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Mali, la victoire en chantant

Il n’a pu s’en empêcher : François Hollande, en chef de guerre, a effectué une visite triomphale à Tombouctou et à Bamako le samedi 2 février au Mali, trois semaines après le déclenchement de l’opération militaire française « Serval », qui — avec ses 4 600 soldats (dont 1 100 sur les bases de soutien de Dakar et N’Djamena) — dépassait déjà, à la date du 31 janvier, ce qu’a été le plus fort de l’engagement en Afghanistan (4 000 hommes, fin 2011). C’est dire si l’exécutif français a « mis le paquet » dans cette opération typiquement dans ses cordes (militaires, politiques), en remportant facilement la « victoire » au cours d’une offensive-éclair, en terrain connu, avec très peu de combats, sans ennemis visibles, et d’ailleurs sans images. En tout cas, aucun bilan des pertes et destructions n’a été rendu public : une leçon de « rezzou » administrée à nos amis « terroristes » en fuite, une sorte de « rallye Paris-Dakar à l’envers ». Et pour l’essentiel, jusqu’ici, même si nécessité a fait loi, une « affaire de Blancs »…

par Philippe Leymarie, 1er février 2013

Une guerre assumée « contre le terrorisme » . Chacun a noté le langage martial utilisé par le président François Hollande et son ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, pour qui la chute du Mali aux mains des djihadistes constituait une menace directe pour la sécurité de la France et de l’Europe. Le gouvernement socialiste a donc ses faucons (1). Et il ne craint pas d’user d’une réthorique mise en forme par l’ex-président américain George W. Bush. Le président Obama l’avait abandonnée dès 2009, faisant remarquer qu’il était « stupide de faire la guerre à un mode d’action ». (2) Le recours à cette appellation globalisante a en outre le défaut d’ériger toute une catégorie en ennemie, de ne pas permettre d’opérer la distinction entre diverses sortes de combattants et donc de rendre plus difficiles les négociations qui ne manqueront pas de s’ouvrir avec certains d’entre eux, un jour ou l’autre. (3)

La « vocation à ne pas rester au Mali ». Cette vocation a été maintes fois rappelée par les gouvernants français ces dernières semaines, mais reste assez élastique. Les mêmes invoquent désormais les impératifs d’une « stabilisation durable » ou d’une « sécurisation suffisante » du territoire pour justifier le maintien des troupes françaises et se gardent de donner le moindre délai. De fait, pour profiter de leur avantage, les forces françaises ont poussé jusqu’au Nord profond, à Kidal, en pays touareg — là où, avait-on longtemps expliqué, il n’était pas question d’aller, puisque c’était la tâche réservée aux armées malienne et africaines.

Pourvu, se disait-on, que le président Hollande n’en profite pas pour aller cueillir sur place les fruits de « sa » guerre (comme Nicolas Sarkozy à Benghazi et Tripoli, en 2011), paradant au milieu de la foule malienne agitant des drapeaux tricolores… Là même où, il y a quelques semaines encore, on maugréait contre une France aux frontières trop fermées, soupçonnée en outre de faire les yeux doux aux combattants du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) et de n’entrevoir le Mali qu’à travers la geste romanesque des touareg, les beaux « hommes bleus ». Mais donc, c’est raté ...

« Nous partirons rapidement ». C’est ce que déclarait encore ces derniers jours Laurent Fabius, le ministre français des affaires étrangères, dont les pronostics paramilitaires ont souvent été déjoués. Tout dépend de ce qu’on entend en effet par « rapidement ». D’autres estiment que les militaires français resteront sur place au moins jusqu’en juillet — date à laquelle des élections pourraient être organisées au Mali, ou jusqu’à la fin de la saison des pluies (août-septembre), lorsqu’une opération de « nettoyage » des massifs montagneux du Nord pourra être lancée par les armées malienne et africaines, éventuellement sous « mentoring » français.

La guerre-éclair du désert. Longues distances, axes bien dégagés, espaces vides. Avec des véhicules et du carburant, on peut aller vite : les rebelles l’ont fait ; les soldats français aussi. D’où cette sensation de guerre-éclair, et presque de « non-guerre », l’ennemi s’étant fait porter pâle… et restant sans doute imbattable pour ce qui est de la vitesse et de la connaissance des pistes. Mais « l’autre guerre » commence : celle qui consistera à « sécuriser » non plus seulement la douzaine de villes du Nord, dont ses trois « capitales » (Gao, Tombouctou et Kidal), mais également l’ensemble des villages, des campements, et surtout les parages désolés du massif montagneux de l’Adrar des Ifoghas ou encore de la forêt de Ouagadou (proche de la Mauritanie), où ont dû se replier une partie des anciens occupants du Nord. Lesquels n’ont peut-être pas dit leur dernier mot, militairement parlant. Reste un désert de 220 000 kilomètres carrés à contrôler.

