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Fin de mission en Afghanistan

mercredi 19 décembre 2012, par Philippe Leymarie

« Les autorités soignent les derniers contingents qui rentrent d’Afghanistan », relève Philippe Chapleau, du blog « Lignes de défense » (édité par Ouest-France) : lundi, cérémonie de dissolution du Groupement tactique interarmes « Wild Geese » (oies sauvages) ; mardi soir, accueil par le premier ministre Jean-Marc Ayrault et le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian du dernier groupe de forces combattantes passé par le « sas » de Chypre ; mercredi, communication en conseil des ministres sur le rapatriement de ces troupes ; vendredi soir, réception à l’Elysée, avec un président tout juste de retour d’Algérie et une cinquantaine de militaires, afin de clore cette séquence sur la réalisation de la promesse de campagne n° 59 de François Hollande : le désengagement d’Afghanistan.

Dès son élection, François Hollande avait marqué sa différence sur la question afghane en décidant d’un retrait du contingent français avant la fin de l’année 2012, soit un an avant le terme annoncé par Nicolas Sarkozy, et un à deux ans avant celui des autres armées de la coalition de l’OTAN. Il l’avait déclaré lui-même dès le 25 mai, lors de son déplacement en Afghanistan. Plusieurs facteurs peuvent justifier ou expliquer cette décision :

  • La mortalité au sein du contingent français est en hausse (quatre-vingt huit morts au total [1]), dans une guerre qui — jusqu’à ces dernières années — n’a pas dit son nom, et n’a jamais été endossée par l’opinion hexagonale [2] ;
  • Les opérations, sur ordre de l’ancien président français, avaient été ralenties début 2011, suite aux évènements meurtriers. La présence des soldats a été alors remise en cause ; soudain peu utilisés, ils étaient pourtant bien entraînés et avaient fait leur preuve ;
  • La confiance dans l’armée afghane a été brisée en janvier 2012, après la fusillade par un soldat afghan qui avait coûté la vie à cinq soldats : elle avait conduit à la « bunkerisation » des Français sur leurs bases, devenus « comme des Américains », [3] entrainant la fermeture des enceintes, les sorties en groupes, la présence de gardiens, la multiplication d’enquêtes sur leurs camarades afghans, etc. ;
  • La relative bonne préparation des unités afghanes des régions concernées (la troisième brigade) a conduit à les rendre, selon leurs chefs, « à 80 % indépendantes ». Leurs effectifs (7 500 hommes) sont réputés dix fois supérieurs à ceux des maquis talibans de ces régions ;
  • Le lancement de mai à novembre d’opérations de « desserrage », avant le retrait complet des Français et en liaison avec les éléments américains désignés pour prendre partiellement leur succession, a permis de mettre la pression sur les insurgés, et les empêcher d’étendre leur zone d’influence ;
  • L’organisation à la mi-septembre d’une première opération à 100 % afghane, « Sarboz1 », a été suivie de plusieurs autres ;
  • Des solutions politiques, entre Afghans, sont recherchées, au moins au travers d’accords locaux en cours de discussion. Comme le rappelait le général de Hautecloque, chef de la Brigade Lafayette, le 18 novembre : « Nous n’étions que de passage, invités. »

Retrait partiel

Pour les Français, il est vite apparu qu’un départ pur et simple du contingent était impossible : si les vallées de Surobi et de la Kapisa, où était concentrée la majorité des troupes combattantes françaises, ont bien été évacuées comme prévu, et les troupes ramenées sur l’Hexagone avant Noël, un effectif de 1 500 hommes et femmes (soit un tiers du contingent de 2011, et près de la moitié de celui de la mi-2012) est encore sur place.

Les effectifs concentrés à Kaboul devront finir la manœuvre logistique, qui s’étalera encore sur toute l’année 2013. Ils devront également assurer, comme promis aux Américains, le commandement et une partie des services sur l’aéroport de la capitale, afin notamment d’y faire fonctionner un hôpital. Les missions de formation déjà entamées devront être poursuivies et la participation aux états-majors de l’OTAN assurée. Ce contingent devrait ainsi passer de 1 400 à 400 hommes entre janvier et juillet 2013.

Manœuvre logistique

La manœuvre logistique comporte 2 680 unités, dont 1 150 véhicules et 1 530 containers à rapatrier. A la mi-novembre, elle avait été effectuée au tiers. Au dernier jour de décembre, on devrait approcher la moitié du fret prévu, grâce à plus de deux cents vols de gros porteurs aériens — des Antonov-124 ou Boeing-747 affrétés directement vers la France, pour rapatrier du fret sensible (comme les hélicoptères, certaines munitions), ou vers les Emirats arabes unis, sur le Golfe, à partir duquel le fret est chargé sur des bateaux. « Une fortune », reconnaissent les militaires, même s’ils ne fournissent pas de chiffre. On évoque une fourchette entre 300 et 500 millions d’euros pour l’ensemble de l’évacuation du matériel. Le recours au transport par route (via le Pakistan) ou route-rail (via la Russie) reste encore impossible pour le moment, pour des raisons diplomatiques ou de sécurité.

