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Berlin la Turque

L’insoutenable nostalgie du communisme

jeudi 21 février 2013, par Timour Muhidine

Il y a plus d’une façon de lire l’histoire d’une ville : Berlin par exemple a sa version turque, bien différente de la vision allemande de Christa Wolf ou de Peter Schneider. La présence de travailleurs d’origine turque établis à Kreuzberg ou Neukölln est connue. Ce qui l’est moins, ce sont les contacts intellectuels et politiques que les Turcs ont entretenus avec la capitale de l’Empire dès la fin du XIXème siècle, quand les élites ottomanes puis les militaires très tôt formés dans les académies militaires prussiennes y séjournaient.

Berlin 1900 fascinait alors presque autant que Paris. Après 1918, l’Empire ottoman sera démantelé, et en 1923 naquit la République : plusieurs contingents d’ouvriers et d’apprentis inaugurèrent la collaboration économique sur le sol allemand tandis que la ville, trépidante, inventive, drainait les étudiants turcs. Après la deuxième guerre mondiale, Berlin-Est attirait les membres dispersés du TKP, le parti communiste turc clandestin et alors interdit en Turquie — d’autres iront à Moscou et à Budapest. Certains de ces exilés ont réalisé des programmes en langue turque pour Bizim Radyo, qui émettait à partir de 1958 depuis Leipzig à destination des populations turcophones des Balkans, de Turquie bien sûr et du sud Caucase, en riposte aux émissions de la Voice of America ou de Radio Free Europe (Munich). Parmi ces exilés, on trouve le couple Zekeriya et Sabiha Sertel, le Bulgare Fahri Erdinç et le poète Nâzim Hikmet. La guerre des deux blocs se poursuivait par langues interposées...

Nâzim Hikmet [1] s’est réfugié à Moscou après sa fuite de Turquie en 1951 et il y demeura jusqu’à sa mort en 1963. Il devint alors l’un des plus flamboyants représentants de l’intelligentsia communiste, aux côtés de figures comme Ilya Ehrenburg, Pablo Neruda ou Louis Aragon. Il a échappé d’une certaine manière aux foudres staliniennes en passant de longues périodes dans les « pays frères », en Hongrie, en Tchécoslovaquie ou en RDA. Il intervenait sur des sujets culturels et politiques, considérait son pays, désormais sous influence américaine, avec beaucoup de méfiance et de recul, et n’était pas toujours très amène à l’encontre de l’évolution du communisme en URSS... Pendant la pire période de la guerre froide, il a su garder son statut d’humaniste marxiste.

Nedim Gürsel, depuis longtemps familier de Berlin et auteur de travaux remarqués sur Hikmet, entreprend une représentation fantasmée de la vie du poète dans le Berlin-Est des années 1950 et 1960. A travers les propos d’un narrateur avide de révélations sur les choix politiques de Hikmet, les rapports donnés à la STASI et la vie berlinoise de celui qui fut son délateur, Ali Albayrak, l’homme de l’ombre, l’homme des ombres, on voit émerger un monde crépusculaire, rongé par la culpabilité et les amours impossibles. Ce roman historique recrée avec nuance les ambiances contrastées des deux Berlin en s’attachant à l’histoire mal connue du Parti communiste turc, clandestin, exilé et peinant à faire entendre sa voix parmi les autres partis soumis à Moscou.

C’est sans doute la seconde partie du roman, les rapports du mouchard, (« Le Poète et le démon ») qui est la plus intéressante : ironique et cruelle, elle joue sur plusieurs tableaux, y compris linguistiques — plusieurs passages sont écrits en turc azéri, évoquant un accent régional — des références, pastiches et clins d’oeil. Autant d’éléments peu faciles à rendre en français mais qui, peu à peu, distillent l’atmosphère de ce monde des exilés politiques, isolés dans le paysage blafard et inquiétant de l’Allemagne socialiste. Ces exilés s’acheminent lentement vers un naufrage concerté. La troisième partie revient sur l’enfance et l’adolescence du « Diable » (le surnom du délateur), né d’un père français inconnu et d’une souillon. Homme empli de frustrations, il nourrit néanmoins des sentiments affectueux envers son neveu, Celik, symbole de la nouvelle génération issue de l’immigration des années 1960.