Ni vu, ni connu. Les combattants rebelles ont-ils essuyé des pertes sérieuses ? Aucun chiffre n’est disponible. La semaine dernière, les militaires français avaient évoqué le chiffre de « plusieurs centaines ». Lors du point de presse du 31 janvier, le colonel Burkhard, porte-parole de l’état-major, a simplement évoqué — sans avoir l’air d’y croire — des « pertes importantes ». Egalement questionné sur ce point, le ministre Le Drian avait affirmé sur France Inter : « Les djihadistes ont subi de lourdes pertes : on ne le dit pas assez ». Mais, dans ce cas, pourquoi ne communiquer aucun bilan ? Actuellement, certains services en seraient réduits à estimer les pertes à la louche, en multipliant le nombre estimé de véhicules détruits par le nombre supposé habituel de combattants sur chacun d’entre eux…

Les « forces spéciales » au pinacle. Ces mystérieuses unités ont la faveur des gouvernants, en France comme dans l’ensemble des pays industrialisés. Elles sont le fer de lance des armées. Spécialistes du renseignement « dans la profondeur », de « l’entrée en premier », de « l’ouverture des théâtres », des actions commando. Des unités aguerries, motivées, super-équipées, et nimbées de secret : pas d’images, pas d’identité, des méthodes de travail parfois contestables… Leur sélection et leur entretien coûtent cher, alors que leurs effectifs sont limités (3 000 au total en France, dont un dixième déployé au Mali et dans les environs). Pourtant, leur utilisation semble bien pratique. Aux Etats-Unis, l’ancien secrétaire à la défense Donald Rumsfeld rêvait de faire de ces troupes d’élite semi-clandestines l’alpha et l’omega de « l’armée du futur » : rapide, efficace, secrète… Il aurait été décidé il y a dix jours que les sites miniers d’Areva au Niger — là où cinq des actuels otages français du Sahel ont été capturés — seront désormais protégés par des commandos des forces spéciales françaises, à charge pour la compagnie minière d’en régler les frais.

Les armées africaines en petite forme. Les armées africaines n’ont pas les moyens de se payer l’équivalent des « forces spéciales » occidentales : accaparées par les soucis de vie (ou de survie) quotidienne, souvent mal commandées, davantage tournées vers l’ennemi intérieur, etc. La Mission internationale de soutien au Mali (Misma), dont le « concept » avait été adopté par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) dès avril 2012, était loin d’être opérationnelle début janvier 2013 — ce qui a dû inciter les mouvements touaregs et les katiba djihadistes à utiliser cette « fenêtre » pour tenter un coup en direction du Sud.

Neuf Etats ouest-africains ont promis des troupes et accéléré leur mise en route. Toutefois, pour les acheminer sur le terrain, ils ont dû utiliser des avions américains, britanniques, espagnols et allemands. En outre, leurs qualités militaires sont très diverses par rapport au terrain : peu évidentes pour les Nigérians, Togolais, Béninois, qui viennent de zones tropicales ; plus convaincantes du côté des Nigériens, Burkinabes et surtout Tchadiens, qui ont une culture des zones extensives et désertiques.

La reconstruction de l’armée malienne. Elle s’ébauche, pour le moment, en cavalant aux côtés des militaires français, qui ont redonné des couleurs et de l’énergie à ceux de leurs collègues maliens engagés au Nord (soit 2 000 hommes, sur les 10 000 que comptent officiellement l’armée malienne). Mais les Français ont dû « mentorer » (4) des forces maliennes qui avaient accumulé les défaites l’an dernier et au début janvier. Cette scène à l’entrée de Gao l’illustre bien : quelques heures après un « ratissage » de la ville par ses hommes, un officier des forces spéciales françaises, au visage dissimulé, s’approche du 4x4 d’un colonel malien, appelé à prendre le commandement sur place : « La ville est à vous, mon colonel », lui dit le militaire français.

L’ensemble de la chaîne de commandement de l’armée malienne est ainsi à revoir ; elle est d’ailleurs doublée d’une chaîne clandestine, composée des partisans du capitaine Sanogo, l’auteur du putsch de mars 2012.

La mission européenne EUTM-Mali. Elle devrait former quatre bataillons de la nouvelle armée malienne, soit cinq mille hommes. Elle a tardé à se mettre en place et son timing a été bousculé par le déclenchement de l’opération Serval. Des réunions de « génération de forces » sont encore en cours à Bruxelles. Un élément précurseur pourrait être déployé sur le terrain à partir du 12 ou du 18 février et serait chargé d’expertiser la chaîne de commandement. A terme, l’opération de l’Union européenne (dont la France est la « nation-cadre ») devrait mobiliser quatre cents cinquante à cinq cents militaires, dont deux cents formateurs, les autres étant chargés de la sécurité des premiers... Déjà, la multiplication des acteurs — dans le domaine particulier de la formation, comme dans celui des opérations — fait redouter une dispersion ou une difficulté de coordination, avec autant de commandements spécifiques.

