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La Grèce, la crise, et le théâtre

par Panos Skourouliakos, 31 janvier 2013

Une très vieille femme à l’appétit insatiable oblige ses descendants à travailler comme des esclaves pour la nourrir. Le pays souffre : manifestations, chômage, ruines. Mais le monstre demande toujours plus. La famille se défait, vend tout ce qu’elle a, la petite-fille se prostitue… la Nonna a encore faim. Un par un, tous meurent autour d’elle, qui reste seule, et n’a plus qu’une solution : se dévorer.

Rideau et applaudissements. Il n’y a personne dans le public qui ne voie la métaphore. Il suffit de sortir du théâtre, la réalité est aussi brutale que la fiction : les rues sont désertes à Athènes, les magasins fermés, les hôpitaux n’ont plus de matériel, les écoles ne sont plus chauffées… « La Nonna » incarne la crise, le pouvoir politique qui a condamné un peuple à servir de cobayes dans le laboratoire du néolibéralisme en Europe. « Il ne s’agit pas simplement d’une représentation mais également d’un documentaire », explique Dimitri Piatas, le metteur en scène de cette pièce de Roberto Cossa qui se déroule dans l’Argentine de la crise.

Les gens viennent au théâtre pour s’adoucir un instant la vie et trouver du courage. Sous l’occupation allemande (1940-44), malgré la misère et la censure, les théâtres étaient pleins. Sous la junte des Colonels (1967-74) aussi. Aujourd’hui, même si les magasins, les entreprises, les usines ferment, de nouveaux lieux, de nouveaux creusets de théâtre naissent.

Le syndicat des acteurs a changé de direction. Les permanents — d’une seule et unique orientation politique — élus par des adhérents qui avaient obtenu leur carte grâce à leurs études ou leur passé plutôt que grâce à leurs activité de comédien, ont été remplacés par des professionnels de sensibilités politiques diverses, soucieux de gérer leur avenir par eux-mêmes. Il était temps : le syndicat patronal a demandé de baisser le salaire minimal (qui n’était par ailleurs plus respecté) de 1200 à 700 euros. Le conflit a conduit à une première grève le 28 décembre, suivie avec succès.

A vrai dire, les acteurs et techniciens de théâtre sont souvent obligés de financer eux-mêmes les représentations, en « offrant » leur travail. Au lieu de salaire, les entrepreneurs proposent de payer avec un pourcentage de la recette. Mieux vaut dans ces conditions choisir des pièces qui comptent peu de personnages…

L’Etat quant à lui s’est absenté. Le Théâtre National, qui a vu son budget rétrécir, essaie de transformer l’austérité en conviction artistique. Ce qui n’est pas bien convaincant. Bob Wilson n’a pas ces problèmes-là. La rumeur parle d’un coût d’un million d’euros pour son Odyssée, qui n’a pas enthousiasmé tout le monde. Une étoile unique, qui disparait dans le vide.

L’appauvrissement est général : les théâtres subventionnés s’associent au privé pour survivre, la province n’a plus de théâtre, mais les acteurs réagissent, comme Ulysse, ils font preuve de « métis », d’intelligence astucieuse. Ils deviennent producteurs, ils forment des coopératives, ils définissent un théâtre de crise. Ils cherchent des lieux alternatifs, jouent dans des bars où la consommation fait office de billet, mais aussi dans des ateliers, des boutiques, de la boulangerie à la galerie d’art en passant par des garages, des entrepôts et des entrées d’immeubles. Les troupes collaborent, et partagent les maigres recettes… Pour ceux qui préfèrent rester à la maison, la crise a suscité « le théâtre à domicile ».

Dans le circuit traditionnel, le prix des billets est en chute libre : les producteurs ont adopté la politique des promotions. Certains soirs, on peut avoir pour dix euros une place qui en vaut vingt-deux. Pour les chômeurs, prix réduits ou parfois même entrée libre.

Ce cadre inédit ne peut pas assurer du travail pour tous, mais au moins il donne à certains la possibilité de maintenir la dignité d’un projet artistique. Et le public peut découvrir des travaux qui cherchent avec intégrité le renouveau, au plus loin des productions télévisuelles, aujourd’hui disparues, et du type de jeu propre à la télé-réalité.

Ces transformations en cours ne permettent pas de définir quels seront les lendemains pour le théâtre en Grèce. C’est tout un pays qui est en train de changer. La vérité et l’originalité remplacent le « glamour » de pacotille mis en avant jusqu’à présent par les medias de masse. La profession découvre qu’elle a le droit de revendiquer l’exigence et l’honnêteté d’une démarche artistique — ainsi d’ailleurs que sa rémunération. L’honnêteté, c’est ce qui a fait défaut à toutes les élites au pouvoir depuis la dictature.

Le Théâtre en Grèce est l’un des rares avant-postes de résistance dans l’enfer des moratoires : parce que, dans notre pays, il est resté avant tout une forme d’art populaire.

Panos Skourouliakos

Acteur et metteur en scène, directeur de l’Ecole du Théâtre du Pirée.

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