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Docteurs Folamour à la coréenne

par Martine Bulard, 10 avril 2013

Ce n’est pas la première fois — ni certainement la dernière — que la République populaire démocratique de Corée (RPDC) donne de la voix, montre ses muscles, et menace ses voisins du pire. Pour autant, les diatribes ont rarement duré aussi longtemps. Depuis le troisième essai nucléaire souterrain de février 2013, l’escalade paraît sans limite : rejet de l’armistice de 1953 qui a stoppé la guerre entre les deux parties de la péninsule et de tous les accords signés depuis ; menaces de tirs sur les bases américaines de Guam, voire sur les Etats-Unis eux-mêmes et sur le frère ennemi sud-coréen ; fermeture de la zone industrielle intercoréenne de Kaesong et retrait de ses 53 000 travailleurs nord-coréens ; installation de deux missiles de moyenne portée sur la côte est... Nombre d’experts parlent d’un éventuel tir d’ici le 15 avril, date anniversaire de la naissance du fondateur de la RDPC Kim Il-sung, grand-père de l’actuel dirigeant Kim Jong-un.

Du coté américain, les provocations répondent aux provocations. Début mars, leurs manœuvres militaires, soutenues par les forces sud-coréennes, ont mobilisé plus de 40 000 soldats à la limite des eaux territoriales nord-coréennes — le partage entre le Nord et le Sud étant toujours contesté par Pyongyang. Rappelons que 28 000 GI américains stationnent de façon permanente en République de Corée (Republic of Korea — ROK), que des bombardiers B-52 et B-2 (furtifs) ont survolé le territoire sud-coréen avec moult démonstrations, que deux destroyers ont d’ores et déjà pris place près des côtes de la ROK et que des drones seraient également à l’œuvre, tandis qu’un système de missiles antibalistiques THAAD est en cours d’installation sur l’île de Guam.

Ce déploiement de forces américaines est destiné à marquer les esprits — en Corée du Nord bien sûr, mais aussi dans l’ensemble du Pacifique et singulièrement à Pékin. Cela fait partie du fameux « tournant asiatique » annoncé par M. Barack Obama lors de son discours sur l’Etat de l’Union en janvier dernier. De quoi conforter, en tous cas, la nouvelle présidente de Corée du Sud, Park Geun-hye, fille de l’ancien dictateur Park Cheun-hee, qui a demandé aux militaires de se « tenir prêts pour une riposte sévère et immédiate, sans aucune autre considération politique ».

« Les démonstrations de force, quotidiennes et permanentes, constate John Delury, un chercheur américain de l’université Yonsei à Séoul, ne viennent pas seulement du Nord, mais aussi des Etats-Unis et de la Corée du Sud qui, dans le cadre de leurs exercices militaires annuels, ont capté l’attention mondiale ; la péninsule n’est plus associée au “Gangnam style” mais aux armes nucléaires et aux bombardiers furtifs . » Un jeu extrêmement dangereux.

Bien sûr, ni Pyongyang, ni Séoul, ni Washington, ni Pékin (le seul « allié », de plus en plus distant, de la RDPC) n’ont intérêt à une déflagration. Après tout, plus grave que les débordements verbaux, le bombardement, en novembre 2010, de l’île Yeonpyeong qui avait fait quatre morts sud-coréens, aurait pu servir de prétexte à une escalade militaire. Toutes les parties ont alors fini par retrouver la voie des négociations — les pourparlers à six (les deux Corées, la Chine, les Etats-Unis, le Japon, la Russie) ont permis de geler les tensions. En ira-t-il de même dans les prochaines semaines ? Pyongyang se saisira t-il de l’annonce du gel des essais américains de missiles balistiques intercontinentaux à ogive nucléaire (Minuteman III), pour reprendre la main dans les négociations ? Rien n’est moins sûr.

Mis à part le président américain Barack Obama et le président russe Vladimir Poutine, tous les dirigeants de la région viennent de prendre leur fonction — ce qui ne veut pas dire, loin de là, qu’ils sont inexpérimentés. M. Abe Shinzo est devenu premier ministre du Japon depuis septembre 2012 et doit affronter des élections en juillet prochain ; le président chinois Xi Jinping a pris officiellement ses fonctions en mars 2013 ; la présidente sud-coréenne Park, fin février. Quelle est vraiment leur politique à l’égard de ce turbulent voisin ? Trop tôt pour répondre. Comme il est difficile de cerner les choix de M. Kim, qui a remplacé son père en décembre 2011.

Un moyen de protection et enjeu de négociation

Reprenant le flambeau paternel, le dirigeant nord-coréen est convaincu que le chantage nucléaire peut être efficace : l’Irak, sans ce type d’armement, a été envahi par les troupes américaines et pas l’Iran, soupçonné de le posséder. Sans parler des aides internationales (alimentaires, pétrolières...) obtenues lors des négociations à six après des rodomontades et autres chantages.

