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La libre parole du général Desportes

Au Mali, « l’affrontement des volontés »

Ancien directeur du Collège inter-armées de défense (devenu Ecole de guerre), soupçonné d’avoir fait partie du collectif « Surcouf » (qui avait vivement critiqué en 2008 le Livre blanc sur la défense publié par le président Nicolas Sarkozy), sanctionné en 2010, à quelques mois de la retraite, pour avoir écrit que la guerre en Afghanistan était « une guerre américaine » dans laquelle la France « n’avait pas droit à la parole », le général Vincent Desportes est aujourd’hui professeur à « Sciences-Po », et libre de toute attache. Devant des journalistes spécialisés, il a eu récemment l’occasion de se livrer à un premier « retour d’expérience » sur l’engagement français au Mali, et sur les conséquences que cela aura (ou n’aura pas) sur le nouveau Livre blanc et la Loi de programmation militaire actuellement en cours de préparation.

par Philippe Leymarie, 25 février 2013

Pour cet officier de l’arme blindée (ex-cavalerie), intellectuel respecté dans les cercles militaires et politiques, qui avait notamment dirigé le Centre de doctrine et d’emploi des forces de l’armée de terre, la guerre actuelle au Mali est une conséquence directe de ce qui n’avait été qu’une bataille, en Libye, qui n’avait pas été menée jusqu’au bout :

 le retour des mercenaires touaregs qui servaient Kadhafi depuis des décennies n’avait pas été contrôlé : ils sont revenus au pays avec armes et bagages, et ont reconquis l’Azawad début 2012 avant d’être finalement débordés par les groupes djihadistes ;
 on avait laissé la Libye devenir un arsenal à ciel ouvert, ce qui a renforcé AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique) et autres Mujao (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest) ;
 enfin, Kadhafi était l’autorité qui en quelque sorte stabilisait le Sahel. « On a cassé un ordre politique qui n’a été remplacé par rien. » Quand on ne contrôle pas les conséquences d’une guerre, on doit faire face à des dérives : « Le Mali, qui n’était plus régulé, est tombé ».

Intelligence de l’adversaire

A propos de l’intervention militaire française au nord du Mali ces dernières semaines, le général Desportes relève que :
 Le rapport de forces était trop dissymétrique pour que l’adversaire s’accroche : « Nous avons pu le surclasser en mobilité, grâce à notre maîtrise de la troisième dimension »  (1).
 Les manœuvres aéroterrestres, qui sont très compliquées, ont été très bien coordonnées.
 Mais il faut aussi « compter sur l’intelligence de l’adversaire », qui a changé de stratégie, reculé et « évité de s’accrocher au vide », à Tombouctou, Gao et Kidal : « C’est une évolution normale du combat. L’ennemi “va dans l’asymétrie” [ce qui consiste ici à] contourner la force de l’autre On ne pouvait qu’en arriver là. L’ennemi applique son plan B. »
 Aujourd’hui, ajoute Vincent Desportes, les forces françaises (ainsi que maliennes et tchadiennes) sont « en état de vulnérabilité » face aux actions de harcèlement des islamistes. Les attentats-suicides et attaques peuvent être conduits « avec un niveau de forces très réduit ». Il est extrêmement simple de fabriquer des mines pour perpétrer des attentats.

Dérive des objectifs

 La faiblesse de l’armée malienne et l’absence de la force africaine, la Mission internationale de soutien au Mali (Misma) (pas encore déployée), font que « toutes les conditions sont remplies pour que la manœuvre de contournement des djihadistes fonctionne » (2).
 « Nous sommes passés dans la phase d’affrontement des volontés. Le rapport de forces n’a plus beaucoup d’importance », estime le général qui reconnaît que, comme c’est souvent le cas, il y a « une dérive des objectifs » qu’il juge « normale », inévitable, tant que l’objectif final ne change pas.
 Pour lui, « la France est entrée au Mali, à la fois de manière légale et légitime ». Mais le président Hollande s’est beaucoup engagé : « Cela oblige ». Il faut avoir cette fois « l’intention de terminer cette guerre », sinon la situation sera pareille qu’en Libye, « devenue une poudrière car nous n’avions rien stabilisé au sol ».

Culture de coup d’Etat

Il faut donc, au Mali, selon Vincent Desportes, favoriser la construction d’un « état de paix meilleur qu’avant » :

 « La France est un Etat responsable. Elle est entrée en guerre, ça coûte cher, ça dure longtemps. Une intervention a des conséquences extrêmement lourdes. »
 « Le résultat final va conditionner la légitimité de toute l’opération française », mais ne sera obtenu que si un dialogue inter-malien s’ouvre, si la gouvernance change, si l’armée est reconstituée, etc.
 Il faut établir au sol une force de sécurité crédible, alors que les unités africaines de la Misma sont sous-entraînées et sous-équipées, avec une « culture de coup d’Etat ou d’interposition » (les soldats tchadiens, déployés aux côtés des Français à l’extrême Nord, étant les seuls aguéris) (3) ; et que, pour remonter l’armée malienne, il faudra au moins un an.

Boule de billard

En attendant, affirme Vincent Desportes, « il faudra aller chercher les djihadistes dans les massifs, à la fourchette ». Car, si un coup sévère a été porté aux groupes qui ont investi le nord du Mali, il convient – dans cette deuxième ou ou troisième phase – d’aller jusqu’au bout : l’éradication. Sinon, c’est la « boule de billard régionale »  : et il faudra recommencer ailleurs…

Pour ce général, le Mali aura toujours besoin d’un appui en logistique, renseignement et d’“appui-feu” de la part des militaires français (qui eux-mêmes ont besoin des Américains…) : « Nous sommes intervenus au Tchad en 1969, nous y sommes toujours… », rappelle-t-il. Il entrevoit un schéma « à l’ivoirienne », avec une force africaine devenue mission de l’ONU, et – en soutien – une « force de réaction rapide », notamment française. Au passage, l’ancien responsable du Collège inter-armées de défense estime que, s’il y avait eu 300 soldats français stationnés à Bamako ces dernières années, le nord de ce pays n’aurait jamais été attaqué ...

A suivre…

Philippe Leymarie

(1) Les frappes des chasseurs ou des hélicoptères de combat, le transport aérien.

(2) Ces réflexions ont été formulées le 12 février dernier.

(3) Mais ils ne font pas partie de la force ouest-africaine de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la Misma.

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