmattan, Paris, 1996.
    Pour cet ouvrage, Marc Brosseau s’appuient sur les romans de quatre auteurs, dont Gracq, il y a donc beaucoup d’éléments dans cet ouvrage.

    A propos des liens entre géographie et littérature, il existe également les travaux du séminaire "Vers une géographie littéraire" : http://geographielitteraire.hypothe...

    Peut-être pourriez-vous nous préciser pourquoi ne pas avoir retenu ces références comme source ? Y a-t-il une approche différente de l’oeuvre de Gracq entre géographie et littérature (les travaux en littérature sont nombreux autour de Gracq : appréhendent-ils les travaux des géographes dans leurs corpus ? Et inversement ? Ou au contraire, les deux aspects de cette "géographie littéraire" ne sont-ils pas encore arrivés à "dialoguer" ?)

  • permalien EPAULARD :
    3 décembre 2012 @23h01   « »

    Tant qu’il y aura des êtres humains aimant assez un livre pour tracer sur le globe des courbes imaginaires "par pure fantaisie", pour se disputer sur l’importance de la prise de Chypre par les turcs en 1571 et exprimer, par son érudition, son admiration, je garderai espoir...et le souvenir dune escapade sur l’île de Vezzano avec Vanessa.

  • permalien Ph. Arnaud :
    4 décembre 2012 @11h12   « »

    Bénédicte Tratnjek

    - Merci, d’abord, pour vos si érudites remarques sur Julien Gracq – que vous semblez connaître sur le bout des doigts – et merci aussi de votre intérêt pour mon article.

    - Je n’ai pas cité les ouvrages que vous citez, pour les raisons que voici :

    - 1. Le Monde diplomatique n’est pas un magazine ou un journal littéraire mais un journal politique à vocation généraliste. Sauf à détonner, je ne pouvais me permettre d’être trop « pointu »…

    - 2. Plutôt qu’aux spécialistes ou aux doctorants, je me suis adressé aux lecteurs qui, dans leur très grande majorité, ont plutôt lu des ouvrages de Gracq que des ouvrages sur Gracq.

    - 3. Un article court comme celui-ci ne nécessitait pas une bibliographie de thèse mais juste une courte liste d’ouvrages les plus généraux possibles. Or, je gage que peu nombreux sont les lecteurs de Gracq qui possèdent déjà l’édition de ses œuvres dans la Pléiade ou, par exemple, les Cahiers de l’Herne ou la revue 303. Ceux qui ne disposent que les œuvres éditées chez Corti peuvent (ou doivent ?) déjà acquérir ces premiers ouvrages, ne serait-ce que pour avoir une idée des diverses directions de recherche… et, comme vous, aller plus loin.

    - 4. Ceux qui, par exemple, acquièrent la revue 303 peuvent, en se reportant aux pages 242 à 247, se rendre compte de la multiplicité des ouvrages écrits sur Julien Gracq. Et consulter le site de la BU d’Angers consacré à cet auteur.

    - Je ne sais quelle est la formation de tous ceux qui ont écrit sur Gracq. Je pense – ou je suppose – que la plupart sont des littéraires. Peut-être est-il possible d’appréhender l’auteur uniquement d’un point de vue historique ou géographique, en faisant abstraction de tout ce qui, chez lui, est littéraire. Après tout, au cours de sa vie, il a enseigné l’histoire et géographie et non le français. Néanmoins, même en l’appréhendant ainsi, il n’est guère concevable de l’aborder si on ne l’a pas apprécié, d’abord, comme écrivain. [Vous noterez – c’est un clin d’œil ;) – que j’ai pris à Gracq le goût des italiques…].

    - Je vous remercie de toutes vos précisions, dont je ne manquerai pas de faire mon miel…

  • permalien augustin :
    4 décembre 2012 @17h02   « »

    Et si la géographie du Rivage des Syrtes était une topographie du non-lieu ?

  • permalien Ph. Arnaud :
    4 décembre 2012 @18h19   « »

    Augustin

    - Qu’entendez-vous par là ? Pouvez-vous développer votre idée ?

