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La vente libre des armes et la théorie de la dissonance cognitive

par Alain Garrigou, 17 janvier 2013

La tragédie de Newtown, cette petite ville des Etats-Unis théâtre d’une tuerie, dans une école primaire, le 14 décembre 2012, a remis à l’ordre du jour la question de la vente libre des armes à feu. D’autant plus que la mère du criminel, était une adepte des armes à feu. Vingt-six personnes, dont vingt enfants, ont été tués par un jeune homme de 20 ans armé jusqu’aux dents. La National Rifle Association (NRA), le lobby des armes à feu, se cantonnait dans un silence prudent. Quelques semaines plus tard, la vente de ces armes explosait, jusqu’à provoquer des ruptures d’approvisionnement chez les armuriers et amener des détenteurs à proposer à la vente entre particuliers, avec bénéfice, une partie de leur arsenal.

Pour les étudiants en sciences sociales, ce phénomène est un cas remarquable permettant d’illustrer la théorie de la dissonance cognitive. Dans son livre classique, Leon Festinger expliquait un mécanisme contre-intuitif, selon lequel un fait qui dément une croyance n’entraîne pas forcément un abandon de la croyance, mais au contraire son renforcement (1). Contrairement à toute logique rationnelle. Il avait ultérieurement étudié la croyance d’un groupe millénariste à la fin du monde qui, face à l’échec de la prophétie, l’apocalypse n’étant pas arrivée à l’heure prévue, s’abritait derrière des erreurs de calcul et surtout redoublait de prosélytisme (2). L’allusion au christianisme primitif en attente de la parousie était évidente. Cela interdisait de minimiser la portée de l’exemple. Pourtant, les sectes millénaristes ne paraissent pas les plus portées au rationalisme, limitant ainsi la théorie de la dissonance cognitive, dont on pourrait ainsi être tenté de la réserver à des groupes marginaux. Rien de tel avec la réaction massive de citoyens américains, nombreux à nourrir une passion nationale pour les armes à feu. L’invocation de la Constitution comme s’il s’agissait de la Bible, d’un texte révélé et indépendant de toute histoire, n’est d’ailleurs pas sans rapprocher cette passion de la foi religieuse.

Face à l’évocation d’une réglementation des armes à feu par le président Barack Obama, la NRA est sortie de son silence. Au lieu d’adopter une prudente réserve voire une attitude dilatoire comme c’est souvent le cas, le porte-parole Wayne Lapierre fut particulièrement offensif : « La seule façon de stopper un méchant avec une arme est de lui opposer quelqu’un de bien avec une arme. » Il évoquait l’installation de vigiles armés devant les écoles et mettait en accusation les films et jeux vidéos violents. C’est la parfaite illustration de la théorie de la dissonance cognitive, où face à un fait mettant en question la liberté des armes, on propose d’augmenter encore le niveau d’armement : les armes à feu tuent, il en faut plus. Il faut des postulats providentiels inconscients pour supposer qu’un bon est supérieur au méchant. Un écho puéril de la légende du Far West sans doute. Toute l’expérience le dément. Quant à juger les jeux violents plus responsables que les armes à feu... La cause de la vente libre a aussi lancé des tee-shirts avec l’inscription : « Ce n’est pas en interdisant les cuillères qu’on va supprimer l’obésité. » Cette formule d’un apparent bon sens rappelle simplement que c’est moins l’arme qui tue que le tueur.

Oubliant évidemment qu’il s’agit surtout de tueurs fous inaccessibles à la dissuasion, oubliant que ce sont bien les armes qui tuent aussi, que ce ne sont pas les cuillères qui tuent, mais la nourriture, et que s’il est impossible de résoudre totalement des maux comme la paranoïa et la boulimie par des mesures partielles, les sociétés doivent faire avec leurs moyens. En somme, les paralogismes sont mobilisés au service de la cause par les partisans des armes à feu pour sauver les croyances, quel intérêt accorder à la vérité ?

Alain Garrigou

(1) Leon Festinger, A Theory of Cognitive Dissonance, Evanston, Ill., Row Peterson, 1959.

(2) Leon Festinger, Hank Riecken, Stanley Schachter, L’Echec d’une prophétie, Paris, PUF, 1993.

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