Le roman présente ainsi un bilan et un regard dessillé sur un pan de l’histoire contemporaine, où la Turquie ne joua qu’un rôle mineur malgré sa position stratégique. Il faudra attendre l’arrivée massive des immigrés pour que le pays de Nâzim Hikmet regagne en importance aux yeux de l’Europe.

« L’ange rouge » de Nedim GÜRSEL, traduit du turc par Jean Descat, Editions du Seuil, Paris, 2012, 375 pages, 21,50 euros.

Notes

[1] On pourra aussi se reporter à l’excellente biographie du poète en anglais : Romantic Communist. The Life and Work of Nâzim Hikmet de Saime Gôksu et Edward Timms (Hurst & Company, Londres, 1999). Voir également la revue Europe de juin-juillet 2002.

10 commentaires sur « L’insoutenable nostalgie du communisme »

  • permalien ch.genève2 :
    23 février 2013 @22h47   »

    Hors sujet bien que c est étonnant que vous ne parlez pas du macabre barbarie qui a eu lieu à Damas avant-hier par des voitures piégées. Malheureusement, plus de 60 morts et 350 blessés tous civils et syriens de toute confession ( ils ne sont pas des gardes du corps de "Bachar" ni de l armée de "Bachar" comme les médias ont pris cette sale habitude de le dire !). Parmi ces victimes, plusieurs enfants de bas âge d une école avoisinante et les autres des civils "passants ou des badouds. Leur faute est qu ils se trouvaient où il ne fallait au moment des explosions. Ils n avaient rien fait et n ont rien demandé sauf tout d abord vivre puis après vivre en paix. Maintenant, ils n ont que la paix pour leurs âmes, hélas..hélas

  • permalien Shanaa :
    24 février 2013 @22h18   « »

    Trés bel article. Merci beaucoup ! Le roman en question est un véritable trésor. On apprend de choses étonnantes sur Berlin à travers l’errance du poéte, son amour de la liberté et de son pays si méconnu : la Turquie.

  • permalien abdellah abaynarh . :
    26 février 2013 @01h44   « »

    ablahabdou99@gmail</quote> .comla vie est belle la beaute en coleur ainsi le contexte decrit par nadeim peut etre un rouge etoufe et presente ’comme espere une autre fois en doit avoir lart et le courage d ouvrir les yeux aux sein de la tempete au lieu de se contenter a “un« e »” nostalgie naief . .

  • permalien JMM :
    26 février 2013 @09h46   « »

    Pourquoi cet adjectif dans le titre ? L’échec massif du stalinisme rend-il l’idéal définitivement pervers ? Justifie-t-il le nouveau totalitarisme économique dans nos contrées ?
    http://jmmasson.wordpress.com

  • permalien Judex :
    1er mars 2013 @00h57   « »
    ...

    @ l’auteur

    Merci pour cette évocation d’un grand écrivain qu’on ne se lasse pas de découvrir ou de redécouvrir. Et une belle idée de lecture en perspective.

    @ ch.geneve2

    Un joli hors-sujet en effet. Moi qui croyait que ce blog était consacré à la culture... A moins que cela ne soit une petite pique hypocrite contre ces islamo-gauchistes-qui-défendent-l’affreux-tyran-El-Assad, comme on a pris l’habitude d’en subir sur Nouvelles d’Orient (où vous sévissez aussi, si je ne me trompe...)