  • permalien Madish :
    4 décembre 2012 @22h28   « »

    Je préfère continuer à situer le Rivage dans un lieu que je vois très bien mais qui n’existe pas : il a bien des accents d’Italie mais se situerait sur le bord de la mer Noire et bizarrement face à l’Asie centrale, comme si la mer Noire se transformait en Caspienne au fil de la traversée... et c’est bien plus beau comme cela.

  • permalien Ph. Arnaud :
    4 décembre 2012 @23h14   « »

    Madish

    - Je n’avais pas pensé à la mer Noire ! Mais, après tout :

    - La mer Noire est aussi une mer qui a vu l’affrontement entre la Russie et l’empire ottoman. Pour un Russe, en traversant la mer, de la Crimée à l’Anatolie, on allait chez l’ennemi.

    - Sur la côte ouest de la mer Noire, se trouve la Roumanie, pays de langue romane, comme l’Italie.

    - On peut effectivement trouver, de l’autre côté de la mer, à l’est, certains hauts (et prestigieux) sommets, comme ceux du Caucase ou le mont Ararat, qui, certes, ne sont pas au bord de la mer, comme le Tängri, mais que le romancier peut, selon sa volonté - ou sa fantaisie - rapprocher du rivage...

    - La côte des Syrtes, pour les fonctionnaires d’Orsenna, sont "comme un purgatoire où l’on expie quelque faute de service dans des années d’ennui interminable".

    [Or, il existe un exemple célèbre d’exil le long de cette mer Noire, c’est celui d’Ovide, relégué dans cette province perdue par Auguste].

    - Bref, vous avez trouvé là un lieu encore plus romantique, encore plus poétique que le mien. Et encore plus si vous le prolongez par la Caspienne !

  • permalien jean louis tissier :
    9 décembre 2012 @11h18   « »

    Merci pour ce beau travail de repérage virtuel des lieux, sites, paysages du Rivage des Syrtes. Une remarque liminaire il me semble qu’il faudrait intégrer à cette lecture l’épisode du chapitre 2 dans la Chambre des cartes où devant la carte se préfigure le territoire (et les eaux territoriales) sur lequel vont se placer ultérieurement les différents épisodes du récit et surtout "se mettre en charge" la pulsion transgressive d’Aldo pour faire bouger ce vieux monde.
    Pour avoir échangé avec Julien Gracq/ Louis Poirier sur cette topographie poétique je peux dire qu’elle est évidemment riche de références savantes en géographie et en histoire académiques ( celles qu’on enseignait à la Sorbonne ds années 20-30) ... une référence parmi d’autres... Emile-Félix Gautier, Les siècles obscurs du Maghreb (1927) géographe colonial de l’Afrique du Nord qui, pour magnifier l’oeuvre de colonisation renvoie dans l’obscurité ce qui précède et ouvre ainsi un possible poétique..
    Pour ma part c’est sur des lieux et rivages méditerranéens, in situ, que me sont revenues des images du Rivage : à Venise, Ravenne, Naples en Sicile ou en Grèce... Mais je dois dire que le poids de ces images poétiques m’a été définitivement révélé en Albanie où j’ai eu la chance d’aller juste avant son ouverture et une nuit à Saranda dans l’obscurité, et vis à vis de Corfou éclairée, des gardes frontières armés comme dans un Farghestan méfiant sont venus interrompre une contemplation suspecte à leurs yeux ( et lieux) comme si j’envisageai de franchir la ligne noire des patrouilles et peut être la ligne rouge....
    Comme vous pratiquez l’édition de La Pléade je vous rappelle que dans "l’accueil de l’oeuvre" B. Boie cite la belle formule d’Antoine Blondin qui a parlé à propos du livre "d’un imprécis d’histoire et de géographie à l’intention des civilisations rêveuses"... C’est dans cette imprécison, ce tremblé de l’histoire et cet amour flou de la géographie que réside encore les pouvoirs du livre
    Cordialement
    J-L. Tissier

  • permalien jean louis tissier :
    9 décembre 2012 @19h02   « »

    désolé pour la dernière phrase que je corrige " que résident encore les pouvoirs du livre"

  • permalien Ph. Arnaud :
    9 décembre 2012 @22h42   « »

    M. Jean-Louis Tissier

    - Je vous remercie beaucoup de votre long (et, surtout, élogieux) propos sur mon billet. Le fait qu’il émane de quelqu’un qui a eu commerce avec Julien Gracq/Louis Poirier me le rend d’autant plus précieux.

