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La parole libre du général Desportes (2)

Le Livre sur la défense sera-t-il blanc ?

« Nous avons une armée qui est encore un bel outil, mais il n’est pas sûr que cela va durer longtemps », estime le général Vincent Desportes, pour qui la campagne actuelle au Mali illustre les points forts du dispositif militaire français, mais aussi les faiblesses d’une « défense à trous ». Il considère, à quelques semaines de la parution d’un nouveau Livre blanc et de la préparation d’une nouvelle Loi de programmation militaire, que la dissuasion nucléaire — budgétivore et intouchable — perdra de sa crédibilité si elle n’est pas adossée à une force conséquente. Or, c’est le contraire qui se profile…

par Philippe Leymarie, 4 mars 2013

Le « retex » (retour d’expérience) sur l’opération Serval au Mali apparaît plutôt favorable à cet ancien directeur de l’Ecole de guerre, devenu professeur à Sciences Po :

« L’adversaire a été culbuté », il a été dépassé en mobilité, pour ne rien dire de la « 3ème dimension » (espace aérien), entièrement maîtrisée par les militaires français, grâce à leurs techniques de ravitaillement en vol, de poser aérien d’assaut, d’aérolargage, de parachutage, d’appui par les hélicoptères de combat, d’engagement de troupes de tous types au sol, de soutien logistique et sanitaire…

Au final, une manœuvre compliquée, planifiée de longue date, qui a parfaitement fonctionné, en dépit des étirements géographiques (jusqu’à 1 200 km de Bamako, 2 400 km d’Abidjan, etc.), et qui démontre une fois de plus que les armées françaises — même à effectifs et moyens en réduction depuis plus de cinq ans — restent capables « d’entrer en premier » sur un théâtre d’opération, de tenir le rôle de « nation-cadre » dans une intervention multinationale, de disposer de toute la palette interarmes, etc. « Pour une fois, on est pas une “proxyforce” (force d’appoint).  »

Savoir-faire français

Le général se dit impressionné par la « maîtrise du feu »  : « En Afghanistan, dès 2002, les Américains en avaient fait un emploi inconsidéré : lorsqu’en 2005-2006, on a voulu “rallier les cœurs et les esprits”, il était trop tard. Au Mali, on n’a rasé ni Tombouctou ni Gao : l’appui de la population est fondamental, et c’est un savoir-faire français. N’étant pas subordonnés aux Américains, cette fois, nous avons pu utiliser nos propres méthodes. »

Vincent Desportes insiste au passage sur l’utilité des points d’appui prépositionnés (les bases à Libreville, N’Djamena, Abidjan, etc.), dont le sort était remis en question ces dernières années : « Heureusement qu’on est pas allé au bout de la réforme préconisée par le Livre blanc de 2008… C’est une plus-value par rapport aux autres Européens… Les Britanniques ne pourraient faire face, par exemple, à un conflit en Afrique de l’Est. » Il estime que, tant que Paris exerce des responsabilités de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, les militaires français doivent pouvoir être projetés « sans fausse honte » partout où c’est nécessaire… mais aussi « sans attendre un casus belli ».

Unités d’élite

Mais l’ex-général fait également le compte des faiblesse ou dérives :

— la réduction des effectifs : pour être capable de projeter quatre mille hommes avec tout l’environnement nécessaire (comme dans le cas de l’opération Serval au Mali), il faut un énorme réservoir derrière… Pour sélectionner et mettre en condition les trois mille membres des forces spéciales françaises (commandos air, marine, terre), il faut pouvoir puiser dans un vivier, avec notamment une armée de terre à cent mille hommes… ce qui ne sera plus le cas longtemps, au rythme des réductions actuelles.

— le tropisme sur les forces spéciales : « On en a fait un abus. C’est le syndrome Puga (1) ». Mais l’entretien de ces unités d’élite (actuellement limitées à trois mille hommes hyperentraînés et hyperéquipés), induit des économies sur le conventionnel. Or, si ces commandos sont des atouts pour la préparation d’une opération, ou le lancement d’une offensive « coup de poing » en ouverture de théâtre, ils ne savent pas faire ce que fait l’armée « normale » — sécuriser, tenir le terrain, etc. « Reprendre les villes, c’est le métier de base des unités classiques. »

Le rêve de Bercy

— les équipements qui ont souffert  : « On comprend que l’état-major ait repris les photos de l’opération Daguet, dans le Golfe : ce sont les mêmes véhicules ! » Mais ils ont quarante ans, et tombent en panne.

