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Le sondage de trop

par Alain Garrigou, 29 janvier 2013

Quel est le sondage de trop ? Ce sondage Ipsos Public Affairs pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et le Cevipof diffusé et commenté sur trois pages du Monde (25 janvier) ou bien le baromètre OpinionWay-Cevipof (Le Monde, 16 janvier) relayé par tous les médias ? La liste est longue quant aux sondages faussés qui n’ont pas fait réagir. Pourquoi en irait-il différemment ? Il faut dire que le sondage Ipsos fait apparaître à la fois des biais si visibles qu’ils en semblent énormes et une crédulité tout aussi énorme des commentateurs.

87 % des sondés veulent « un vrai chef pour remettre de l’ordre », assure le sondage Ipsos. Si l’échantillon était représentatif, cela signifierait que 87 % des Français ont un tel désir. C’est explicite dans les titres évoquant « les Français » ou « la société française ». Ce plébiscite est redoublé par un score tout aussi massif de 86 % de sondés estimant que « L’autorité est une valeur qui est souvent trop critiquée aujourd’hui. » Bref, la France serait proche des foules de Nuremberg. Il n’est même pas sûr que le nazisme ait réussi une telle unanimité. Et des propositions d’une parfaite « beaufitude » comme l’alternative entre On peut faire confiance à la plupart des gens ou On n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres, qui font se poser des questions sur les sondés qui semblent accepter d’y répondre sans sourciller. Personne ne semble non plus refuser des questions sur l’immigration aussi marquées à droite que celle sur le racisme anti-Blancs (avec une majuscule) qui suppose que ce racisme existe. Relevons encore cette alternative qui fleure bon une nostalgie pétainiste entre Aujourd’hui, on ne se sent plus chez soi comme avant ou Aujourd’hui, on se sent chez soi comme avant.

Les sondages par Internet ajoutent une opacité supplémentaire dans la sélection des réponses. En effet, la passation des questionnaires peut être arrêtée en cours par le sondeur, et non plus seulement par le sondé. Pas plus qu’ils n’ont accepté de dévoiler leur clés de redressement pour les sondages électoraux — un « secret industriel », a tranché le Conseil d’Etat —, les sondeurs dévoilent d’autant moins les clés de sélection des internautes que nul ne le leur demande, faute d’en être informé. Des programmes informatiques qui, sur des critères de temps de réponse et de cohérence, sont censés éviter les trucages, mais ces derniers comportent forcément des normes de sincérité des opinions.

Or, la non-représentativité des sondages par Internet découle de la procédure de sélection des sondés. Sur un panel de plusieurs centaines de milliers d’internautes contactés par courrier électronique, les volontaires répondent aux enquêtes mises en ligne. On a donc affaire à des échantillons spontanés. Quand le sondeur dispose d’un effectif suffisant (parfois plus de 1000, puisque le coût reste constant contrairement aux sondages par téléphone), il opère le redressement de l’échantillon par la méthode des quotas. Ce redressement s’effectue donc a posteriori contrairement à la méthode par quotas utilisée en France. Ce recours au volontariat a un défaut que connaissent bien les sondeurs : des personnes politisées, souvent à l’extrême droite, s’expriment plus volontiers. La rémunération est censée corriger ce biais politique. Ainsi, les internautes sont-ils invités à gagner des cadeaux ou des primes, dont la valeur totale est suffisamment attractive mais qui, divisée entre les gagnants, donne des gains faibles à chacun. Les sondeurs sont pris ici dans une situation de double contrainte : soit la rémunération est élevée et on les accuse de payer l’opinion ; soit elle est faible et ils ont du mal à trouver des sondés. Un sondage Harris Interactive, destiné à faire un scoop avec l’arrivée en tête de Marine Le Pen dans les intentions de vote (mars 2011), avait été si truqué, que la mise en cause des sondages par Internet et spécialement de la rémunération qu’il avait provoquée, avait amené les sondeurs à se défendre en invoquant la modicité de celle-ci. Mais si elle est faible, comment motiver les internautes ? La rémunération a un rendement décroissant : si les internautes étaient plus rémunérés, cela accroîtrait les coûts, mettrait en cause la légitimité d’une rétribution de l’opinion et enfin produirait des sondés professionnels.