    - J’éprouve, en particulier, un grand plaisir à constater que vous aviez imaginé la Seigneurie (ou l’Amirauté) dans les mêmes lieux que moi : Venise, Ravenne, la Sicile, la Grèce.

    - Il est vrai que je n’avais pas vu l’Albanie d’Enver Hodja comme un possible Farghestan, mais il faut bien reconnaître que le caractère hermétique du pays, il y a une trentaine d’années, n’était pas loin d’évoquer l’attitude des autorités de Rhages.

    - Je n’avais pas pensé à la chambre des cartes mais je dois dire qu’initialement, je pensais plus à l’ensemble mer Adriatique + mer Ionienne pour caractériser la mer des Syrtes. Mais il aurait fallu pour cela que l’Etna (qui constitue un modèle fort acceptable de Tängri) fût situé de l’autre côté de la mer. J’avais même estimé, avec un petit calcul trigonométrique, la distance de Maremma à Vezzano et de Vezzano à Rhages. [Dans cette hypothèse, je donnais à l’île de Vezzano la hauteur de celle de Rügen, la Rügen de Caspar David Friedrich].

    - J’avais aussi envisagé, en partant du golfe de Volos, une Rhages située à l’emplacement d’Izmir. Certes, cette ville n’est pas une capitale mais elle est située au bord de la mer et assez grande, ancienne et prestigieuse pour en tenir lieu.

    - Pour finir (mais cela est plus du domaine de l’histoire que de celui de la géographie), j’envisageais de prêter au vieux Danielo les traits (physiques et moraux) de Sixte Quint : même énergie, même caractère violent, même accession au pouvoir à un âge avancé.

    Cordialement
    Ph. Arnaud

  • permalien anacelse :
    11 décembre 2012 @10h57   « »

    Grâce à vous, malgré mes opinions divergentes sur le décryptage géographique, je relis pour la n-ième fois "Le Rivage". L’île de Vezano (en fait, un mot croate : liée !) me parait inspirée la série des TotenInsel d’Arnold Boecklin, d’autres tableaux de ce peintre rappellent les rivages de l’Amirauté.
    Mais mon interrogation concerne l’usage des italiques, mots brièvement parsemés, tout au long du texte. Quel en est le sens caché et voulu ? Peut-être avez-vous une interprétation plus riche que leur rappel latin et italien ? D’avance, merci.

  • permalien nirf :
    11 décembre 2012 @11h30   « »

    Il me semble en effet que Yves lacoste devrait figurer dans la bibliographie que vous donnez : c’est lui qui en a compris non pas les seulement les qualités littéraires, mais les qualités "géopolitiques" du roman. La montée des périls et des rivalités entre grandes familles vécues par un jeune homme des milieux de l’élite au pouvoir, tout comme dans l’Europe de la seconde guerre mondiale dont Lucien Poirier a été tant marqué.

  • permalien Ph. Arnaud :
    11 décembre 2012 @12h45   « »

    Anacelse

    - Je vous confesse que, pour l’île de Vezzano, j’ai, moi aussi, pensé à "L’île des morts" de Boecklin, tableau qui m’a toujours fasciné, et dont j’aurais bien volontiers acheté une reproduction (ou plusieurs). Il y a quelques années, j’avais été tenté de m’offrir le catalogue Boecklin (édité, je crois, par la revue des Musées nationaux à l’occasion d’une exposition de ce peintre à Paris. [Ce n’est sans doute que partie remise].