— le manque d’autonomie : « On a taillé dans les stocks. On a des manques criants. » Dans le domaine des drones, du renseignement, du ravitaillement en vol, du transport aérien, etc. Et « si les Américains ne veulent pas qu’on continue, au bout de quelques jours, la guerre s’arrête… »

— l’Europe de la défense : « C’est un rêve qui ne fonctionne pas. Il y a une perception différente des menaces. Les nations comptent plus que l’Union. Les procédures européennes, comme celles prévues par les Constitutions de plusieurs pays, sont trop lourdes et limitent la liberté d’action. Le “pooling and sharing” (partage des capacités) est une fausse bonne idée, qui plaît à Bercy (où on cherche à faire des économies sur le régalien) mais qui va à l’encontre des capacités autonomes françaises. »

L’adieu aux Malouines

D’où, pour le général Vincent Desportes, une série de leçons dont devraient tenir compte les rédacteurs du nouveau Livre blanc et les planificateurs de l’armée future : conserver des points d’appui prépositionnés, maintenir un volume significatif de forces conventionnelles, rénover l’équipement de l’armée de terre (alors que les programmes de renouvellement des matériels sont régulièrement repoussés), conserver une cohérence interarmées, et inter-composantes au sein d’une même armée.

« Les Britanniques ne seraient plus capables aujourd’hui de faire les Malouines (2). Et les Français pourront-ils reproduire une opération de type Serval dans quelques années ? », se demande Desportes, qui met en garde contre une « défense à trous », un manque « d’épaisseur stratégique », une dépendance à l’égard des Américains, rappelant qu’en 2011, après quatre mois d’offensive aérienne et maritime en Libye, les armées se disaient déjà « au taquet ».

Dissuasion à la malienne

« L’erreur capitale du précédent Livre blanc a été de sanctuariser la dissuasion nucléaire », estime par ailleurs le général Desportes. Dans la perspective d’un budget défense en baisse, cet intouchabilité du budget nucléaire suppose que les forces conventionnelles seront amputées. Or, soutient-il, il y a un lien stratégique entre le nucléaire et le conventionnel : « Ce n’est pas du “tout ou rien” » : il y a une gamme de réactions, une progressivité de l’action. « Si on n’a que le nucléaire, on ne le tire jamais ! » « Ce n’est pas avec un SNLE (3) qu’on protégerait nos ressortissants, et qu’on aurait empêché les prises d’otages au Mali ou au Cameroun ! »

Croisement en or

C’est une question de crédibilité : à défaut d’avoir jamais utilisé la bombe atomique (et dans la perspective de ne jamais avoir à faire autre chose que la brandir…), il faut montrer ce qu’on sait faire, à différents stades : « Sinon, personne n’y croit. » Sur ce plan, « le fait de s’être engagé au Mali contribue à renforcer la dissuasion… même nucléaire ». Bref, les forces conventionnelles entourent, préparent et crédibilisent une éventuelle frappe atomique. « De mon point de vue, le nucléaire ne sert à rien si nous n’avons pas d’autonomie défensive. »

Le général, qui se dit absolument partisan d’un maintien de la dissuasion nucléaire, prône cependant un équilibre constant entre les budgets du nucléaire et du conventionnel : quand l’un baisse, l’autre doit diminuer dans les mêmes proportions. Et d’énumérer quelques gisements d’économies, en se posant à nouveau la question de la pertinence d’une composante nucléaire aéroportée, ou d’une permanence totale à la mer des SNLE, « les trois-quatre heures de croisement entre le sous-marin retour de patrouille et celui qui le relève coûtant des fortunes » car imposant à lui seul l’entretien d’un quatrième SNLE, avec double équipage, etc.

Il est encore possible de prendre en compte ces remarques du général Desportes : la parution du Livre blanc, initialement prévue pour janvier, puis février, ne devrait pas intervenir avant mars ou avril...

Philippe Leymarie

(1) Du nom du chef d’état-major particulier du président de la République, ancien chef du Commandement des opérations spéciales (COS)

(2) L’armée britannique avait affronté en 1982 les militaires argentins, pour empêcher l’annexion de cet archipel colonial de l’Atlantique sud.

(3) SNLE : sous-marin lanceur d’engins, vecteur de la dissuasion nucléaire.

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© Le Monde diplomatique - 2016