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Théâtre

Gospodin ou la voie d’une autre vie possible

par Marina Da Silva, 9 avril 2013

La pièce de théâtre de Philipp Löhle ressemble à une bande dessinée. D’abord l’anti-héros, Gospodin, est incarné au plus juste par Christophe Brault et ses presque deux mètres qui lui donnent l’air de vous toiser de son monde intérieur. Les narrateurs ensuite et une foule de personnages s’esquissent à vue et à grands traits sur le plateau. Chloé Réjon, tour à tour compagne, mère de Gospodin ou copine de ces dernières, interprète les personnages féminins dans une variété de registres et de déguisements à donner le tournis. Tandis qu’Emmanuel Vérité, funambule monté sur ressorts, explore toutes les figures masculines, surtout celles des mauvais garçons, de préférence déjantés.

Pour mettre en scène et donner corps au texte loufoque et dense de Philipp Löhle, Benoit Lambert, tout nouveau directeur du Centre dramatique national de Dijon, a repris le dispositif de la boîte lumineuse qu’il avait utilisé dans son précédent et génial spectacle, « Que faire ? (le retour) », et qui agit comme une sorte d’aimant sur le regard du spectateur. Mais ici, il utilisera cette boîte pour la faire imploser rapidement par la magie d’effets technologiques qui donnent des rythmes inattendus et des variations spatiales à une scénographie soigneusement calibrée où la bande-son — on reconnaît la musique composée par Bernard Herrman pour Hitchcock — participe de l’effet enchanteur.

C’est la première fois qu’un texte de Philipp Löhle est monté en France. Le jeune auteur allemand a déjà reçu plusieurs prix, entre autres pour Gennant Gospodin (Dénommé Gospodin), créée au prestigieux Schauspielhaus Bochum, en 2007.

Son théâtre est représentatif d’une jeune génération qui veut penser autrement la société et interroge notamment les effets dérégulateurs du capitalisme sur leur vie quotidienne et la dévastation de leurs rêves. Il pose des questionnements, des éléments de critique mis bout à bout qui ne sont pas sans faire penser aux contestations portées en 2011 par le mouvement des indignés ou encore à celles d’Occuper Wall Street.

Il n’est donc pas surprenant que Benoit Lambert, qui creuse théâtralement depuis longtemps ce sillon de la transformation et des bruissements du monde, l’ait repéré. Il avait dans un premier temps réalisé une mise en espace de la pièce au festival d’Avignon, en 2011, avec le même trio d’acteurs, et nous donne aujourd’hui l’aboutissement d’une lecture plus resserrée et exigeante. Le texte, qui souffre d’une traduction peut-être trop hâtive, pourra parfois sonner redondant, mais il révèle une vraie capacité à échafauder une histoire en mille-feuilles, drôle et pertinente, qui ne perd jamais son fil conducteur. Il met en pièces les faux-semblants des démocraties qui acculent toujours plus les humains au bord des gouffres, pointe la mise en abîme des citoyens-consommateurs que nous sommes devenus, oppose la subversion et la fantaisie à l’ordre du marché et dresse l’émancipation comme ligne d’horizon. Par petites touches, Philip Löhle compose une toile hétéroclite et absurde de notre monde contemporain, où la radicalité entêtée de Gospodin et son refus de se plier à des normes oppressantes indiquent la voie d’une autre vie possible.

Gospodin n’a pourtant pas grand chose pour nous faire rêver : râleur et narcoleptique (il s’endort tout le temps), son détachement affiché du monde pourrait aussi provenir d’un repli sur soi et d’une indifférence aux autres. Mais c’est précisément cette figure d’un homme « sans qualités » et toujours décalé qui fait la saveur et la complexité de la pièce qui ne propose pourtant pas de recette pour définir la liberté, mais invite à la réfléchir.

Au départ, Gospodin vivait heureux avec son lama, jusqu’à ce que Greenpeace, au nom du droit des animaux, ne le lui arrache... Toutes les catastrophes du monde lui tombent ensuite sur la tête : Annette, sa femme, le quitte en vidant la maison de toutes ses affaires. Il est harcelé par son entourage pour chercher du travail ou s’inscrire au moins au chômage, alors qu’il ne cesse de fustiger les « petits bourgeois ésotériques », et se place résolument en dehors du système. Il est licencié alors même qu’il ne savait pas qu’il avait été embauché... « Vous croyez que je veux distribuer ces journaux débiles ? Il y a cinq millions de chômeurs et un seul type qui veut pas avoir de métier parce qu’il se soustrait au système, et vous voulez lui donner du travail ? » Lorsqu’il va au supermarché, c’est pour s’effarer de la débauche des marchandises et se (nous) demander : « Qui a besoin de tout ça ? » De toutes façons, il n’a pas de porte-monnaie... Puis, comme s’il glissait sur une peau de banane, Gospodin hérite d’un sac d’argent dérobé, dont il ne sait que faire, et sa vie va se transformer un peu plus en enfer. Lorsqu’il finit en prison, métaphore de la posture ultime de mise en marge de la société, il y trouve un espace de respiration et sa propre liberté. Une conclusion peut-être trop radicale mais qui a le mérite de poser la question de comment échapper à une vie dont on ne veut plus.


Dénommé Gospodin, (traduction de Ruth Orthman), bilingue Presses Universitaires du Mirail, 2010.
Une pièce de Philipp Löhle, mise en scène par Benoit Lambert.

Créé à Dijon du 19 au 30 mars.

En tournée

 du 3 au 6 avril : Théâtre Les Ateliers, Lyon.
+33 (0)3-21-63-29-19

 du 9 au 11 avril : Comédie de Béthune, Centre dramatique national, Béthune.
+33 (0)3-21-63-29-19

 du 17 avril au 3 mai : Théâtre Vidy-Lausanne
+41 (0)21-619-45-45

 du 15 mai au 15 juin : La Colline, Théâtre national, Paris.
+33 (0)1-44-62-52-52

Marina Da Silva

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