    - Comme je le dis à un autre interlocuteur, j’ai aussi pensé à l’île de Rügen, telle qu’elle a inspiré plusieurs peintres allemands de l’époque romantique (notamment C.-D. Friedrich). La "cuirasse blanche" de Vezzano, ses "falaises raides" (Pléiade, p. 681 et 682) ne sont pas sans évoquer ces oeuvres romatiques, même si, comme le dit Bernhild Boie dans sa note de la Pléiade, l’inspiration est plutôt venue de l’île de Helgoland, en mer du Nord. [C’est-à-dire, malgré tout, non loin de Rügen - enfin, "non loin" par rapport à la Méditerranée].

    - Pour les italiques, mes souvenirs me disent que j’en ai lu l’explication "quelque part" dans les ouvrages "de" Gracq et "sur" Gracq que j’ai à la maison. Mais, pour vous répondre vite, j’avoue n’avoir pas eu le courage de tout relire. Je suis donc allé sur Internet pour rafraîchir lesdits souvenirs.

    - D’après ce qui est dit, Gracq mettrait en italiques soit pour insister sur un sens particulier d’un mot, soit, au contraire, pour mentionner que le mot est pris dans tous ses sens. Il aurait la valeur, dans la typographie, que peut être l’inflexion de voix. Il semblerait aussi avoir été inspiré par l’exemple d’André Breton.

    - Et puis, encore une fois, merci pour Gracq...

  • permalien Ph. Arnaud :
    11 décembre 2012 @14h07   « »

    Nirf

    - Merci pour votre mention d’Yves Lacoste (c’est fabuleux, le nombre de personnes qui, non seulement connaissent Gracq, mais le connaissent aussi finement !).

    - J’avoue avoir plutôt été inspiré, dans mon article, d’abord par mes propres lectures et centres d’intérêt (l’Europe à l’époque moderne) mais aussi par ce que Gracq dit de lui-même, de son enfance, de ses lectures dans Lettrines et Lettrines II.

    - Le jeune Louis Poirier a sans doute été ce qu’on appelait pas à l’époque un "surdoué". Né en 1910, il a dû apprendre à lire très tôt (sans doute de lui-même), puisqu’il raconte qu’il lisait les reportages sur la guerre de 14 dans L’Illustration [je cite de mémoire, n’ayant pas le courage de replonger dans mes livres]. Je me dis que toutes ces histoires de batailles ont dû prodigieusement exciter sa jeune imagination.

    - J’ai aussi repensé au passage (En lisant en écrivant, tome II, p. 709-710) dans lequel il évoque le désastre de la forêt de Teutobourg et, surtout, la redécouverte des restes des légions détruites par d’autres troupes romaines.

  • permalien Priscilla :
    10 janvier 2013 @12h13   « »

    Bravo pour cet article et cette passion.
    Vous me donnez très envie de relire Gracq.

  • permalien Ph. Arnaud :
    10 janvier 2013 @14h05   « »

    Chère Priscilla,

    Merci beaucoup pour votre aimable mot : puisse Julien Gracq vous enchanter autant qu’il m’a enchanté...
    Cordialement

  • permalien Jean-Christophe :
    29 janvier 2013 @21h34   « »

    Merci pour vos investigations érudites et passionnées ! Avec ma bien piètre connaissance de l’histoire européenne, j’ignorais pratiquement tout des sources auxquelles Gracq avait pu puiser sa Seigneurie d’Orsenna – même si je subodorais bien entendu qu’elle avait quelque ressemblance avec la République de Venise.

    Concernant la rive opposée en revanche, j’avais pour ma part surtout relevé d’abondantes références à l’Asie centrale, terre de mystères par excellence, propre à fasciner un esprit aventureux comme Aldo. Je suis étonné que votre article en fasse si peu mention (mais peut-être qu’à force de me passionner moi-même pour cette région du monde, j’en viens à la voir partout…) :

    - Ainsi, le nom même de Farghestan renvoie à double égard à l’Asie centrale : d’une part, vous l’avez dit, du fait du suffixe –stan, qui en langue persane désigne « le pays de » ; mais aussi à mon sens à cause de la consonance avec le Ferghana (Farg’ona en ouzbek), vallée qui s’étire aujourd’hui entre l’Ouzbékistan, le Kirghizistan et le Tadjikistan et qui, dans l’histoire, fut le foyer de bon nombre de grandes campagnes de conquêtes (Bâbur fondant sur l’Inde du nord au XVIe siècle) et de révoltes populaires (contre l’occupation russe puis soviétique notamment),

