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Au Mali, les belligérants s’impatientent

La guerre au « Sahelistan » s’est engagée plus vite que prévu. Ces derniers jours, l’armée malienne a fait face à une importante colonne de combattants venus du Nord. Konna – à quelques dizaines de kilomètres de Mopti, dernière grande ville avant les zones sous contrôle des islamistes – est tombée jeudi soir aux mains des rebelles, avant d’être reprise, grâce semble-t-il à des renforts, y compris de soldats étrangers (des éléments des forces spéciales et de l’armée de l’air françaises ). Le Conseil de sécurité a recommandé un déploiement accéléré de la force militaire africaine en projet. Le président malien par intérim a demandé l’aide militaire de la France, qui a aussitôt déclenché une opération d’appui sur la ligne de front. C’est la première fois depuis neuf mois que soldats et rebelles s’affrontent.

par Philippe Leymarie, 10 janvier 2013

En découdre : c’est le souhait de l’armée malienne qui a souvent menacé en paroles de lancer l’offensive pour reprendre le Nord, mais paraissait jusqu’ici consciente de ses faiblesses (1).
Elle est soutenue par une opinion de plus en plus impatiente, qui multiplie les manifestations, notamment à Bamako, la capitale.

En découdre, c’est aussi, visiblement, le souhait des groupes rebelles - qui ont reconstitué leur alliance sur le terrain - et notamment du mouvement islamiste Ansar Dine, la composante touarègue la plus forte. Celui-ci avait annoncé la semaine dernière mettre fin au cessez-le-feu négocié en décembre avec le gouvernement malien, sous la médiation de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO), et vouloir reprendre les hostilités.

L’opération militaire internationale envisagée depuis avril 2011 pour rétablir l’intégrité territoriale du Mali et en chasser les groupes armés n’était pas en passe d’être déclenchée. Personne n’est prêt :

  • ni les Maliens, à qui l’armée vient d’imposer depuis quelques semaines un premier ministre de rechange, mais dont les forces militaires restent incapables, sur les plans technique, logistique et humain de faire face seuls à une offensive au Nord ;
  • ni l’Union européenne, qui a accepté sous pression française de prendre en charge la remise à niveau de quatre bataillons de l’armée malienne, et s’y est préparé avec sa lenteur habituelle ;
  • ni la CEDEAO, qui a promis de mobiliser un contingent pour appuyer l’armée malienne, mais peinait à en trouver les moyens techniques et financiers ;
  • ni même les « parrains » de l’opération (France, Etats-Unis) qui ne s’étaient pas encore répartis les tâches de soutien logistique, d’appui au renseignement, de financement, etc., sans lesquelles une opération dans les confins sahélo-sahariens risque d’être un coup d’épée dans l’eau.

L’urgence était d’attendre

Jusqu’ici, il paraissait surtout urgent d’attendre… et de commencer par la politique : tel était le message envoyé de New-York, le 22 décembre dernier, par le Conseil de sécurité, avec l’adoption de la résolution 2085.

Le Conseil a certes « autorisé le déploiement au Mali, pour une durée initiale d’un an, de la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (MISMA) ». L’envoi d’une telle mission, conduite par des Africains et appuyée par les Occidentaux, était réclamé avec insistance par l’Union africaine (UA) et la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Mais le texte constitutif de la « MISMA » appelle Bamako à lancer en premier lieu un « dialogue politique pour rétablir pleinement l’ordre constitutionnel » et à organiser avant avril 2013 des élections. Il invite aussi le nouveau gouvernement malien à engager des négociations « crédibles » avec les groupes présents dans le Nord, essentiellement les Touaregs, qui se dissocieront des « organisations terroristes » contrôlant cette région (dont Al-Qaida au Maghreb islamique [AQMI] et le Mujao).

