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« Mystery » de Lou Ye, un film noir au cœur de la ville

par Philippe Pataud Célérier, 29 mars 2013

Sur les écrans chinois, son nom n’apparaît pas au générique. Mystery est pourtant bien le dernier film du cinéaste Lou Ye. Il s’agit même du premier qu’il tourne dans son pays avec l’accord préalable des autorités. Ceci n’est pas étranger à cela. « Je n’ai pas voulu faire apparaître mon nom en raison des coupes subies par mon film », explique à demi-mots Lou Ye. « Des détails, corrige t-il, comme ces scènes de viol ou de violence raccourcies par le Bureau du Cinéma de Pékin ». Le cinéaste n’en dira pas davantage. Soucieux de ne pas déclencher à nouveau l’ire des autorités chinoises. Ces dernières l’avaient condamné à cinq ans d’interdiction professionnelle en 2006 pour avoir, sans leur aval, présenté au Festival de Cannes son quatrième long métrage, Une jeunesse chinoise. Cette fiction évoquait les événements sanglants de la place Tiananmen. Avec Mystery, les choses semblent rentrer dans l’ordre. Enfin presque : « Six mois d’attente pour avoir l’accord du Bureau, mais seulement une semaine d’exploitation avant d’être éjecté des salles par les films commerciaux, les fameux blockbusters. Un ratio un peu court », témoigne non sans humour le cinéaste, mais qui souligne une réalité à laquelle n’échappe aucun producteur indépendant. Aldous Huxley l’avait prédit : « Le marché sera demain plus efficace que la censure. (1) ». Dommage pour le cinéaste, mais le Bureau semble encore ignorer les visions prophétiques de l’écrivain britannique.

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Qin Hao dans « Mystery »

L’intrigue du film, relativement conventionnelle — l’histoire d’un homme marié menant une double vie —, s’appuie sur des ressorts beaucoup plus singuliers. Le scénario prend pour point de départ la découverte d’un journal publié sur Internet par une jeune mère de famille trompée par son époux. A cette duplicité affective, Lou Ye et son coscénariste Mei Feng (déjà présent dans Love and Bruises, 2011) agrègent une intrigue policière tirée elle aussi de deux autres histoires glanées dans la presse et sur Internet.

La réalité quotidienne de la classe moyenne urbaine constitue le terreau de cette fiction. Chaque personnage suit sa trajectoire — qui pour être toute tracée est loin d’être linéaire. Au cœur de l’intrigue, Wuhan, vaste mégapole de neuf millions d’habitants située au centre de la Chine, est même le premier des personnages que le cinéaste observe à distance, méthodiquement, comme un objet d’étude. Et l’on est frappé par sa croissance vertigineuse. Dans cette agglomération, dont l’histoire tient aussi à la réunion de trois villes moyennes, tout pousse haut et droit. Une luxuriance végétale prise dans l’étau de la rationalité urbaine.

Les larges vues aériennes qu’affiche à intervalles réguliers le cinéaste — la caméra est alors d’une stabilité et d’une lenteur d’entomologiste lorsqu’elle survole Wuhan — montre une ville quadrillée, équarrie, équerrée à coups de larges artères et de tours droites semblables à ces tuteurs qu’on fixe dans le sol pour redresser les plantes. De façon plus subliminale, la ville esquisse des points de repère pour guider les pas de ceux qui pourraient ne pas vouloir marcher droit, à l’instar des personnages (mari infidèle, épouse trompée, épouse officieuse, maîtresse) qui ne semblent progresser qu’à force de chemins de traverse, de mensonges, d’esquives, de louvoiements. Le cinéaste les filme cette fois avec une caméra légère, mobile, hésitante, tremblante, fragile, souvent floue. A rebours de l’urbanisme froid, planifié, calculateur de la ville. Mais en totale osmose avec cette nature en friche, bornée par le périphérique, où les épouses officielle, officieuse et le mari infidèle libéreront leur propre nature.

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Hao Lei dans « Mystery »

La maîtresse pourchassée, lapidée, sera fauchée par un bolide comme un animal sauvage piégé par la civilisation, ici un bout d’asphalte noir. Le conducteur, un fils à papa, rentier probable d’une fortune immobilière — de celle qui propulse les tours bien droites — l’achèvera à coups de pieds sous la pluie battante, convaincu de son bon droit. Le SDF, témoin involontaire d’une mort non voulue, sera battu à mort avant d’être livré aux herbes folles. Seconde victime expiatoire d’une marginalité haïe par les nantis, ceux qui possèdent ce qui les possède.

Seul un duo peu banal, un policier épaulé par son acolyte garagiste, découvrira alors la vérité, un peu malgré lui, à l’instar des coupables qui sont allés au crime un peu malgré eux. Dans cet urbanisme fonctionnaliste, nous dit implicitement Lou Ye, il est bien illusoire de prévoir le comportement du vivant ; d’autant plus que cette surmodernité est toujours productrice de non-lieux : ces lieux sans histoire ni mémoires, où les hommes sont finalement livrés à eux-mêmes. Seules les tours peuvent être planifiées, semble nous dire une fois encore la caméra de Lou Ye. Mais pour croître aussi vite, ne prennent-elles pas racine sur des ferments bien corrompus ? A regarder une fois encore la caméra suspendue au-dessus de Wuhan, on tient peut-être la réponse. Elle a la grâce nonchalante mais implacable du vautour planant sur son domaine.

Philippe Pataud Célérier

Lou Ye, Mystery, 1h38, avec Hao Lei, Qin Hao, Qi Xi. Sortie en France le 20 mars 2013. Le cinéaste a présenté son film au Forum des images, à Paris. Voir aussi le Festival Shadow consacré au cinéma chinois indépendant au Cinéma des Ursulines à Paris.

(1) Lire Se distraire à en mourir, Neil Postman, Pluriel, 2010.

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