    - Le Tängri, ensuite, dont l’apparition depuis le promontoire de Vezzano ressemble à celle d’un objet céleste en révolution autour de la Terre, et qui fait pour moi écho à Tengri, dieu du Ciel et créateur du monde dans la mythologie des anciens peuples nomades de la Steppe. L’un des plus hauts sommets (certes non volcanique) des Tian Shan, à la frontière entre le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Turkestan oriental, porte d’ailleurs le nom de Khan Tengri (« prince du Ciel ») et sa silhouette, visible de très loin dans la steppe, exerça sans doute sur ceux qui le nommèrent ainsi la même fascination divine que celle qui s’empare de Vanessa et Aldo sur Vezzano – histoire de brouiller les pistes, il n’existe cela dit aucune ville d’Asie centrale susceptible d’avoir inspiré à Gracq sa description de Rhages à l’approche du Redoutable,

    - On retrouve également dans l’énumération des villes du Farghestan dans la chambre des cartes quelques sonorités pouvant évoquer l’Asie centrale (mais là, je reconnais que c’est assez tiré par les cheveux !) : Urgasonte ressemble ainsi vaguement à Urganch (Ourguentch), capitale de l’empire du Kharezm au XIIe siècle, tandis que Thargala pourrait renvoyer au suffixe –qala, qui en turc désigne une forteresse, et par extension une ville fortifiée (à l’image d’Itchon-qala, la cité intérieure de Khiva, en Ouzbékistan),

    [suite dans un second message !]

  • permalien Jean-Christophe :
    29 janvier 2013 @21h43   « »

    [suite du message précédent !]

    - De même, la description physique de l’émissaire farghien, quoique délibérément allusive j’imagine, me fait néanmoins plus penser («  le regard glissa vers moi entre les paupières comme une lame de couteau », p. 235, « la fente de l’œil bridé », p. 236 – désolé, je n’ai que l’édition Corti pour la pagination) aux traits mongoloïdes des Kazakhs et des Kirghizes qu’au faciès d’un Ottoman,

    - L’histoire du Farghestan comporte elle aussi un certain nombre de similitudes avec celle de l’Asie centrale (mais peut-être également avec celle de l’Empire Ottoman, j’en conviens !) : «  Les invasions qui l’ont balayé de façon presque continue depuis les temps antiques – en dernier lieu l’invasion mongole – font de sa population un sable mouvant, où chaque vague à peine formée s’est vue recouverte et effacée par une autre, de sa civilisation une mosaïque barbare, où le raffinement extrême de l’Orient côtoie la sauvagerie des nomades.  » (p. 12) Certes la région, sempiternelle proie des conquérants, connut encore bien des invasions après celle des Mongols au XIIIe siècle, mais la fin de la phrase pourrait tout à fait caractériser la rencontre, dont l’Asie centrale fut le théâtre, de la civilisation urbaine de Perse avec les tribus nomades turcophones émigrées des steppes septentrionales. J’oserais même ajouter, en admettant que l’on assimile la Steppe à la mer des Syrtes, que la suite de la description peut, par bien des aspects, raconter la tombée en désuétude de la route de la soie, délaissée par les marchands au profit de la voie maritime, jugée plus sûre : «  Des guerres de clans paralysèrent pour de longues années la navigation dans les ports farghiens ; de son côté celle d’Orsenna entrait lentement en léthargie : ses vaisseaux désertèrent un à un une mer secondaire où le trafic tarissait insensiblement. La mer des Syrtes devint ainsi, par degrés, une vraie mer morte que personne ne songea plus à traverser.  » (p. 13)

    - Enfin, comme vous l’avez relevé, les nomades ghazanides, qui apparaissent dans les dernières pages du roman, semblent faire allusion à la dynastie turque des Ghaznévides, qui régna sur l’Asie centrale méridionale du Xe au XIIe siècle.