M. Kim veut donc faire du nucléaire un moyen de protection et un enjeu de négociation, notamment avec les Etats-Unis. C’est avec cet objectif en tête, qu’il a reçu en grande pompe la star du basket américain Dennis Rodman — à la manière de Glenn Gowan, le pongiste américain qui se rendit en Chine en 1971 et préluda à la rencontre entre Richard Nixon et Mao Zedong quelques mois plus tard. A l’époque, on avait parlé de « diplomatie du ping-pong ». Rodman s’est répandu un peu partout pour dire que le président nord-coréen souhaitait « parler en direct à Barack Obama »(« “Kim Jong-un wants Obama to call him” – Rodman », NK.news.org, 4 mars 2013). L’histoire va-t-elle se répéter et accoucher d’une « diplomatie du basket » ? Les événements n’en prennent pas l’allure.

De toute évidence, l’attitude de Kim Jong-un vise également sa propre population. Depuis son arrivée au pouvoir, plusieurs militaires de haut rang (dont le vice-maréchal Kim Jong Gak) ont été « appelés à d’autres fonctions », comme on dit. La rotation des fonctions est officiellement la règle, mais M. Kim et son entourage cherchent à reprendre la main sur une armée devenue omnipotente. On ne peut pas évacuer l’idée que la rhétorique guerrière et les messages de fermeté à l’égard de Séoul et de Washington servent aussi à rassurer cette armée, inquiète des changements.

Un premier ministre réformateur

Mais, comme le note l’agence de presse NK News, ce sont les questions du développement économique et de l’amélioration des conditions de vie qui semblent au cœur des préoccupations : « Les journaux occidentaux parlent de guerre, ceux de la Corée du Nord parlent économie », souligne l’agence. De fait, l’assemblée populaire suprême de RDPC, qui s’est réunie le 1er avril, a révoqué plusieurs ministres. Le premier ministre a été remplacé par M. Pak Pong-ju, qui n’est pas un inconnu pour les Nord-coréens. Il a déjà occupé ces fonctions de 2003 à 2006, lançant alors des réformes économiques accordant plus d’autonomie aux entreprises et un assouplissement du commerce, avant d’être suspendu puis limogé. On le dit partisan de réformes à la chinoise. Son retour semble indiquer une volonté d’impulser des changements. Déjà, Pyongyang connaît une certaine effervescence, loin des caricatures souvent dessinées (lire Philippe Pons, « En Corée du Nord, la société s’éveille », Le Monde diplomatique, janvier 2011). Le pouvoir veut accélérer le mouvement pour franchir une nouvelle étape. Peut-il mener de front une politique agressive vis-à-vis de ses voisins (la République de Corée, le Japon) et une stratégie d’affrontement avec les Etats-Unis, tout en rejetant les avertissements de son seul « allié », la Chine ?

En tout cas, Pékin commence à s’énerver. « Aucun pays n’a le droit de précipiter une région ou même le monde dans le chaos », a martelé le président chinois Xi Jinping lors du Forum de Boao. C’est un « message très clair à destination de la Corée du Nord », a précisé le ministre des affaires étrangères Wang Yi. Pour la première fois, la Chine a accepté la résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies condamnant le troisième essai nucléaire et prônant un renforcement des sanctions — ce qui n’est pourtant guère le genre de la maison, opposée par principe aux sanctions.
Pékin ne s’est pas non plus précipité pour mettre en œuvre la résolution, même s’il se dit que les approvisionnements en pétrole se sont raréfiés pendant quelques jours...

Comme l’explique Shen Dingli, spécialiste des relations internationales à l’Université Fudan à Shanghai (et collaborateur régulier du Monde diplomatique), « la Chine prend la Corée du Nord avec des gants car elle craint ce qui se passerait si le régime s’effondrait » : afflux de réfugiés, renforcement d’une minorité coréenne jusqu’alors plutôt paisible, présence de troupes américaines à ses frontières – le Nord perdant son rôle d’Etat tampon – et remise en cause de ses intérêts économiques.

Indispensable pour Pyongyang, le commerce sino-coréen n’est pas essentiel pour Pékin, même s’il ne cesse de prendre de l’ampleur : en hausse de 62,4 % en 2010 et de 24,7 % au cours des six premiers mois en 2011, selon les derniers chiffres officiels. Les sommes en jeu restent modestes (près de 6 milliards de dollars en 2010 — 4,65 milliards d’euros). En revanche, la Corée du Nord a un sous-sol extrêmement riche et l’on connaît l’appétit chinois pour les matières premières ; des joint-ventures ont déjà été crées...

Mais au sein même des élites chinoises, le gant de velours commence à être contesté et certains réclament une main de fer. On ne voit pas pourquoi « la Chine devrait continuer à soutenir ce franc-tireur embarrassant », s’interroge Shen Dingli, selon qui, si la Corée du Nord ne veut pas entendre raison, « elle doit payer un prix sévère » pour son entêtement. De son côté, le très officiel quotidien Global Times met en garde : « la politique de la Chine vis-à-vis de la Corée du Nord devrait évoluer dans le temps, mais ce tournant ne peut se faire au prix de la perte d’influence de la Chine, ou d’une incitation à un affrontement avec la Corée du Nord ».

En fait, Pékin amorce un tournant tout en essayant de garder la main. Mais les Chinois comme les Américains savent pertinemment que les sanctions et les menaces s’avèrent rarement efficaces. Personne n’a intérêt à un affrontement direct.

Martine Bulard

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