    @ JMM

    Je ne vois pas en quoi rappeler le caractère criminel des régimes qui se sont dits communistes (ou du "socialisme réel") est une manière de cracher sur l’idéal (si on peut oser employer ce terme pour une philosophie politique aux bases si ouvertement matérialistes)

  • permalien Cana :
    1er mars 2013 @08h31   « »

    Je lirai ce livre . avoir fréquenté les vieux communistes en milieu de soins permet de dire mon plus grand respect pour leur lutte et surtout leur sacrifice et à la fin leur désarroi le plus total. Ils ont été abandonnés, laissés couler dans une solitude qui équivaut à la pire terminaison d’une vie .
    Oui le communisme peut continuer à faire rêver - malgré toutes les dérives.
    Lorsqu’on voit qu’un Président et son Gouvernement sont réduits aujourd’hui à faire du commerce ( vendre des avions , des armes ? et des chefs d’entreprise), on peut légitimement penser que le Gouvernement pour et par la Finance est un Gouvernement pour la guerre.

  • permalien ch.genève2 :
    4 mars 2013 @19h35   « »

    @judex,

    Pourrais je vous poser 2 questions :

    1—Avez vous déjà vu ou entendu parler d un cocktail islamisant(=fanatique)-gauchiste ? Moi qui pensais, du point de vue "culture" qu ils sont incompatibles l un avec l autre et vice versa... mais enfin...

    2— Croyez vous que le label gauche- droite existe encore sauf pour des alternances politiques type chaise musicale ?
    Si je reste dans la même veine des voitures piégées à Damas ( qui vous a plu ou peut être pas), est ce que la politique étrangère a changé depuis le French Doctor vers Mr Alain J.( ministre actuel des AE ) ou Mr Laurent F. (ex-ministre des AE de Mr Sarkozy) en ce qui concerne le proche orient ? Qui est de G et qui est de D.?

  • permalien Judex :
    25 mars 2013 @00h45   « »
    ....

    @ charles2.geneve

    1) Voudriez-vous me faire croire que vous n’avez jamais entendu parler de ces affreux islamo-gauchistes que nos grands imprécateurs éditorialisants (Carline Fourest en tête) ne cessent de traquer et de débusquer un peu partout ? C’est pourtant un numéro comique répétitif à ne pas manquer...

    2) bien sûr que le label (je préfère le terme d’alternance : on fait de la politique, pas du marketing) gauche-droite fonctionne encore en France. Le problème est que depuis 1983, on n’a pas revu la gauche au pouvoir. Et depuis 2012, on sait maintenant que le changement, c’est pas pour maintenant !

  • permalien valentini :
    11 décembre @14h38   « »
    Poésie nouvelle guinée

    proposition de texte insoutenable donc terrestre

    (parlant en tant que monnaie de sa pièce)

    Une voix

    La Poésie n’est pas une tribune, mÔ-cieux !

    Un homme

    You are right, camarade, au dernier stade, c’est le stade tout entier.

    Voie d’eau et d’ombre

    La Poésie parvenue à la transparence absolue, est bulle sur un grand pied. Modernisme à tout crin, total dégraissage, peau, os, chair, tout, ô lézard à costume académique, tout en elle, est verre. Que les arts mineurs qui se prélassent sur l’évier de pierre se rhabillent ! Il n’y a plus rien à éclairer. Excepté la Liberté sur le bénitier qui pose problème. Attrapant une comète par la queue, elle la montre à ces messieurs qui pontifient entre l’Acropole et l’Esplanade, s’occupant, pan !

    La Poésie ! Y résider, c’est paradoxalement progresser à l’aveugle. Et parfois des éclaireurs de nulle part, couronnant une terre disparue, en panne de trajectoire, comme pain de munition, tombent le corps ensanglanté. Ils ne blanchiront plus. Et ceci parce que. Ô transparence, tu ne pardonnes pas, tu es rasoir, vivant coût (tiret) taux. L’homme, y résidant, en totalité, la peuple, autant que nul n’est censé lui manquer, y apparaissant en angle suspendu en l’air que les engins au sol publics admirent.