Un règlement politique de la question du Nord est-il en vue ? Tout en affectant de ne pas y toucher (c’est l’affaire des Maliens), le gouvernement français (par la voix de Le Drian, par exemple) affirme que le MNLA ou d’autres, pour passer du statut d’ennemi à partenaire politique, devront se prononcer clairement au préalable contre le terrorisme et abandonner toute velléité de scission du Mali. Le pouvoir transitoire malien vient de faire une ouverture, tandis que le Parlement adoptait une « feuille de route » politique pour l’après-guerre. Mais les institutions actuelles manquent de crédibilité. Sans doute faudra-t-il attendre les élections. En attendant, le MNLA (mouvement nationaliste touareg, sans connotation religieuse) sera-t-il associé à la sécurisation des « zones libérées », notamment dans son ex-fief de la région de Kidal, ou même à la poursuite des djihadistes dans leurs sanctuaires ? Là est bien la question.

Les drones américains arrivent. Longtemps annoncés, souhaités par certains, redoutés par d’autres, les drones ont mis du temps à se déployer. Ce sera chose faite dans quelques jours, le Niger ayant accepté lundi dernier d’héberger à Agadez, au nord du pays, une base de drones, dont les moyens — des Predator, pour le moment non-armés, paraît-il — seront sans doute prélevés sur ceux actuellement déployés à Djibouti. En outre, un drone d’observation de haute altitude et à longue endurance, Global Hawk, a patrouillé ces derniers jours au nord du Mali.

On rase gratis ?. Une enveloppe spéciale, intégrée depuis quelques années dans le budget de la défense, est destinée au financement des « opex », les opérations extérieures, comme celle de l’équipée malienne. Selon le ministre Le Drian, une cinquantaine de millions d’euros ont été consommés en trois semaines, essentiellement en frais logistiques. Les frappes aériennes ont été relativement peu nombreuses (comparées à la guerre en Libye, en 2011, qui aura coûté au total 330 millions d’euros), et les tirs au sol ont également été épars : la guerre-éclair aura au moins dans un premier temps été génératrice de quelques économies en ce domaine… Pour autant, il faudra provisionner les primes des quatre mille personnels de « Serval », qui doublent leur paie en « opex » et additionner les heures de vols et de maintenance de la centaine d’aéronefs mobilisés pour l’occasion.

Paris a annoncé qu’il réservait par ailleurs 40 millions d’euros pour la constitution, l’acheminement et le fonctionnement de la Misma et a indiqué qu’il laisserait au Mali du matériel destiné à l’armée nationale, « pour un peu moins de 7 millions d’euros », selon Laurent Fabius. Quant à l’Union européenne, à défaut d’agir, elle finance beaucoup : 172 millions au titre de l’urgence humanitaire, 50 millions pour la Misma, qui s’ajoutent aux 660 millions affectés ces cinq dernières années à des projets de développement dans la région du Sahel, mais aussi aux 167 millions consacrés aux questions sécuritaires (armée, police, justice, etc). Sans oublier le financement de l’opération de formation EUTM-Mali.

A lire, dans « Le Monde diplomatique » de février 2013

Philippe Leymarie

(1) « Jean-Yves Le Drian, un “hollandais” à l’offensive », Le Monde, 30 janvier 2013.

(2) Un mode d’action qui a d’ailleurs été utilisé, au fil du temps, par toutes sortes d’acteurs dont on dit plutôt du bien aujourd’hui. Lire « L’inusable refrain de la guerre au terrorisme », Le Monde diplomatique, février 2013.

(3) Taquin, Jean-Dominique Merchet, dans Marianne (19-25 janvier) faisait remarquer que « le mot terroriste traduit l’embarras de Paris, car les mêmes islamistes sont, peu ou prou, nos alliés contre le régime syrien du président Assad, dont la France est bien décidée à provoquer la chute, comme c’était le cas pendant la guerre de Libye en 2011 contre Mouammar Kadhafi ». Et de citer le juge Trévidic, qui — dans l’instruction de ses dossiers sur des cas de terrorisme présumé — se débat au quotidien au milieu de ces ambiguïtés : « Aller combattre le régime de Bachar El Assad, est-ce que c’est du terrorisme ? », demande-t-il, à propos d’une « filière djihadiste » vers la Syrie au départ de la France.

(4) De « mentoring », l’expression utilisée en Afghanistan pour qualifier l’action des conseillers militaires étrangers.

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