70 000 soldats français seront passés par l’Afghanistan en l’espace de treize ans, avec des contingents aux proportions variables : de quelques centaines, en 2012, à plus de 4 500 hommes et femmes au plus fort de l’engagement, en 2011. Une participation somme toute limitée comparée à celle des Etats-Unis (90 000 soldats en avril 2012) ou au Royaume Uni (9 500), et pratiquement à égalité avec l’Allemagne (4 800) ou l’Italie (3 950).

Blessures invisibles

Pour les armées françaises, l’engagement en Afghanistan a été une guerre sur la durée. Elles ont pu mettre en avant leurs capacités dans des domaines techniques spécialisés tels que le combat en montagne, en zone désertique, mais ont parfois souffert d’un manque de matériel adapté (à titre d’exemple, la détection et la protection contre les explosifs « improvisés » ou IED). L’amplitude et l’intensité de cet engagement, avec la nécessité de relèves, ont contraint les armées à modifier leur rythme de travail. Un dispositif en « quatre temps » a été mis en place et étalé sur dix-huit à vingt-quatre mois : entraînement, engagement, débriefing et retour d’expérience, repos.

Outre ses quatre-vingt-huit morts et des centaines de blessés, l’armée française a été amenée à prendre de plus en plus en compte les « souffrances invisibles » consécutives à des séjours en zones de guerre, que sont les troubles du comportement, les crises de panique, les phénomènes d’irritabilité, les cauchemars, etc. Ces traumatismes concerneraient 6 à 7 % des effectifs et sont soit repérés sur place par des infirmiers, médecins, ou « officiers d’environnement humain » déployés dans les unités ; soit signalés au cours du séjour de débriefing-décompression-détente organisé systématiquement en fin de mission, dans un hôtel de Chypre, au milieu des vacanciers. En fonction des signalements, un suivi psychologique ou psychiatrique est alors proposé, en version militaire ou civile.

Notes

[1] L’ensemble des forces de l’OTAN en Afghanistan ont perdu près de 3 250 hommes, sur toute la période.

[2] Selon les derniers sondages, 62 % des personnes interrogées estimaient, en juillet 2011, que les troupes françaises devaient quitter l’Afghanistan.

[3] « La France retire ses combattants d’Afghanistan », Le Monde, 22 novembre 2012.

9 commentaires sur « Fin de mission en Afghanistan »

  • permalien DF 31 :
    19 décembre 2012 @18h39   »

    "88 morts et des centaines de blessés"

    Les morts ne défilent jamais sur les champs élysées, pas plus que les blessés, les veuves, les enfants orphelins, les parents qui ont perdu un fils ou une fille, tous ces gens qui n’oubliront jamais.

    C’est fini, mieux vaut tard que jamais.

  • permalien Ph. Arnaud :
    19 décembre 2012 @19h37   « »

    - A propos de l’Afghanistan, les journaux et politiciens de droite ont dit exactement les mêmes âneries qu’à propos du Vietnam, dans les années 1963-1975.

    - Ces âneries, c’était : "Il faut combattre les communistes au Vietnam, pour empêcher le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, la Malaisie, l’Indonésie, etc., de "tomber" comme des dominos aux mains des communistes [comme si les insurrections n’avaient pas été le fait des populations locales elles-mêmes, lassées de voir leurs gouvernements les tyranniser avec l’aide des Américains], avec le risque de voir les communistes à nos portes.

    - Le discours, aujourd’hui, est le même, sauf que le mot "islamiste" a remplacé celui de "communistes". Et 88 soldats français sont morts pour ces chimères.

    - Il ne faut jamais s’engager dans une guérilla loin de chez soi. On devrait le savoir depuis l’expédition de Napoléon en Espagne entre 1808 et 1813.

  • permalien Yvan :
    19 décembre 2012 @20h11   « »

    Si la mission est finie, c’est que les objectifs sont atteints... et c’est une bonne chose...

    Quant à savoir quels étaient ces objectifs ?... ah oui ! il y avait une histoire de vernis à ongles pour des petites filles... et des Rafales à vendre peut-être ?

  • permalien Caligula :
    19 décembre 2012 @21h55   « »

    ouf, enfin...

    Gélatine a reussi à tenir une promesse... plus que 59.
    Question (sérieuse) : Qui a-t-il de pire pour les afghans ? Les talibans, ou la coalition onusienne qui n’hésite pas à tirer sur les enfants (cf un post de K. sur un autre blog) ; ou bien les deux ?