    Ainsi j’imaginais mon Farghestan – certes occupant un territoire équivalent à celui de l’Empire Ottoman, et incarnant effectivement l’ennemi héréditaire d’Orsenna de la même façon que l’Empire Ottoman était celui de Venise – mais « débarqué » tout droit d’Asie centrale, avec son agitation fiévreuse, ses paysages à l’âpreté grandiose et sa culture nourrie de brassages incessants. Est-ce une hypothèse qui vous paraît tenir la route ?

    Cordialement,

  • permalien Ph. Arnaud :
    29 janvier 2013 @23h26   « »

    Jean-Christophe

    - Merci pour vos intéressantes et érudites remarques. (Elles me sont d’autant plus agréables que je pensais l’article sombré dans l’oubli, après les messages des premiers temps).

    - Il n’y a pas de contradiction entre vos notations et les miennes. Les Turcs sont effectivement venus d’Asie centrale et c’étaient des continentaux, aux empires peu délimités.

    - En mettant la main sur l’empire byzantin, les Turcs ont, pour la première fois, rencontré deux délimitations précises. D’abord celle de la côte (méditerranéenne), puis celle des Etats chrétiens, déjà bien solidifiés.

    - La différence entre les peuples que vous évoquez et l’empire ottoman est que les invasions venues d’Asie centrale en Europe n’ont été que sporadiques alors que les conflits des Turcs avec les Occidentaux (Vénitiens, Croisés, Génois, chevaliers de Saint Jean de Jérusalem, Hongrois, Polonais, Autrichiens, et, pour finir, Russes), ont été permanents - comme ceux du Farghestan avec Orsenna.

    - Une autre différence existe : les grands raids des peuples d’Asie centrale vers l’Ouest ont eu lieu par terre, alors qu’une partie des affrontements des Turcs avec les Occidentaux a eu lieu sur mer (même si les Turcs n’ont pas été un peuple maritime). Il est d’ailleurs caractéristique que le roman de Gracq s’intitule Le rivage des Syrtes, alors que celui de Buzzati, dont on l’a souvent rapproché, a pour titre Le désert des Tartares. Mer contre continent...

    - L’empire ottoman a lui aussi connu les phases de déclin et de renaissance, ne serait-ce, par exemple, qu’au XVIIe siècle, période de référence de Gracq, où après un passage à vide au début du siècle (le "match nul" de la guerre de Quinze ans, puis l’inactivité - bienheureuse pour les Habsbourg ! - durant la guerre de Trente ans), l’empire a connu une période plus agressive avec les grands vizirs Köprülü puis Kara Mustapha. Et ces "creux" et ces "pleins" correspondent bien à ce que Gracq dit de lhistoire du Farghestan.

    - Au plaisir de vous lire.
    - Cordialement

  • permalien Ghantoby :
    25 juin 2013 @20h03   « »
    Nice Post

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  • permalien Ph. Arnaud :
    26 juin 2013 @18h30   « »

    Ghantoby

    - Ce qui est écrit ici ne se trouve nulle part ailleurs : j’ai entièrement imaginé l’article. Il est vrai que j’ai eu près de 50 ans pour y réfléchir, puisque c’est vers 1965/66 que j’ai commencé à connaître Julien Gracq.

    - Cordialement.

  • permalien Leolag :
    27 juin 2013 @21h43   « »

    Merci de votre article, fouillé et fourni. J’ai grandement apprécié le livre, et le relirai prochainement sans doute, avec un œil gardé sur votre analyse géographique.

  • permalien Ph. Arnaud :
    28 juin 2013 @16h49   «

    A Leolag

    - Je vous remercie de votre aimable mot. Je peux même vous ajouter (pour vous seul) une précision qui m’est venue après coup, et qui est plutôt d’ordre historique que géographique.

    - Le vieux Danielo, dans la description qui en est faite, aussi bien de sa carrière que de son aspect physique, davantage qu’à un doge vénitien, m’a fait songer au pape Sixte Quint.

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