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Dakar-Séville, sur la « Route de si j’avais su »

par Christophe Goby, 17 décembre 2012

Dem Ak Xabaar est une aventure, une aventure humaine collective, où l’on meurt, où l’on se bat et où l’on est battu en vrai, tout au long d’un voyage vécu dans les pires conditions. Des hommes tentent de passer des frontières comme les sauteurs de haie surmontent les obstacles. En fin de course, ces athlètes africains franchiront à la perche les murs de l’Europe. Aucun club sportif ne pense à les engager, pourtant ils font des miracles.

Ce récit d’une évasion à l’envers ou du mode d’emploi pour entrer dans une prison dorée, la forteresse Europe, est dénué de tout pathos. Bruno Le Dantec fait simplement raconter à son ami Mahmoud Traoré, ex-clandestin, trois années d’un curieux raid qui est tout l’opposé du Paris-Dakar. Même si Mahmoud Traoré est à sa façon un globe trotter, il parcourt le Niger, la Libye, parfois à pied, en taxi brousse, en 4×4, dans des déserts et des montagnes abruptes, où la chaleur brûle et où il faut dormir sous la neige.

« Mahmoud, je l’ai connu à Séville. Auparavant, il était à Ceuta, dans un centre ouvert (CETI), un centre d’où tu peux aller chercher du travail dans la journée. Ces centres dépendent du ministère du travail et sont des filtres pour les travailleurs immigrés. A l’époque, je réalise à partir de son histoire une double page sur les saute-frontières pour CQFD. Mahmoud est tellement pudique qu’il faudra beaucoup le questionner pour donner corps au récit. C’est alors Sonia Retamero Sanchez qui l’enregistre durant vingt-six heures et en espagnol. J’ai voulu que ça se lise comme un roman. »

Tout au long du parcours Dakar-Séville, pas d’autre assistance que des foyers où s’entassent les nouveaux venus dans des conditions parfois effroyables. Pas d’autres hélicoptères que ceux de la police marocaine qui ne pousse ses feux que pour offrir le spectacle de sa docilité à l’Europe, qui lui octroie en retour des millions pour contenir le flux des pauvres venus du sud. Pas d’équipage à moins de vingt personnes dans un 4×4, durant quatre jours. Pas d’autres copilotes que des truands qui vous lâchent en plein désert avec une gourde. Le Ténéré télévisuel de Gérard Holtz, eux y meurent abandonnés, tombés du véhicule, égarés par des passeurs Touaregs, loin ici de leur fierté légendaire.

Dans chaque ville, un foyer pourtant attend le voyageur. Pour chaque nationalité, une âme sœur, un coin de pays. « On retrouve des amis, du même village parfois, qui vous aident. » Ces relais « sont nés de la nécessité. Parmi ceux qui les tiennent, certains font du bizness. Ce sont en même temps des lieux de sociabilité et une société souterraine. On aurait pu décrire plus longuement les comportements mafieux. Dans ces endroits, l’attente est énorme. Alors on passe le temps à composer et écrire des chansons, comme celles des hobos américains. Les chansons restent, des traditions naissent. A Melilla [enclave espagnole au Maroc] une tradition plus humaine existe. Mais plus on s’approche de l’Europe, plus c’est tendu dans les foyers. »

Cette réalité des foyers racontée de l’intérieur est une découverte. Des journalistes embarqués sont passés à côté de cette organisation de la débrouille, filières mafieuses peut-être, mais liées à un exode suscité notamment par les multinationales qui pillent les sols africains. Comme le rappelle Le Dantec, si la marchandise circule facilement du sud au nord, les migrations humaines les plus importantes se font en Afrique même. Dans le récit de Mahmoud, on se rappelle un autre exode, une autre Terre promise et on glisse vers le biblique. « Nous avons foi dans le grand passage », se remémore-t-il avant le grand assaut — l’assaut final des clandestins de Bel Younech, après les tentatives de Melilla. Le récit de la préparation de l’attaque, lorsque la police intérieure des migrants change de camp, et de la montée coordonnée de ces derniers avec leurs centaines d’échelles pour grimper sur les barbelés, est impressionnant. « Vous allez casser la forêt, vous allez casser le rêve », s’alarme le roi des ghettos quand les clandestins entreprennent de prendre d’assaut la forteresse, une autre Massada barbélisée... Leur mot d’ordre sera « C’est chaud ! » Et ça le sera...

Casser le rêve... car chaque immigré, ayant réussi le passage, se doit de mentir quand il revient en Afrique. L’Europe doit être un eldorado au travers duquel il a fait fortune. Mahmoud déroge à cette règle et prévient : tentez l’aventure, mais sachez qu’au bout du rêve, il y a un monde tout aussi dur que le vôtre.

En 2005, un quotidien marocain titrait « Le Maroc envahi par les sauterelles noires. » En 2012, une autre gazette proposait « Le péril noir ». Le Maroc, pays d’émigration, se défie de l’immigration subsaharienne. Tout comme l’Espagne, qui redevient, avec l’austérité, un pays d’immigration vers le nord, mais refoule aussi des immigrés venant du sud. Dans sa postface, Bruno le Dantec analyse les raisons des incohérences des politiques migratoires. Il revient sur le renforcement des barrières et affirme que la frontière est un business comme un autre. Ces murs qui tracent des limites absurdes entre le Mexique et les Etats Unis, Israël et la Palestine, l’Afrique et l’Europe servent de filtres pour le marché de l’emploi, ce sont des checks-points destinés à trier la main-d’œuvre.

Les aventures de Traoré captivent comme un roman de Jules Verne, s’il avait accompagné Mungo Park. Mais il n’est pas un vendeur d’illusions. Lui qui a été refoulé à trois reprises et rejeté dans le désert, à douze jours de marche, lui qui a refait, avec l’énergie du désespoir, le chemin que les routards surnomment la « Route de si j’avais su », il dit ici que cette route-là, expérience faite, il ne la referait pas...


Dem Ak Xabaar, de Bruno Le Dantec et Mahmoud Traoré, éditions Lignes, 2012, 320 pages, 23 euros.

Christophe Goby

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