Comme l’a reconnu l’ambassadeur français à l’ONU Gérard Araud, qui aurait préféré un texte plus martial, cette résolution « privilégie le dialogue politique », avant d’envisager le recours à la force. « Notre texte n’est pas une déclaration de guerre, ce n’est pas le choix de l’option militaire », avait alors expliqué à New York le diplomate : l’offensive militaire au nord « n’interviendra que le moment venu, une fois que le processus politique aura produit son effet ».

Impréparation

Voilà qui rejoignait les propos de Romano Prodi (envoyé spécial des Nations unies pour le Sahel), du général Carter Ham (chef du commandement américain pour l’Afrique), qui avaient tous deux insisté dès la mi-novembre sur les dangers de l’opération, sur l’état d’impréparation des forces concernées et sur l’impossibilité d’envisager une action de type militaire avant septembre 2013. Le secrétaire général de l’ONU Ban Ki Moon, dans un rapport intérimaire fort mal accueilli à Bamako, fin novembre, s’avouait plus que circonspect :

  • « L’ONU ne peut se porter garante d’une opération militaire dont on ignore toujours les tenants et les aboutissements », alors qu’en cas d’échec, « elle serait la première à être pointée du doigt ».
  • Une telle opération risque « d’aggraver la situation humanitaire déjà très fragile et entraîner de graves violations des droits de l’homme ».
  • « L’ONU n’est pas la mieux placée pour répondre à la menace sécuritaire que créent les groupes terroristes. » (2)

Sur le plan militaire, les conditions édictées par le Conseil de sécurité sont nombreuses : il convient d’abord de reconstruire l’armée malienne et d’entraîner les troupes africaines qui intégreront la force afin de les préparer à reconquérir le Nord. Le Conseil de sécurité — avant de donner un nouveau feu vert à ce qui serait alors un déploiement militaire international — devra s’estimer « satisfait » de l’état de préparation de la MISMA, à partir de critères précis : entraînement, efficacité de la structure de commandement, équipement, adaptation au terrain. En écho au rapport de Ban Ki Moon, le Conseil a souligné notamment l’importance de « réduire l’impact de cette opération militaire sur la population civile ».

En première ligne

Cheaka Aboudou Touré, représentant spécial du président de la CEDEAO au Mali, estimait fin novembre à Bamako — où nous l’avions rencontré — que les autorités de transition ont perdu six mois dans la préparation d’une intervention pour rétablir la souveraineté du pays au Nord. Leur demande expresse d’appui à l’organisation régionale et à l’ONU n’a en effet été formalisée que début septembre, soit sept mois après la déclaration d’indépendance des Touaregs de l’Azawad et quatre mois après la prise des villes par les mouvements djihadistes. Entretemps, les budgets des donateurs pour l’année 2013 ont été clôturés : « Qu’ils aient le courage de reconnaître leurs torts. Ce n’est pas toujours la faute des autres », fait valoir le diplomate togolais.

La CEDEAO, qui ne se considère pas comme une « machine de guerre », mais plutôt comme une « communauté de destin », à l’image de l’Union européenne, estime être en avance sur les autres organisations sous-régionales africaines en termes de prévention des conflits et de maintien de la paix. Prenant l’affaire malienne en main, elle se targue d’être l’entité régionale qui doit faire face à ce conflit qui se déroule en son sein. Placer les Africains en première ligne dans la résolution du conflit entérine les positions de l’ONU, et notamment les termes de la résolution 2085. Les contingents d’une demi-douzaine de pays membres de l’organisation ont ainsi été identifiés et ont commencé à se préparer.

Un accord éphémère

Avant de s’engager militairement, les dirigeants de la CEDEAO souhaitaient néanmoins que l’horizon politique malien soit mieux dégagé. Ils appelaient l’exécutif à sortir de la paralysie qui est la sienne depuis le putsch de mars et à l’organisation d’une concertation nationale et d’élections. En parallèle, grâce à des négociations politiques, une distinction entre les divers adversaires au Nord devra être faite : « Nous n’allons pas contribuer à un engagement de guerre où des Maliens vont s’entretuer ! », lance Touré.