Le sondage Ipsos, après celui du Cevipof-OpinionWay, marque un seuil dans cette loi d’airain. Si la rémunération n’a pas corrigé l’orientation politique de l’échantillon spontané des internautes sondés, c’est parce qu’elle ne motive plus suffisamment d’internautes. Le délai accru du temps de mise en ligne des enquêtes en est un indice supplémentaire. Il faudrait donc trouver une parade : motiver suffisamment par la rémunération sans être accusé de payer des professionnels de l’opinion. Une solution existe avec un système de loterie qui inciterait la participation au travers de gains élevés, mais concentrés sur quelques gagnants, histoire de faire rêver à la fortune. Cela évite les critiques démocratiques de la rémunération de l’opinion, cela n’éviterait pourtant pas la critique de la professionnalisation. Evidemment, l’abandon d’une méthode aussi contestable règlerait le problème, mais on voit mal comment elle pourrait advenir sans intervention législative — tant les entreprises de sondages gagnent de l’argent.

On peut accepter le constat d’une droitisation sans croire que 87 % des Français souhaitent un führer, un duce ou un maréchal. Evidemment, les sondés ont mis des sens différents dans le mot « chef ». Il n’empêche. La formulation est lourde pour ne pas dire nauséabonde. Elle a néanmoins produit une unanimité rarissime dans les sondages, sauf question biaisée. Elle ne correspond manifestement pas à l’expérience à deux titres : il suffit de poser la question autour de soi pour obtenir soit l’indignation et le refus de répondre, soit l’indignation et le refus d’un chef, même « vrai » et surtout pas pour remettre de l’ordre. Or aucun commentateur invité du Monde n’a mis en question la fiabilité du sondage. Même lorsqu’ils en ont été dérangés. Belle illustration du piège qui fait des sondés les otages des sondeurs une fois rentrés dans le jeu. Il est difficile de commencer, puis au regard de questions et des résultats, dire « je ne joue plus parce que cela ne me convient pas ».

Comment des personnalités politiques ne trouvent-elles pas grotesques ces scores de plébiscite nazi, sinon par une grande crédulité à l’égard des sondages ? On suppose pourtant que leur expérience les tient suffisamment proches des électeurs, pour qu’ils ne croient pas à cette unanimité autoritaire. Que dire des journalistes qui dissertent sur ces résultats sans jamais douter de leur exactitude ? Que dire de la sempiternelle invocation du faux concept de populisme, dans ce lieu commun centriste du rejet des extrêmes, gauche et droite confondus, alors qu’il s’agit de quasi unanimité sur des valeurs d’extrême droite ? En somme, il faudrait choisir, soit les données sont justes et il faut abandonner le concept de populisme ; soit le populisme reste pertinent, et il faudrait contester les données.

Sans doute les journalistes sont-ils égarés par la relation quasi exclusive avec un laboratoire de recherche qui tient son autorité beaucoup plus de sa proximité avec les personnalités, les lieux et les préoccupations de pouvoir que de sa valeur scientifique. Que fait d’ailleurs le Cevipof dans ces opérations, où il martèle les mêmes clichés ? On sait le laboratoire très à droite, surtout depuis le départ de la moitié de ses effectifs pour cette raison. Une cabale vient de récuser la nomination d’un nouveau directeur situé à gauche et a réussi à maintenir le directeur qui avait promis son départ anticipé à la suite de la scission, un membre de Fondapol, le think tank proche de l’UMP. Toutefois, cette dérive illustre surtout la pauvreté du positivisme instrumental (1). L’approche positiviste est déterminée par des questions qui se limitent à ce que l’on peut mesurer, et où l’on déteste par conséquent tout ce qui met en cause la valeur de la mesure, les interrogations sur les opinions, les instruments qui les enregistrent (et sont censés ne surtout pas les créer), et les scientifiques qui font ces critiques, c’est-à-dire la plupart des chercheurs aujourd’hui, alors que le temps de domination de ce paradigme est passé.