  • permalien jcpresse :
    22 décembre 2012 @00h53   « »

    Un redoutable ennemi de l’occident conviendrait comme titre à un article de presse, lorsque l’on parle des pays en conflit religieux ; puisque c’est bien de l’application des lois de la charia dont il est question chez tous ces fondamentalistes musulmans ?! Il faut envisager le problème différemment. La protection des civilisations occidentales démocratisée ne devrait-elle pas s’envisager sur ses propres frontières, afin d’éviter une confrontation militaire avec une guérilla déterminée ? C’est vrai que la peur du taliban, du salafiste et tout autre représentant illusoire d’un islam extrémiste est omniprésente dans les sociétés ; mais avait-on réellement intérêt à porter la défense au-delà de nos circonférences territoriales ? Les enjeux économiques et géopolitiques gravitant autour des relations internationales ne peuvent que s’inscrire dans cette mondialisation inéluctable de la marchandisation de la planète. Fallait-il que l’Occident sous l’égide des Etats Unis fasse, effectivement, montre de la suprématie historique d’une force qui ne prévaut pas chez les peuples culturellement différents ? Faut problème d’éthique que celui invoqué sous les aspects des Droits de l’Homme privé de liberté par sa seule volonté de servitude à une religion. Il s’agit ici d’un cas relatif à une période propre au Moyen âge que nos sociétés connurent, lorsque l’inquisition condamné à mort tout individu reconnu hérétique. Il semblerait, aujourd’hui, qu’avec la crise économique les efforts sociaux soient menés à l’intérieur des nations occidentales obligées de limiter les frais d’investissement de cet engagement utopique contre un ennemi opiniâtre. http://presselibre.fr/

  • permalien Kwartz :
    22 décembre 2012 @01h30   « »

    La bonne blague, des années d"embrigadement à raconter que soldat c’est un métier comme les autres (version française de we have a job to do) pour découvrir que la guerre peut être traumatisante. On attend la grande révélation la guerre ça tue des gens.

    D’ici là on s’achemine, doucement mais sûrement, vers une victoire culturelle des talibans, aujourd’hui en France on peut être condamné pour avoir porté un t-shirt idiot.

    En France on peut interdire de territoire un journaliste sans preuve matérielle contre lui.

    Gageons que ceux qui saluaient le droit de la fondation Lejeune de perdre son pognon dans les colonnes du Nouvel Obs’ vont voler à leurs secours.

  • permalien colonel :
    23 décembre 2012 @14h00   « »

    L’armée française en Afghanistan s’est rendue coupable de crimes de guerre particulièrement ignobles. Certains d’entre eux ont même été diffusés sur France 2 en début d’année par le truchement de bandes vidéos prises par les militaires d’active présents dans le pays. On y voit les soldats français commander la destruction de villages entiers par voie aérienne, sous les éclats de rire et les insultes à l’endroit des pauvres gens qui se font tuer dans leurs propres maisons, femmes et enfants compris.

  • permalien En ballade :
    23 décembre 2012 @23h55   « »

    Engagement n° 59
    "... il n’y aura plus de troupes françaises dans ce pays à la fin de l’année 2012... "

    Encore un engagement de foiré. Début 2013, nous aurons toujours des troupes en Afghanistan et au final ce qui est fait par FH ne diffère pas énormément de ce qui était prévu avant son engagement.

  • permalien Boudzi :
    12 janvier 2013 @00h54   «

    « Dès son élection, François Hollande avait marqué sa différence... »

    En 2010, de mémoire, dans un article de Marianne, deux « responsables » du parti socialiste affirmèrent que leur parti n’avait pas de position arrêtée, et même précise, sur le conflit en Afghanistan, après presque 10 ans de présence de troupes française dans ce pays... A quoi donc servent bien les innombrables commissions de « réflexion », payées indirectement par les français, mises en place au sein du parti socialiste ? Quelques temps après la décision de Nicolas Sarkozy de retirer ces troupes, François Hollande crut se démarquer en affirmant le faire... plus tôt que son concurrent à l’élection, certains faisant pourtant valoir que ce serait matériellement difficile. Après la mort de Ben Laden, Alain Jupé prétendit que celle-ci changeait le sens de la mission française en Afghanistan, en en précipitant peut-être le terme, alors même que Ben Laden a été tué au Pakistan et que c’était pourtant l’Afghanistan que nous occupions. D’ailleurs, la nationalité de la plupart des pirates du 11 septembre était pakistanaise et saoudienne...

    Tout cela pour quels résultats ? Une situation qui n’est peut-être pas meilleure qu’en 2001. La mise en place d’une démocratie formelle chapeautée par un régime corrompu. Un pays qui est devenu un des plus gros exportateurs d’opium. Des milliers de morts et un pays ravagé par dix ans de guerre. Clap, clap, clap...

    Si les objectifs avaient été au moins vaguement clairs, peut-être aurions pu nous dire que, compte tenu des moyens mis en œuvre, un résultat plus ou moins positif a été obtenu. L’objectif était la lutte contre le terrorisme. Pourquoi pas contre le moustique-en-genéral aussi ? Se donne-t-on souvent une fin de l’action aussi indéterminée ? Un réseau ou une nébuleuse terroriste n’ont, par définition, ni centre, ni périphérie. Ils n’ont pas de lieu naturel où on serait susceptible de les observer.

    Que faisions-nous donc en Afghanistan ? L’article y répond : « les armées françaises (...) ont pu mettre en avant leurs capacités dans des domaines techniques spécialisés tels que le combat en montagne, en zone désertique... » Un mal pour un bien, dira-t-on, puisque la France ne dispose pas encore de désert pour entraîner ses armées.

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