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Mali : questions sur une intervention

La France a pris les devants et décidé seule de la forme d’une intervention militaire au Mali pour stopper l’avance des miliciens djihadistes, puis de s’attaquer à leurs bases arrière dans les villes du Nord, bombardées par des chasseurs Rafale. En dépit de « l’union sacrée » dans l’Hexagone, et d’un large soutien international — y compris africain – autour de cette initiative du président Hollande, des questions se posent…

par Philippe Leymarie, 14 janvier 2013

 Les buts de guerre : comme dans le cas de la Libye, en 2011, ils sont confus. On a tout entendu : assurer la sécurité des ressortissants français ; agression caractérisée ; guerre contre le terrorisme ; coup d’arrêt aux groupes armés ; empêcher la prise de Bamako etc. Si les groupes djihadistes ont bien cherché à progresser vers le Sud, il n’est pas prouvé qu’ils avaient l’intention de lancer une opération jusqu’à Bamako, la capitale (située à plus de 800 kilomètres de Konna, la localité dont ils avaient pris le contrôle la semaine dernière). Maintenant, on en est aux frappes sur les bases de repli des groupes armés. A quand le « nettoyage » de terrain ?


Lire aussi « La guerre du “Sahelistan” aura-t-elle lieu ? », un reportage au Mali de Philippe Leymarie dans le Le Monde diplomatique de janvier 2013.

 Les troupes au sol : elles sont été acheminées ces derniers jours, côté français, au Mali. C’est justement ce qui avait été évité en Libye en 2011. Et ce que cherchent à éviter en général les Américains, les Britanniques, etc. Mais ce que n’ont pu empêcher les Français au Mali : un engagement plus profond, plus « national », plus risqué politiquement et humainement que les simples frappes aériennes, menées à distance et dans le secret.

 La durée de l’opération  : elle est pour le moins variable (« le temps qu’il faudra », « plusieurs semaines », « jusqu’à ce que les forces ouest-africaines et l’armée malienne prennent le relais », etc.). Mais le temps ne joue pas forcément en faveur de celui qui intervient, et qui peut se retrouver enlisé, avec une image « d’occupant » – comme cela a été le cas en Afghanistan.

 Les cibles  : c’étaient d’abord des colonnes de combattants sur la ligne de démarcation, ce sont maintenant les bases arrière des mouvements djihadistes dans leurs fiefs du Nord, à des centaines de kilomètres de la « ligne de front ». Rien sur ce plan n’a été vraiment négocié, discuté, approuvé : c’est à la discrétion de la puissance qui prend l’initiative, dans une quasi-clandestinité. Une guerre sans visage et sans image, en tout cas durant tous ces premiers jours.

 L’interprétation des résolutions du Conseil de sécurité, qui fondent en principe la légitimité de l’intervention : on en prend ce qu’on veut sur un mode « glissant », qui rappelle là encore le précédent libyen. Ainsi, la résolution 2085 du 22 décembre était axée en priorité sur la nécessaire négociation politique, pour séparer la question touarègue (revendication nationale ou communautaire, comparable à la question kurde) de la constitution de pôles djihadistes, axés sur la répression des populations (au nom d’une interprétation salafiste de la charia), sur la prise d’otages, les trafics, les opérations de type terroriste, etc. Aujourd’hui, Paris prétend agir offensivement au nord du Mali sous couvert de cette résolution qui autorisait une négociation politique et la mise en œuvre d’une opération des forces ouest-africaines, mais réservait un feu vert militaire pour plus tard… Bien sûr, tout cela a fait « pschitt », sur le mode du « nécessité fait loi ».

 Les justifications politiques : elles sont à géométrie variable, avec un côté « grand écart » de la gauche qui assurait, depuis l’élection de François Hollande, ne plus vouloir se comporter en « gendarme de l’Afrique », dire adieu à la « Françafrique », laisser les Africains s’occuper de leur sécurité, n’agir que sous couvert des Nations unies, etc. Or, même si la cause paraît plutôt juste, la France se retrouve en position d’agir en première ligne, seule dans un premier temps, avec ses moyens propres, son savoir-faire africain traditionnel (qui remonte aux temps coloniaux, notamment pour ce qui concerne la guerre du désert). L’image risque de lui coller à la peau encore longtemps et il ne va pas manquer « d’amis » de la France pour lui demander d’intervenir au profit de tel ou tel pays.

 Sur le plan militaire, l’opération est dans les cordes françaises, avec la possibilité d’agir en toute autonomie, en « ouverture de théâtre », ou en tant que « nation-cadre » : effectifs relativement limités des deux côtés (quelques milliers), terrain connu (Sahel) et « libre » (désert), appui sur le réseau de bases et troupes prépositionnées à Libreville, N’Djamena, Djibouti (qui font de la France, plus de cinquante ans après les indépendances, un cas à part). Si la France ne s’était pas lancée, personne ne l’aurait fait à sa place. Elle pourra se rengorger : « J’interviens, donc je suis ». Mais elle devra faire comprendre qu’elle ne redevient pas un gendarme régional, ce dont — en réalité — elle n’a plus vraiment ni les moyens, ni la volonté.

 Les atermoiements africains : il est vrai qu’à force de se préparer, discuter, tarder à formuler officiellement les demandes, à mettre en place les institutions, à réunir les financements, à disposer des moyens techniques, etc., on se retrouvait ces dernières semaines avec un plan d’action qui n’aurait pas permis l’intervention des forces ouest-africaines avant au mieux septembre 2013, soit un an et demi après la partition de ce pays, et la prise des villes du Nord par les djihadistes. Sur le plan de la sécurité, les Africains — faute de moyens techniques et humains — sont plutôt dans la palabre, la médiation, la recherche de consensus… au risque de laisser enfler les conflits.

 La pruderie européenne : la mission de formation de l’armée malienne « EUTM Mali », sur le chantier depuis six mois, n’a toujours pas été entamée sur le terrain par les militaires de l’Union européenne, qui ont passé plus de temps à s’inquiéter de leur propre sécurité dans une zone pourtant éloignée des combats, qu’à se mettre concrètement en route pour le Mali.

 Ce positionnement offensif français (déjà relevé à propos de la Libye en 2011, et de la Syrie en 2012) fait de Paris l’ennemi numéro un des djihadistes, le nouveau « grand Satan », avec le risque que ses ressortissants ou implantations à l’étranger, notamment en Afrique, ne deviennent des cibles potentielles ; ou que des objectifs soient visés dans l’Hexagone — ce que ne pourrait sans doute empêcher un dispositif comme le Vigipirate « rouge renforcé », déclenché en cas de « menace hautement probable ».

 Les bénéfices politiques pour François Hollande, auto-promu « chef de guerre » sont incontestables. Le président « normal » — plus rose que rouge, plus social-démocrate que socialiste, plutôt « mou-mou » en tout — y trouve l’occasion de jouer les durs, les résolus, sur un terrain où il est assuré de rencontrer un large assentiment, dans un climat d’unanimité nationale. En outre, le président français donne du grain à moudre à ses armées au moment où il leur impose un régime budgétaire amaigrissant. Seul bémol : s’il arrive un malheur aux otages actuellement prisonniers au Sahel, comme cela s’est produit à l’occasion de l’opération menée samedi dernier en Somalie pour libérer l’agent français détenu depuis plus de deux ans, qui a eu l’effet désastreux que l’on sait.

Philippe Leymarie

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