Quelle que soit la crédulité journalistique, les sondages offrent une double légitimité au discours médiatique, à savoir l’opinion publique et la science. Aussi usurpé que cela soit, pourquoi s’en priver ? Surtout lorsqu’il s’agit de réagir aux effets d’une crise qui menace la profession journalistique elle-même. La précarisation et la menace sur la presse écrite contribuent à accentuer la crédulité envers les sondages. C’est à partir de là que les doxosophes prétendent imposer un régime d’opinion contre le régime représentatif. Avec ce dernier, le suffrage donne mandat à des élus pour gouverner selon un principe de responsabilité pour les électeurs qui s’engagent le temps d’un mandat et les élus qui devront rendre compte de leur mandat. Dans le régime d’opinion, les gouvernants sont sans cesse confrontés à leur popularité, comme si leur légitimité était soumise à cette première. D’où l’importance des cotes de confiance. C’est ainsi que le directeur du Cevipof répétait invariablement le même propos (2) suggérant que François Hollande, quoique élu depuis quelques mois, gouvernait un pays ancré à droite. Autrement dit, une politique de gauche est-elle encore légitime ? On voit immédiatement les profits symboliques de juges et donneurs de leçons qui, au nom de l’opinion publique, prétendent dire aux élus ce qu’ils doivent faire. Une compensation à la menace de la crise. Cette confusion des genres, où l’on parle politiquement de politique (c’est-à-dire comme des acteurs politiques), au lieu d’en parler scientifiquement ou simplement analytiquement (du point de vue d’observateurs extérieurs), s’est insinuée à un point tel, qu’il paraît aujourd’hui difficile de restaurer une position propre à l’analyse politique médiatique. Le régime d’opinion en tire sa force.

Les sondages par Internet réalisent une étape de plus dans ce régime. Contre l’utopie positiviste d’une démocratie directe dont George Gallup soutenait naïvement mais sincèrement l’avènement dans The Pulse of Democracy, les sondages fabriquent une opinion fondée sur les questions et les visions de ceux qui les font et les financent. Imposant un champ de la problématique politique légitime, ils font encore appel à un instantané d’opinion, comme si l’opinion dormait à l’intérieur de chaque individu, prête à s’exprimer dès qu’un sondage la sollicite. Extraordinaire retournement de l’opinion publique inventée au XVIIIe siècle comme arme de la raison contre l’autorité monarchique et cléricale. Contre les préjugés, la production sondagière de l’opinion fait pourtant exactement appel à ceux-là, puisque nul sondé n’a le temps de fonder ses opinions en raison. Jürgen Habermas l’avait relevé il y a un demi-siècle : « A la limite, l’opinion finit par ne même plus requérir d’expression verbale et comprend non seulement des habitudes qui s’expriment d’une manière quelconque à travers certaines représentations — ce qui correspondrait à l’opinion, déterminée par la religion, la coutume, les mœurs et le simple “préjugé” à laquelle, au XVIIIe siècle, l’opinion publique s’est attaquée pour la dénoncer d’un point de vue critique —, mais aussi à travers de pures et simples manières d’être (3). »

La condition même de réalisation des sondages suppose la mise en suspens de tout esprit critique qui amènerait à discuter les questions et justifier les réponses. Les sondeurs ont horreur de toute critique des présupposés de leur technique. Progressivement, les refus de répondre ont biaisé les échantillons en leur enlevant de plus en plus leur caractère représentatif. Il ne suffit pas en effet de le taire, comme si les non-répondants constituaient la même population que les répondants — alors que le refus de répondre engage des opinions différentes qu’il est impossible de redresser. Les internautes volontaires des échantillons spontanés seraient-ils les mêmes que ceux qui n’auraient même pas l’idée de répondre aux sondages en ligne ? Faute de pouvoir corriger ces distorsions, qui relèverait plus d’une opération de correction, tel que dans les sondages électoraux, que des redressements de la méthode des quotas, les sondages en ligne filtrent donc préalablement leurs sondés. Ils traquent les plus motivés financièrement, même pour une gratification ridiculement basse, les plus motivés politiquement, essentiellement à l’extrême droite, et toujours les plus enclins à répondre, puisqu’ils ne peuvent espérer gagner la gratification en s’abstenant, ou s’agitent pour dire ce qu’ils ont à dire.

On pourrait ainsi dire que les sondages par Internet recrutent surtout les sots et les fachos. Au cours de l’histoire, la domination sur les esprits a trouvé bien des procédés. Les sondages par Internet ont inventé une recette si judicieuse qu’elle prêterait à rire, si elle n’était si pitoyable.

Alain Garrigou

(1) Christopher Bryant, « Le positivisme instrumental dans la sociologie américaine », Actes de la recherche en sciences sociales, 1989/78, p. 64-74.

(3) Jürgen Habermas, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, Paris, 1978 (1962), p. 252.

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