C’est sur cette base que la CEDEAO avait réussi, à partir de la mi-novembre — en parallèle avec des initiatives algériennes —, à amener les mouvements à majorité touarègue (MNLA et Ançar Dine) et le gouvernement malien à entamer des consultations à Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso. Un arrêt des hostilités a été obtenu le 5 décembre, sans pour autant avoir cédé sur deux points clés, à savoir l’intégrité nationale et la laïcité, considérés comme « non négociables ».

Un communiqué du 26 décembre d’Ançar Dine laisse pourtant présager que cet accord ne sera qu’éphémère, en précisant « ne pas avoir d’autre choix que de suspendre son offre de cessation des hostilités, durement acquise par les médiateurs mais dont les Maliens se moquent ». Le mouvement accuse Bamako de « ne pas avoir pris les négociations au sérieux » et de préparer une intervention militaire, notamment en recrutant des « mercenaires » et en mobilisant « sur des bases raciales » (sous-entendu : non touarègues, c’est-à-dire noires) des milliers de miliciens tout au long de la ligne de front.

Enchères autour de la charia

Négociations ou pas, Ansar Dine a toujours refusé de rompre avec son allié Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Dans une « plate-forme » politique, Ançar Dine avance des revendications qui paraissent difficiles à satisfaire dans un texte remis au médiateur Blaise Compaore, le 1er janvier 2013 :

  • « Avant toute chose, il faut que le caractère islamique de l’Etat du Mali soit proclamé solennellement dans la Constitution », indique ce texte de dix-sept pages, en invoquant le fait que « le peuple malien est musulman à plus de 95 %. »
  • « L’observance stricte de la loi islamique sur tout le territoire de l’Azawad (région nord du Mali, NDLR) est un impératif non négociable », souligne en outre le groupe. Il justifie les châtiments corporels mais promet de tenir compte de « l’air du temps » dans l’application de certaines dispositions de la charia.

Mais, plus qu’une vraie déclaration de guerre, cette attitude consistant à faire bouger des combattants, tout en réclamant l’autonomie et l’application de la charia dans le Nord, peut être une manière de faire monter les enchères avant une nouvelle table ronde à Ouagadougou. Prévue à partir du 10 janvier, la session semble avoir été repoussée au 21, toujours dans la capitale burkinabé, si les combats sur le terrain ou un blocage diplomatique ne viennent pas enrayer cette mécanique de la "médiation" africaine.

« An ka wil »

Pendant ce temps, le chanteur ivoirien Tiken Jah Fakoly, qui s’était réfugié au Mali après le début de la crise postélectorale de décembre 2010-avril 2011 en Côte d’Ivoire, diffuse une chanson qu’il a composée pour soutenir le Mali face aux djihadistes liés à Al-Qaïda. Le single, intitulé « An ka wil »(« mobilisation et galvanisation », en bambara, une des langue les plus répandues du Mali), est sorti il y a une semaine à Bamako, où il est distribué gratuitement.

« C’est ma manière de dire que si nous ne faisons rien, les villes de Tombouctou, de Gao et de Kidal (les trois plus grandes villes du Nord aux mains des djihadistes) ne feront plus jamais partie du Mali », explique le chanteur. « Le Mali a connu de grands hommes, de grands empires et il est inimaginable de laisser le pays coupé (en deux) comme c’est le cas aujourd’hui », mais, ajoute-t-il, « il faut que les Maliens comptent d’abord sur leurs propres forces ».

Philippe Leymarie

(1) Lire « La guerre du “Sahelistan” aura-t-elle lieu ? », un reportage au Mali de Philippe Leymarie dans le Le Monde diplomatique de janvier 2013.

(2) « L’ONU circonspecte quant à une intervention au Mali », Le Monde, 29 novembre 2012.

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