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Liao Yiwu, l’ennemi que Pékin s’est fabriqué

par Martine Bulard, 22 janvier 2013

Ecrivain chinois d’une infinie sensibilité, Liao Yiwu est un homme brisé, un poète amputé. Après des années de prison où l’écriture lui permettra de ne pas sombrer, il sera contraint de fuir la Chine pour ne pas cesser d’écrire. Un drame dont il décrit les enchaînements avec la précision d’un scalpel dans les mémoires qu’il vient de publier sous le titre Dans l’empire des ténèbres (François Bourin éditeur, Paris, 2013, 300 pages).

Curieux destin que celui de Liao Yiwu. Il est entré en dissidence presque par accident. Jusqu’en 1989 et les évènements de la place Tiananmen, comme on dit abusivement (des mouvements sociaux ont secoué en effet nombre de villes chinoises), Liao Yiwu vit confortablement, profitant du vent libertaire qui souffle (modérément), alors que l’économie chinoise se convertit aux joies du capitalisme sous l’impulsion de Deng Xiaoping. Il compose sa propre poésie pour des magazines diffusés dans toute la Chine, tandis qu’il s’essaie à « des poèmes de style contemporain occidental » pour des publications clandestines, non sans quelques avertissements policiers de temps à autre. Mais globalement, il vit « en prenant l’apparence d’un homme bien », allant de conférence en conférence, en profitant pour « respirer les femmes comme respirer l’air ».

Un temps où tout semblait possible

C’était un temps, où « les poètes ne se contentaient pas de rivaliser en vantant leur appartenance à telle ou telle tendance littéraire. Ils entraient aussi en compétition quant à la quantité de femmes consommées ». C’était un temps où l’on « pensait que les réformes politiques, les libertés étaient à portée de main », explique-t-il lors d’une rencontre à Paris, le 17 janvier 2013.

Toujours est-il que Liao Yiwu, dandy créatif et insouciant, se retrouve pour quelques jours à Pékin quand éclatent les premières manifestations de la place Tiananmen, mais « passe à coté de l’un des évènements historiques les plus importants de ces cinquante dernières années en Chine », comme il l’écrit dans ses Mémoires.

De retour dans sa ville de Fuling, les enthousiasmes de son ami canadien Michael Day, sinologue réputé qui séjourne chez lui, ne l’ébranleront pas davantage. Pas mêmes les manifestations dans Fuling. Il faudra les chars sur la place Tiananmen, vus à la télévision officielle, pour que Liao Yiwu prenne sa plume trempée dans la colère et écrive son poème bouleversant devenu célèbre, Massacre. Un poème qu’il va enregistrer sur cassette, puis apprendre par cœur pour ne pas le perdre. Il sait déjà qu’il ne sera pas publié. Mais sait-il qu’il vient de mettre un terme à une vie normale — où l’on peut manger, dormir, aimer, rire, pleurer, créer sans contrainte ? Ainsi commence la longue descente aux enfers du poète martyr.

Ecrire pour ne pas sombrer

Liao Yiwu raconte dans le détail les interrogatoires musclés des autorités, les pressions sur sa famille, les horreurs de la vie en prison — pas seulement la faim et la saleté, mais aussi les tortures, les humiliations, les mensonges, les viols, les diktats des petits chefs (officiels), la cruauté des caïds choisis parmi les prisonniers de droit commun, les calvaires des souffre-douleur. Des mois et des mois sans fin, sans espoir. Des mois et des mois où il s’efforce de tenir. Dans cet Empire des ténèbres, il parvient à écrire ce qu’il vit, ce qu’il sent, composant de magnifiques poèmes publiés dans l’ouvrage.

Quand il sort enfin de prison, l’enfer n’est pas terminé pour autant. Il lui faut réapprendre à vivre, avec ce champs de ruines dans son corps et sa tête, au sein d’une société qui a profondément changé, où l’argent devient le but de la vie — même chez ses amis dissidents d’autrefois. Et pourtant Liao Yiwu va continuer, il va écrire et écrire encore. Quand le manuscrit de ses Mémoires lui est arraché et détruit, il reprend le fil de son récit. Par deux fois. Avant de décider, en juillet 2011, de lutter autrement, ailleurs, en Allemagne où il habite désormais. L’exil pour vivre et créer sans peur.

Un exil amer. « Mon rêve est que la Chine se disloque en une vingtaine de pays et que chacun choisisse le sien », confie-t-il lors de son passage à Paris. Ses commentaires sur l’actualité chinoise sont marqués par cette souffrance indélébile et... par l’histoire qui parfois se répète, comme en décembre dernier, avec la condamnation invraisemblable du poète Li Bifeng à sept années de prisons pour « fraudes ». En effet, le pouvoir a une grande facilité pour se « fabriquer ses propres ennemis », selon l’expression de Liao Yiwu.

Martine Bulard

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