    La Poésie ! Ne pas l’imaginer en vaisseau titanesque amiral, tour gigantesque vespérale ou énorme ascenseur sépulcral... Y en aura toujours des qui râlent sur l’image. Trop plate. Pas assez gonflée. Peut mieux faire. Qu’ils ronflent donc comme avant, du temps du son qui fit aimer le son, c’est le mieux ! Sans seuil de pauvreté, la réflexion ne tarirait plus, à son propos, d’adieux monotones, en échange de chauds hommages. Et le vivant vivant du nombre définitivement radié serait.

    La Poésie, oui ! Tout est ! Étant indivisible, quoique partageuse, en tant que ceci n’est ni chair ni sang, mais moi, traversant tout homme digne de réception. Et en principe tout le monde est invité. Las, seul, comme elle est variable, seul l’homme au pied agile, dévidant ses tripes qui, d’habitude, servent de cordon de sécurité, y demeure en l’état d’apesanteur. Tout autre, perdant pied, coule, que des eaux, sous les ponts, jamais les mêmes, emportent, jusqu’en Turquie, cultiver ses oignons.

  • permalien valentini :
    11 décembre @14h39   «
    Poésie nouvelle guinée (suite)

    You accept the condiments ?

    Le plus grand nombre, et en cela immédiatement panifiable, ayant été semé, planté, doit rester dans le pétrin, s’il en trouve un, à sa taille, d’autant que les tribunes sont pleines. C’est le grand débordement. Qu’il court en vain sur place après le bonheur, se glissant subrepticement sous l’herbe menue, foulé au pied, pieds devant, l’essentiel n’est pas là, mais dans l’intérêt de la société, sachant que Présence et participation font système fondé, sur papier, en poésie identitaire irrédentiste.

    S’il bondit, gare de Lyon, vite ! Plus que force ni que rage, l’espoir d’un rebondissement, collant au train-train poétique, forgé à partir d’exercices imposants, pour changer, la tutoyant, in extremis, un bref instant, au moment de sa décomposition programmée. Pour plus ample description, je renvoie les personnes soucieuses d’exhaustif, aux métaphores qui circulent, au-dessus des charniers, de bouche en bouche, et gonflent les cœurs, faisant office de ballons d’hélium que grue suit sans peine.

    Ainsi, en fonction du SAV rêvé, il s’avère ou se révèle qu’entre les pieds-agiles à peaux lisses stationnant et les rampants monétaires et les tenants bon debout bien que trébuchant sur les rampants à tout prix, un peuple intermédiaire sublunaire monte et descend et sa bouille qui hausse, ouf ! Ça va ! et baisse, aïe ! C’est chaud ! le ton est au prorata du bon sens. C’est beau à voir, comme des bulles de champagne dont les ombres retombent comme de noirs boulets, entre Whitehouse et Moneda.

    Poésie donc souffle sa propre vie, la soufflant à toute forme de vie. Et, ultime tour de force, au stade de la transparence absolue, par jeu, se présente comme bouteille je-te-tiens au milieu des détritus qui prennent à la gorge. Quasi crève-cœur en forme de monopole régulateur. Le médium, comme le messie, est le message doré sur tranche. Mais ça ne me fait ni chaud ni froid. La Poésie peut aller et venir, du sable-lumière, tirer son grain de beauté, qu’elle cherche ailleurs son lieu colonial !

    Rouge émissaire final

    Car si pour m’enivrer, j’ai assez de mots pour un millénaire, nul parmi eux n’est dieu-césar empressé auprès de son diocèse qu’il jure ascétique, ni moi leur esclave. Messieurs les censeurs, parlez, parlez, autant qu’il vous plaira, votre franc parloir à paliers me sert d’ascenseur. Et je continue d’échafauder, tant pis si j’en crève ! N’ayant que peu vécu votre vivant vécu, au moins aurais-je le mérite de périr. Ce qui résume assez bien ce qui précède.

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